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[ENTRETIEN] AGNES GIARD, et l'imaginaire érotique au Japon - PARTIE 3

L’Imaginaire érotique au Japon, Albin Michel, 2006. (35€)

Suite de la partie 2 de l'entretien avec Agnès Giard, auteur de L'Imaginaire érotique au Japon.

LE SHIBARI

OEx : As-tu pris pour base la distinction entre le SM occidental et le bondage japonais ?
A.G. : Je me suis beaucoup posé la question de cette différence entre le shibari occidental et le shibari japonais. Il ne semblerait pas que ce soit une différence notable de technique, ni de quoi que ce soit de ce genre ; les "bondagers" (1) japonais font la même chose que ce que l’on fait en Occident : ils regardent des photos et reproduisent par leur propres moyens ce qui leur plaît. J’ai longtemps cru qu’une ancienne tradition avait perduré ; il semblerait que non, que tout se soit perdu ; c'est-à-dire que les écoles de bondage qui existaient à l’époque d’Edo ne possédaient pratiquement pas de textes écrits sur les techniques – tout se communiquait sous forme orale. Ainsi, les techniques auraient disparu avec les maîtres. Il a ainsi fallu pour les nouveaux bondagers tout réinventer. Certains, comme Denki Akechi, ont retrouvé d’anciens textes, parfois rédigés dans des langues difficilement déchiffrables, et pas très explicites dans la manière de faire les nœuds. Lui a essayé de comprendre, s’est livré à un vrai travail d’historien ; il a rencontré des maîtres chinois – puisque la plupart de ces techniques viennent de Chine ; c’est vraiment l’homme qui est allé le plus loin dans la recherche. Les autres, que ce soit Itô Seyu ou son élève Chimo Nureki, se sont contentés de regarder les estampes, et puis d’imiter les nœuds. En Occident, tout le monde fait comme ça : les bondagers que je connais achètent des magazines japonais, et tentent de reproduire à leur manière, ça marche, ou ça ne marche pas. Maintenant, pour répondre clairement à la question initiale, ce qui distingue le shibari du bondage occidental… deux choses, principalement : d’abord, l’utilisation, dans le shibari, de la corde en chanvre ; le bondage à l’occidentale, ça peut être des menottes, des chaînes, du mobilier, etc. Ensuite, la démarche : en Occident, on veut rendre la femme belle, dans un décor subtil, raffiné et esthétique ; on part de ce principe, et on essaye de faire de très jolies choses. Au Japon, on veut simplement l’humilier : d’où des suspensions dans des positions totalement obscènes, toujours pour la même raison, dans le même but : lui faire perdre son masque.

OEx : Certes, mais sans que cela ne nuise à la honte que l’on peut effectivement lire sur le visage du modèle, la mise en scène des photos de bondage traditionnelles n’est pas moins esthétique que nos photos à nous.
A.G. : Eh bien, il se peut que l’on trouve ça, de notre point de vue, esthétique. Eux aussi, d’ailleurs. Quand bien même : tout est axé sur la mise en danger d’une femme. On veut la perturber, la mettre dans l’inconfort.

OEx : D’où la suspension. Ici, contrairement à la mode occidentale, pas de lit à baldaquins, avec de beaux draps rouges, etc.
A.G. : Oui. C’est toujours le même rituel qui se joue. On pourrait dire que la sexualité au Japon est comme une sorte de rituel de conjuration : il s’agit de montrer la mise à mort d’une femme, et son triomphe. Elle va triompher de cette mort virtuelle, et à travers elle, le spectateur et le Japon tout entier, voit qu’il est possible de triompher des forces de destruction qui menacent le pays.



OEx : Et de tomber le masque.
A.G. : Faire sortir le côté vital, primitif, bestial, la partie la plus énergique de l’être humain… l’émotion, c’est l’expression de la vie dans ce qu’elle a de plus urgent, le plaisir, la vie à sa racine même. Le plaisir, c’est la seule chose qui permet d’oublier le tremblement de terre. Ça, c’est Murata Ken’ichi qui me l’a dit : "Quand je fais l’amour, je pourrais mourir ; à ce moment-là, je pense qu’il n’y aurait pas de problème". Et je pense moi aussi qu’il a raison : quand on est dans l’orgasme, on oublie un peu le reste du monde. C’est l’un des rares moments où l’on est tellement en phase avec son corps que l’on n’a plus de pensée. Plus d’arrière-pensée.

OEx : Dans ce cas précis, le terme "petite mort" est idéal…
A.G. : Oui, bien que je ne l’apprécie guère. "La petite mort qui sauve de la grande, et blablabla"… on peut dire ça comme ça.

OEx : Donc, pour conclure sur ce point, depuis que l’acte sexuel a été introduit dans le shibari, il n’existe plus tant de différences radicales entre les écoles occidentales et nipponnes. Mis à part la corde.
A.G. : En effet. A ce sujet, anecdote intéressante : c’est Dan Oniroku qui a le premier émis l’idée que l’on pouvait faire à la fois du SM et du porno, avec son best-seller Hana to hebi (littéralement "La fleur et le serpent"), datant du début des années 70 (2). Avec lui, les Japonais ont réalisé que oui, on pouvait pratiquer le SM ET le lavement anal – ça ils ont beaucoup insisté là-dessus, et ont même adoré, puisque c’est depuis très lié au shibari… Ont suivi : les caresses sur le sexe, puis la pénétration, etc. Avant, dans le cercle intime de Shimo Nureki, persistait un certain puritanisme, qui faisait que les maîtres de bondage étaient horrifiés que l’on puisse assimiler leurs pratiques à quelque chose de sexuel. Il existe une légende, qui m’a été contée par Akechi Denki : l’histoire d’un maître de bondage qui s’est fait seppuku parce qu’on a dit que ce qu’il faisait était du SM – à l’époque le terme était très connoté – alors que lui, ce qu’il faisait, c’était de l’art. Akechi en riait lui-même : il n’avait aucun problème avec ça, il savait pertinemment que le bondage est excitant, ses shows étaient très chauds. "Je ne vois pas pourquoi je ferais ce métier si ça ne me plaisait pas, j’attache des femmes parce que j’aime les femmes.". Voilà.

OEx : La posture digne des fameux maîtres relèverait de l’hypocrisie pure et simple.
A.G. : Oui, évidemment. Mais pas uniquement : longtemps, la prohibition a interdit le SM au Japon. Il était interdit d’écrire "SM" sur les affiches. Les premiers spectacles publics de shibari n’étaient qu’un moyen de montrer un bout de sein de femme. C’était connoté un peu voyou, vulgaire, à la limite du strip-tease. D’ailleurs, actuellement, énormément de ces spectacles se tiennent dans des clubs de strip-tease… Donc ! Le shibari à ses débuts a été quelque chose de très bas, de très vulgaire, et certains maîtres se sont vus obligés, pour élever le niveau, de placer le shibari au rang d’art. C’est toujours la même chose : lorsqu’il y a prohibition, il y a toujours en réaction une volonté de sortir certaines pratiques de leur contexte érotique, et par contrecoup une certaine hypocrisie. Mais en même temps, c’était peut-être la seule manière de développer des pratiques interdites : leur construire une image artistique et respectable.

OEx : Ce qui s’est passé dans les années 70 n’a donc été qu’une évolution logique des choses.
A.G. : Oui. Les tabous étaient levés, il était temps de revenir à la vérité. Mais attention : l’histoire du SM, en France ou aux Etats-Unis, a été quasiment la même. Au début, il ne fallait surtout pas que ce soit considéré comme de la sexualité.

OEx : Il y a donc une véritable culture SM aux Etats-Unis.
A.G. :
Bien sûr. Betty Page, par exemple. En France, ça s’est beaucoup fait par l’intermédiaire des USA…

OEx : Il y a des grands noms du bondage, en France ?
A.G. : Il y a trois personnes qui en ont fait pratiquement leur métier (Shadow, Philippe Boxis et Patrick Vich), mais en France on ne peut pas gagner sa vie avec les shows de shibari, c’est vraiment de la passion. En Angleterre, en Hollande, en Allemagne et surtout aux USA, le shibari suscite aussi un grand intérêt : les bondagers se réunissent lors de salons ou de festivals qui peuvent rassembler jusqu’à 2000 amateurs de la corde.

OEx : Disons qu’en Occident, le SM a un peu cette image négative de passe-temps pour bourgeois qui s’emmerdent, en ont assez des galipettes classiques, et veulent pimenter leur existence…
A.G. : Mais cette image existe aussi au Japon ! Longtemps, les Japonais ont considéré le SM comme une sorte de perversion "made in Occident", d’ailleurs, si, si… ils croyaient que nous, on était SM, ET méchants, cruels, alors que eux… ils étaient plus doux. On arrive à toutes sortes d’absurdités, dès qu’il y a de l’interdiction.

OEx : Kyudu Miyabi dit qu’"au Japon, attacher est un acte normal". As-tu rencontré, comme moi, des Japonais contredisant cette assertion ?
A.G. : Non, au contraire, ils me l’ont tous confirmé, qu’attacher est un acte naturel. Même les gens "normaux", car encore une fois, le geste est présent dans le quotidien du Japonais.

OEx : C’est dit. Du coup, comme lorsqu’il s’agit de l’homosexualité, les Japonais qui prétendent que le bondage, ce n’est pas japonais, ou ce n’est qu’un fantasme de malade, sont des beaux hypocrites – l’hypocrisie au Japon, autre sujet délicat…
A.G. : Sauf si, au moment où ils te disent ça, ils ont quelque chose de précis en tête, une pratique sexuelle, etc. Parce que tous les Japonais ne pratiquent pas dans leur intimité le shibari, au contraire : dans les faits, les gens qui pratiquent le shibari représentent une très petite minorité. J’étais absolument sidérée de constater que les ateliers de shibari, les écoles, et les maîtres, n’ont que très peu d’élèves. Voire personne, lors de ces réunions ; trois, quatre personnes, cinq maximum. Il n’y a que dans les salles de strip-tease que l’on peut espérer atteindre le grand public, mais qu’on ne se leurre pas, ce public n’est pas constitué d’esthètes : il vient uniquement pour voir la modèle à poil. Le spectateur moyen de ce genre de spectacle a 40-80 ans, pas mal de frustrations, et se fiche complètement de la beauté du bondage. Le shibari "pur", donc ne concerne que peu de gens.

OEx : Le pur, peut-être, mais l’ "édulcoré", un peu moins, peut-être ? Je me souviens de la gueule que j’ai faite quand j’ai aperçu, durant l’hiver 2003-2004, en grand dans un cinéma de Ginza, l’affiche du remake de Hana to hebi, de Oniroku Dan, sur laquelle on pouvait voir l’actrice, Sugimoto Aya, quasi-nue, attachée et suspendue ; avec à côté, l’affiche du Dernier samouraï, et en dessous les gamins qui passaient, l’air de rien. Je m’étais dit : "c’est cool". Malgré cette ouverture-là, malgré le best-seller, malgré la présence d’une actrice connue, d’un réalisateur connu (Ishii Takashi), etc…. ça resterait minoritaire en ce qui concerne le bondage dans la libido moyenne ?
A.G. : Oui, absolument. Mais bon, c’est comme en Occident : les mœurs se libèrent ; et beaucoup de filles découvrent que c’est un bon moyen de gagner de l’argent… je parle bien entendu des jôsama, ces dominatrices qui officient dans des clubs-bars SM, qui font tous les soirs des shows de shibari. C’est devenu, de ce côté, une industrie, dont les jôsama sont des éléments importants.

OEx : Et leurs modèles, ce sont quoi, des filles, des mecs, les deux ?
A.G. : Pour les spectacles, bien sûr, elles attachent des filles… histoire de garder leur public, majoritairement masculin. Mais dans les séances privées, ce sont souvent des hommes qui louent leurs services.

OEx : Masos, bien sûr. La question : "Es-tu S ou M ?", est d’ailleurs très fréquente au Japon.
A.G. : Oui, d’ailleurs, attention, il ne faut pas répondre : "je suis S", en croyant dire qu’on est soumis, ni l’inverse, M pour maître…

OEx : Bien sûr, S signifie Sadique et M masochiste…
A.G. : Oui, mais en France, dans les cercles d’initiés, les deux lettres ne vont pas forcément signifier la même chose qu’au Japon.

OEx : On t’a posé la question, si tu étais S ou M ?
A.G. : Euh… non. Non, parce que ça se voit tout de suite : je me balade en permanence avec mon collier à pointes… (sourire)

OEx (confus) : Euh… certes !
A.G. : Mais, et toi ?

OEx : … l’ennui, c’est que si je réponds : "je suis S", on me répondra à tous les coups, dans une sorte de pseudo-psychanalyse tendance, que je dois certainement être un peu M.
A.G. : Qui dit ça ?

OEx : Ça se dit souvent. Comme les artistes de bondage échangent parfois les rôles, par exemple lorsqu’il s’agit de couples de femmes, on se dit que chacun doit avoir une part des deux en lui…
A.G. :
Quand tu dis : "je suis S", ça voudrait donc dire : "je suis switch". Tu es switch (3). Moi, je crois surtout qu’il s’agit de gens qui veulent te convertir à leurs propres fantasmes…


TOUCHE PAS A LA FEMME BLANCHE

OEx : Oui, ça se peut fort bien. A propos de fantasme, habile transition vers un sujet important de cet entretien : la Femme blanche (bruits de tonnerre). Un des gros tabous, chez les Japonais. Un fantasme tellement inatteignable (voir la photo de l'icône Audrey Hepburn ci-dessous), presque, que c’en est devenu un tabou. Qu’as-tu appris à ce sujet, là-bas ?
A.G. : C’est une question très, très difficile, celle-là. Les femmes occidentales impressionnent les hommes japonais par leur charisme, mais aussi parce que eux sont complexés par la petite taille de leur engin. Mais il se développe de plus en plus au Japon des gaijin hostess clubs (photo ci-dessous), des clubs d’escort-girls venues d’Europe de l’est. Ces filles slaves, que l’on voit déferler dans les peep-shows, j’en vois beaucoup épouser des Japonais. Certainement par le biais d’agences matrimoniales… après, je n’en sais pas plus.




OEx : On voit de loin les mariages d’amour que ça doit être… et puis ce phénomène dont tu parles doit être récent. Jusqu’en 2005, si j’ai observé au Japon de nombreux couples étranger/Japonaise, je n’ai croisé l’inverse que très rarement…
A.G. : Eh bien, il y en a désormais de plus en plus. Quand je prends l’avion, je vois souvent des femmes blondes avec leurs enfants eurasiens, qui parlent japonais, ont le portable japonais, etc. De toute évidence, elles vivent entre le Japon et leur pays.

OEx : J’en connais, des heureux veinards, qui se font appeler "-sama" (4) par leurs amis et collègues pour ce simple morceau de bravoure, comme c’est arrivé à un Japonais dont on m’a parlé… dans son cas, c’était bien sûr des calembours, mais la démarche de l’appeler "-sama" était bien réelle : parce qu’il avait surmonté le démon de la femme blanche, il méritait cette haute distinction.
A.G. :
Il y a certainement quelque chose de très impressionnant pour eux, en effet. Déjà, la femme japonaise paraît trop exigeante, pour la génération 30-40-50 ans. Exigeante parce qu’elle veut des mots doux, de l’attention, qu’on s’occupe d’elle, du dialogue, des fleurs. L’Occidentale, elle, c’est la terreur : elle va carrément exiger qu’on la baise une fois par jour. C’est un peu ça. D’ailleurs, dans les dessins animés, le modèle de la fille occidentale est littéralement incontrôlable, rentre-dedans, vulgaire, à la manière de la rouquine Asuka dans Evangelion. A la fois un vrai fantasme et quelque chose d’inquiétant.


LA SOLITUDE DE GROUPE

OEx : "La peur, l’appréhension, la révolte, le désarroi, la reddition, voilà ce qui excite les hommes". Que penses-tu de cette assertion un peu mélodramatique du réalisateur pornographique Shume Kai ?
A.G. : Encore une fois, oui, c’est l’expression des émotions qui intéresse les hommes. Il existe une double contrainte au Japon : on enseigne aux gens, dès leur enfance, à contrôler leur corps. A la télé, il y a des choses absolument hallucinantes : on montre, en découpant le geste, comment poser un plat sur une table. Et ça prend dix minutes, puisque tout est réglé. Il en va de même pour la tenue du visage. Donc, les hommes et les femmes sont soumis à cette contrainte, et à côté de ça, on leur demande de se dévoiler en amour. C’est toujours un peu compliqué. C’est le double-bind (5).

OEx : Les femmes ont-elles cette même hantise de l’impassibilité dans le visage du sexe opposé ?
A.G. : Oui, bien sûr. La grande frustration des Japonaises à l’heure actuelle est que l’homme exprime peu ses sentiments. Elles aimeraient qu’ils soient plus romantiques… c'est-à-dire qu’ils pleurent, gémissent, expriment ce qui est considéré comme une faiblesse au Japon, c'est-à-dire ses émotions.

OEx : La fiction nipponne est pourtant connue pour son romantisme exacerbé, ses mélos à l’eau de rose, ses héros braillards, que ce soit au cinéma, dans les feuilletons télé, dans les mangas ou les romans… leur public serait-il majoritairement féminin ?
A.G. : Les femmes japonaises sont incroyablement insatisfaites sur le plan amoureux. Ce n’est pas un secret, elles vont être de plus en plus nombreuses à trouver un mari à l’étranger, ou refuser simplement de se marier au Japon. Beaucoup sont célibataires, car elles estiment que les hommes ne sont pas à la hauteur de leurs attentes, et consomment, pour compenser, ce genre de fictions à foison.



OEx : Tu connais les Morning Musume (Momusu pour les intimes) ? Il existe une émission qui s’appelle Futarigoto (voir extrait ci-dessus à gauche), littéralement "la chose à deux", ou "entre nous deux", qui a égrené ses 120-130 épisodes entre avril et octobre 2004, à raison de quasiment un épisode par jour. Son objet : poser une membre du Hello!Projet (6), forcément mignonne et timide et maladroite et hamster, dans un pièce, face à une caméra ; et la filmer en train de parler à la caméra, tout en buvant du thé ou en faisant une tarte aux pommes, comme si elle s’adressait à sa meilleure amie. Quand j’ai vu ça, cet immonde palliatif à la solitude abyssale du public, ça m’a fait le même effet que ces gens dingues d’animaux de compagnie, au point de les habiller pareil qu’eux : je me suis dit que le Japonais avait un sérieux problème.

OEx : Mais alors quoi, qu’est-ce qui mène au chikan (7), seulement la frustration ? Pas que ce soit une mince affaire, mais… le danger, excitant, n’est-il pas un stimulant ?
A.G. : Non, je ne pense pas, puisqu’au début, ce n’était pas du tout dangereux : un ami à moi, photographe, a peloté une fille devant moi, juste pour me montrer qu’elle ne réagissait pas ; les femmes ont été si longtemps éduquées à se taire et se laisser faire que c’est tout à fait récent, les réactions de protestation. Avant donc, il n’y avait aucun danger à se livrer au chikan. Et je dirais qu’au contraire même, les amateurs ont peur du danger, et sont à présent réduits à fréquenter des clubs de faux chikan (!), là sans risque. Car il n’y a rien de plus humiliant pour un homme que de se faire prendre la main dans le sac en public ; ça, ça leur fout une trouille monstrueuse. Donc s’ils le font, ce n’est pas du tout par goût pour le danger ; simplement par frustration, et parce qu’ils pensaient que ça allait rester facile, puisque la Nipponne ne se plaignait pas.

OEx : Il est beaucoup question d’enfoncement non plus de portes ouvertes mais de façades fermées, la façade de chaque individu. "Pousser l’actrice hors de ses retranchements" (p.36)… mouais. Qu’est-ce que cela vaut, au fond ? En dehors d’exciter tout ce petit monde ? Ce genre de grandes phrases ne sert-il pas surtout à donner une caution intellectuelle à ce que le réalisateur filme simplement parce que ça l’excite ? Ou bien y a-t-il une démarche plus "profonde" ? Et est-ce bien ce que veulent les femmes ?
A.G. : Bon, on parle de porno, là. Alors "intellectuel"… c’est très relatif. Cela étant, Shume Kai est quelqu’un de très éduqué ; beaucoup de réalisateurs de porno viennent d’ailleurs de grandes universités, de la haute bourgeoisie, et même de familles de personnalités politiques. Et oui, beaucoup de filles de politiciens travaillent dans le porno. Il semblerait que toute une génération se soit infiltrée dans l’industrie pornographique essentiellement pour briser les conventions familiales. C’est assez particulier. Donc forcément, ils ont un discours intéressant. Mais il faut bien voir la réalité en face : le porno est un business lucratif, et Shume Kai fait ses films parce qu’ils rapportent… il est très fier d’être celui qui vend le plus en locations vidéo… alors que ses films sont assez conceptuels, c’est cela qui est épatant. Ses films consistent à perturber les actrices, et pour répondre à ta question, en ce qui concerne la femme (silence)… eh bien oui, probablement, elles attendent la même chose, de la même manière qu’elles attendent que l’homme "y aille".

OEx : Sortir de la routine, sentir leur propre corps, ce genre de choses ?
A.G. : L’idée, c’est de trouver une excuse aux débordements. Comme si elles disaient : "s’il te plait, aide-moi à ne pas avoir honte de moi-même. Mets-moi dans une situation telle que je me sentirai toute excusée si jamais je finis par hurler de plaisir".

OEx : Comme l’alcool est une excuse pour les businessmen…
A.G. : … de la même manière, l’humiliation et le faux viol vont être une sorte de bonne excuse pour les femmes à se laisser aller, oui. Maintenant, ça vaut surtout pour la génération 30-40-50 ans, car je pense que les nouvelles générations n’ont pas besoin de ça ; elles osent exprimer leurs émotions ouvertement. Elles appartiennent à une génération où il est devenu un peu ringard d’imiter la pucelle en émoi.

OEx : Les nouvelles actrices de X, âgées à tout casser d’une vingtaine d’années, donc de la génération dont tu parles, ne font pas ressentir ce changement : elles ont l’air, tout comme leurs aînées, de petites choses anémiques et ingénues.
A.G. : Il existe une mode grandissante des chijô (8), dont je parle dans mon livre, les "méchantes filles" (voir image ci-dessus à gauche (9) ; à droite : jaquette DVD d'un film prétendument érotique mettant en scène une nipponne en cuir écrasant des maquettes (sic)), qui ressemblent à des kogaru, et mettent l’homme au défi de les faire jouir. Elles sont considérées, puisqu’elles se mettent sur un pied d’égalité avec leur partenaire sexuel, comme "méchantes" ; et elles attirent de plus en plus de monde ! Peut-être parce que les hommes ont compris que si évolution il y a, elle doit aller dans ce sens. Ils sont forcés d’aller dans ce sens, s’ils veulent s’en sortir.

OEx : Certes, mais sortir de quoi, précisément, et pour aller vers où ? Un juste milieu serait peut-être plus sage…
A.G. :
Mais c’est justement ça, pour moi, le juste milieu. L’égalité des sexes.

OEx : C’est un peu plus compliqué. Le point commun au phénomène de féminisation de certaines sociétés occidentales, est que ce n’est peut-être pas de l’égalité à proprement parler. C’est plutôt une dynamique d’inversion recherchée par des gens qui, justement, se cherchent, et ne se trouvent pas forcément. La masculinisation, ou plutôt virilisation de la femme, s’accompagne d’une sorte de "larvisation" de l’homme…
A.G. :
Eh bien non, puisque, regardons un peu les vidéos de chijô : les acteurs avec qui elles font l’amour sont mignons, sexy, gentils, ET macho ; tout à fait à la hauteur.

OEx : A la californienne, peinard, et tout ?
A.G. : On pourrait penser "mince, on va retomber dans l’ornière du porno international" ; c’est vrai.

OEx : Toute la question est de savoir : la Japonaise qui joue le hamster devant les caméras à longueur de journée (ou même la chijô), vit-elle aussi bien, ou moins bien sa sexualité que l’actrice de porno californienne ?
A.G. : Je ne sais pas. Il y a toujours ces codes de séduction qui ne reflètent bien évidemment pas une soumission réelle. Ce n’est pas parce qu’on pousse des petits cris en jouissant que l’on va être plus malheureuse que celle qui pousse des râles orgasmiques terribles. Et puis après tout, cela reste du porno des deux côtés, alors qu’est-ce qu’on s’en fout ? Parce que ça reste malgré tout de la merde, au service de merdeux. Donc on ne va pas non plus pleurer parce qu’il y a plus ou moins de femmes qui disent "yada, yamete" (10) dans le porno japonais.

OEx : Soit. Tu écris à plusieurs reprises que les Japonais sont obsédés par l’émotion vraie du visage. Et dans leur discours, ladite "émotion vraie" n’est que tristesse et contrition. Or, émotion vraie opposée au sourire de façade peut très bien signifier "sourire vrai". Mais seuls les moues d’impuissance et les couinements brimés semblent les faire triper. Est-ce uniquement par opposition au tatemae (11) tout puissant en société ?
A.G. : En effet, c’est Watanabe Yasuji qui dit : "Le sourire est quelque chose de poli. Donc je ne veux pas de sourire.".

OEx : Et le vrai sourire, le sincère, ça ne l’intéresse pas, lui ?
A.G. : Attention, attention, Watanabe Yasuji, c’est le rédacteur en chef de SM Sniper ! Donc bien évidemment… on peut lire sa sexualité dans ce qu’il dit. Je pense qu’il est profondément dominateur.

OEx : Ce n’est pas très représentatif, donc.
A.G. : Pas trop, non. Ceci dit, les Japonais semblent être davantage attirés par la tristesse… ils sont très sentimentaux, et je ne sais pas pour quelle raison, la tristesse génère un grand sentiment d’affection, de tendresse. Mais… non, réflexion faite, sur l’immense majorité des photos érotiques, les filles, que font-elles ? Elles sourient.

OEx : C’est ce que j’avais aussi en tête. Ceci dit, j’irais un peu dans ton sens : dans la fiction japonaise, voire extrême-orientale, on retrouve beaucoup ce goût pour le fatalisme, pour le sacrifice, pour les héros tragiques…
A.G. : Ça, on ne peut nier qu’ils aiment bien pleurer sur l’amour… ! La plupart des grandes icônes "érotiques" du dessin animé japonais sont des icônes blessées, je pense notamment à Albator et Queen Emeraldas (12).

OEx : Comme si les grands romantiques de la littérature française du XIXe siècle s’étaient réincarnés dans l’archipel… malgré tout, leurs films pornos ont toujours cette dégaine de visite chez le gynéco, pour le romantisme, on repassera. On n’a pas parlé du baiser, par exemple. Bon, on sait que s’embrasser en public, de nos jours, est toujours un peu tabou au Japon. D’où une catégorie de films, intitulée Deep Kiss

Oex : Ton bouquin livre pas mal de clefs… dont seuls les "initiés" profitent à 100%. Par exemple, bien que conscient de l’absence du baiser hors de la sphère intime, on ne fait pas nécessairement le lien avec cette série Deep Kiss, qui constitue des heures d’enregistrement de filles ne faisant QUE s’embrasser, rien de plus, rien de moins. Pour nous, c’est tellement élémentaire que c’en devient con. On pense : "bon, la suite ?". Le Japonais, lui (ou elle), semble apprécier. Shume Kai prétend que s’embrasser dans la rue de nos jours "fait encore scandale". C’est un peu exagéré. As-tu tenté l’expérience, directement ou indirectement ?
A.G. : J’ai même assisté à l’apparition des baisers dans le métro, sur la Yamanote (13). Il y a cinq ans, il y a eu une campagne d’affiches tentant d’interdire aux jeunes de s’embrasser, de se maquiller, de manger, et d’utiliser leurs téléphones portables dans le métro. Les quatre actes étaient mis en parallèle, tous frappés du mot "mushi", cafard. Il y avait les "keitai-mushi", les cafards à téléphone portable, décrits comme des gens individualistes et égocentriques envahissant l’espace des autres de leur vie privée, et c’était considéré comme scandaleux puisque ces comportements n’avaient pas lieu d’être dans un espace public. Malgré tout ce battage, la campagne d’affichage n’a pas duré un an ; et depuis, au contraire, les gens sont de plus en plus nombreux à s’embrasser dans le métro.

OEx : Oui. L’ennui est que ces réactions de contestation à l’ordre établi, très romantiques et gonflées de libertarisme, entraînent également de mauvais effets secondaires, quelle que ce soit la société. Je pense notamment à tes "keitai-mushi", ces petites jeunettes hautes comme trois pommes qui braillent dans toute la rame et te traitent de tous les noms si tu leur demandes de baisser le volume.
A.G. : Ça, c’était avant : à présent, plus personne ne téléphone dans le métro. Encore moins sur la Yamanote : c’est scrupuleusement respecté. Moi, quand il m’arrive de téléphoner, je reçois en retour des regards réprobateurs (rires). Les Japonais respectent finalement la seule règle qu’ils estiment légitime.

OEx : Eh bien, heureux d’apprendre que le monde a changé entre 2005 et 2007. Page 53, tu parles d’un problème avec la nudité qu’entretient le Japon depuis dix siècles. Tu cites Murasaki Shikibu vilipendant l’idée-même de corps nu, "horrible". Mais parallèlement, tu énonces des vérités vraies sur l’absence de complexe du peuple japonais face à la nudité jusqu’à son occidentalisation ; nombreux qu’ils étaient à se balader presque à poil dans la rue. N’est-ce pas là un paradoxe ?
A.G. : Non, puisque seuls les paysans, hommes et femmes, pouvaient se promener dans le plus simple appareil ; certainement pas les nobles. Les nobles, c’était la civilisation. La civilisation, et la culture de loisirs qui se développait dans l’entourage de l’empereur, la culture des vêtements si nombreux et si pesants que l’on ne pouvait s’approcher à plus de cinquante centimètres de l’autre. La proximité n’existait pas. Même entre hommes, avec leurs vêtements encombrants. Il fallait donner le moins de prise possible au regard sur la peau nue. Cette attitude seule, caractérisait l’être humain. Le reste du monde, constitué de gens qui travaillaient la terre, ou de simples commerçants, était considéré par la noblesse comme des animaux, des non-humains. Les rares textes où les nobles daignent parler des "autres" sont incroyablement méprisants. Donc la culture de cour s’est développée tout en subtilité, raffinement, etc., et dans la négation totale de l’essentiel des Japonais. (...)

Propos recueillis par Alexandre Martinazzo

L’Imaginaire érotique au Japon, Albin Michel, 2006. (35€)

Notes :

(1) Bondager : individu pervers pratiquant le bondage.
(2) Hana to hebi est à la base un roman écrit au début des années 70 par le plus populaire auteur de romans SM du Japon, Oniroku Dan. A l'étranger, on en connait surtout les adaptations cinématographiques, dirigées par le grand Konuma Masaru (avec Tani Naomi) en 1974 pour la première ; puis par Ishii Takashi (avec Sugimoto Aya) en 2004. Ce dernier film est disponible en DVD aux éditions KubiK Vidéo sous le titre Flower and snake (traduction littérale).
(3) switch : mot anglais signifiant, selon le contexte, un interrupteur électrique, un revirement... Le verbe "to switch" signifie quant à lui "changer".
(4) -sama : suffixe de la langue japonaise, que l'on ajoute à la fin d'un nom pour exprimer le plus grand respect à l'égard de la personne porteuse de ce nom. Il peut autant être utilisé au sujet de son supérieur hiérarchique qu'à celui d'une déesse de la mythologie shintô, ou encore d'une rock-star adulée.  
(5) double-bind : terme utilisé dans la langue française, mais auquel on préfère la traduction "double-contrainte", désignant une situation de crise provoquée par deux ordres ou injonctions incompatibles mais déterminantes pour l'existence physique et psychique du sujet. A ne pas confondre avec un dilemme.
(6) Hello! Project : http://fr.wikipedia.org/wiki/Hello!_Project
(7) chikan : pelotage intensif des parties charnues de la jeune fille dans un environnement où le trop-plein de monde rend paradoxalement pas mal de choses invisibles à l'oeil nu. Noter que le chikan est également un genre d'AV à part entière, hétérosexuel comme lesbien (sic).
(8) Chijô : signifie littéralement "femme frappée de folie (lubrique)". Désigne dans le langage courant plus généralement ces filles (un peu) super entrepenantes et (très) agressives au lit.
(9) L'image, également disponible en t-shirt sur le site j-list.com, dit : en rouge, "chijô chyûi" (attention aux chijô), puis en bleu "faite gaffe à votre fiston !" Hum.
(9) "yada, yamete" : littéralement, "non, arrêtez". Dit avec conviction, ça devient une des plus répandues et stimulantes répliques d'actrices d'AV.
(10) tatemae : http://www.japantime.org/Documents/HT.html
(11) Albator et Queen Esmeraldas : personnages principaux d'Albator (en VO : Captain Harlock), manga de Matsumoto Leiji populaire à l'étranger pour son adaptation télé.
(12) Yamanote : nom de la ligne de métro aérien circulaire de Tôkyô, traversant en un vaste cercle la majorité des lieux incontournables (pour diverses raisons) de la capitale.

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