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HIVER 2011-2012 : le cinéma asiatique à l'honneur

Après un automne riche en émotions cinématographiques nippones, avec la rétrospective Siglo et le Festival Kinotayo, et une transition hivernale opérée à travers un spectacle de benshi très original et plaisant à la Maison de la Culture du Japon, l’hiver 2011-2012 aura été tout aussi gâté : il y a d’abord eu la rétrospective Nikkatsu qui a occupé les habitués de la Cinémathèque Française (Bercy) du 7 décembre au 20 janvier, l’hommage aux maîtres de l’âge d’or du cinéma de genre à la Maison de la Culture du Japon (MJCP) du 17 janvier au 18 février, celui au grand cinéaste du film de sabre chinois King Hu, à la cinémathèque de Bercy du 8 au 27 février… Pour finir en beauté, l’on a pu compter sur l’immanquable Festival du film asiatique de Deauville, début mars, faisant suite à celui de Vesoul, mi-février…

Avant de plonger dans ce que nous réservent le présent et l’avenir cinéphile en 2012, dernier coup de rétroviseur sur 2011. A peine le festival Kinotayo avait-il fermé ses portes le 26 novembre, que la MJCP embrayait sur un beau spectacle nostalgique de benshi trois jours après. Alors que les ciné-concerts font le bonheur des ciné-clubs français en passant les classiques du muet européen et américain accompagnés au piano, ici la MJCP aura fait beaucoup mieux ! Sawato Midori, la plus célèbre narratrice benshi du Japon, a fait salle comble dans la grande salle de la MJCP, remplie de connaisseurs et de curieux avides de découvertes.

Le benshi sublime le cinéma muet

Mais qu’est-ce que le benshi, demanderont les néophytes ? Cet art consiste à commenter l’action à l’écran et réciter les dialogues. Une seule personne fait tout ceci, ce qui laisse peu de répit aux cordes vocales, avec quelques interludes musicales bienvenues, quand l’action le permet, ici grâce à l’accompagnement de Yuasa Jôichi à la guitare et au shamisen (luth à trois cordes) et de Suzuki Makiko à la flûte. La narratrice fait bien plus que lire les cartons ; elle insuffle une seconde vie à la pellicule.


A gauche : Sawato Midori en plein benshi de Quelle richesse sont les enfants ! ; à droite, Suzuki Makiko et Yuasa Jôichi accompagnent le film en musique

Et c’est grâce au benshi, très populaire, que le cinéma muet a perduré dans les années 1930 au Japon, tandis que le parlant envahissait les salles occidentales. C’est ainsi qu’il a été donné de voir – et entendre ! – aux spectateurs de la MCJP deux immenses classiques du cinéma japonais de l’année 1935, un film comique et un drame.

En première partie, Quelle richesse sont les enfants !, un moyen métrage burlesque de Saitô Torajirô, nous plonge dans la vie quotidienne d’une famille nombreuse, pauvre mais heureuse. Le gentil mari court à la recherche de la sage-femme quand sa femme va accoucher d’un septième bambin, mais celle-ci refuse parce qu’elle en a déjà fait six sans jamais être payée. S’ensuit des courses poursuites et d’autres aventures pour le pauvre mari qui cherche désespérément une solution…tandis que les enfants tentent tant bien que mal d’aider leur maman…en lui marchant sur le ventre au passage ! Ce cinéma, en dans la lignée de celui de Charlie Chaplin, est un modèle de spectacle comique dont le baptême du temps a prouvé l’inestimable qualité.


               Quelle richesse sont les enfants !

En seconde partie était projeté le long métrage La Cigogne en papier de Mizoguchi Kenji, cinéaste mythique mais un peu vieux jeu, qui préférait encore en 1935 voir ses films projetés avec un benshi à la narration. L’histoire ? Sôkichi parti plein d’espoir de son village pour faire médecine, mais son manque de moyens lui fait envisager le suicide. Ce serait sans compter Osen, belle prostituée qui le prend en pitié et s’occupe de lui comme d’un petit frère, lui évitant de commettre l’acte fatal tant répandu sur l’archipel. Mais dans la bande de malfrats à laquelle elle appartient, il devient serviteur, brimé bien sûr… alors les deux s’enfuient. Une fois installés ailleurs, loin, Osen se charge de payer les études de médecine de Sôkichi, par un moyen dont tout le monde se doute, sauf le pauvre Sôchiki, perpétuant le mélodrame…


La Cigogne en papier

Les spectateurs de la MJCP ont donc eu droit à des émotions diverses et variées en une seule soirée. Au final, saluons l’impeccable Sawato Midori, dont l’aisance vocale n’a pas faibli deux heures durant, rythmant les films. Bien sûr, les oreilles habituées au doux langage nippon auront d’autant plus apprécié le spectacle, mais les autres ont été également charmées. Et l’accompagnement musical s’est révélé fort agréable.

100 ans de Nikkatsu en 42 films

La Nikkatsu est une compagnie de production japonaise née en 1912. La Cinémathèque  Française a fêté son centième anniversaire en projetant 36 longs métrages, cinq courts et moyens métrages et un documentaire, du 7 décembre 2011 au 20 janvier 2012. Différents genres ont été à l’honneur, du film de yakuza à celui de guerre, en passant par bien d’autres registres, et surtout la spécialité maison inventée en 1971, le roman porno, qui accentue la violence et l’érotisme pour faire face à la concurrence enragée de la télévision de l’époque.


De haut en bas, et de gauche à droite : Désir meurtrier ; Terre Natale ; Le Vagabond de Tokyo ; Rusty Knife

Orient-Extrême n’aura pas loupé quelques uns des OVNIS nichés au beau milieu d’illustres titres de la maison, tels Désir meurtrier d’Imamura Shôhei (La Ballade de Narayama), La Jeunesse de la Bête et Le Vagabond de Tokyo de Suzuki Seijun, La Terre d’Uchida Tomu (Le Détroit de la faim), Rusty Knife de Masuda Toshio, Terre Natale de Mizoguchi Kenji, ou encore Le Chevalier Voleur d’Itô Daisuke… Un de ces OVNIS a été The Warped ones ("La saison de la chaleur" si l’on traduit littéralement le titre original), réalisé par le méconnu Kurahara Koreyoshi (1927-2002, Black Sun) en 1960. Un joyau jazzy ignoré du cinéma nippon : avant-gardiste dans sa forme, avec sa caméra frénétique et insatiable sous l’influence des expérimentations de la nouvelle vague française ; mu par une quête d’expression de la liberté totale, entre nihilisme et anarchisme en phase avec le cri de révolte de la jeunesse d’alors ; doté d’un des anti-héros les plus spectaculaires (et insupportables…) que l’on ai pu voir. Nous vous le conseillons.


The Warped Ones

Un autre de ces OVNIS, sur lequel nous aimerions nous arrêter un instant : le western féministe seventies Boulevard des Chattes Sauvages (plus connu de la cinéphilie internationale sous son titre anglais Stray Cat Rock : Sex Hunter). Car oui, le film de Hasebe Yahuharu (1932-2009, grand filmeur de filles castagneuses) a beau se dérouler en 1970, sa forme cinématographique est bel et bien le western. Il met en avant une bande de jeunes femmes plutôt mignonnes et intelligentes, dont la chef, belle et dotée d’une classe folle, évoque une variante un peu trash de l’Emma Peel de Chapeau Melon et Bottes de cuir (elle est incarnée par nulle autre que la femme scorpion Kaji Meiko). Comme toutes les bandes, elle et ses filles respectent un code, et n’hésitent pas à se battre au couteau entre elles lorsque le code le dicte, façon James Dean dans La Fureur de vivre. Ce sont des femmes libres et indépendantes, et le gang masculin qu’elles côtoient, les Eagles, fait bien pâle figure à côté : ce sont de sombres abrutis violents qui passent leur temps à rouler en jeep, et dont le racisme s’exprime contre un sympathique jeune homme que les filles ont rencontré au gré de leurs déambulations, un métis américano-nippon. Le chef du gang, le Baron, a certes été traumatisé dans son enfance par le viol de sa sœur par des soldats américains auquel il a assisté, impuissant ; ça n’en fait pas pour autant un type bien… On assiste au combat très westernien de l’homme seul face au gang : le jeune métis subit d’abord les brimades du gang, avant de se venger dans un face à face final avec le chef des Eagles – on vous le répète, c’est très Far West ! Mais tout téméraire et noble qu’il e st, il n’a pas le premier rôle : ce sont les jeunes femmes qui l’ont tout au long du film, et elles le méritent bien. Ce film augure bien de la révolution féministe des années 1970, et se révèle un film très divertissant dans la forme, tout en proposant une réflexion de fond sur l’évolution du rôle des femmes dans la société nippone – des femmes qui aspirent à leur indépendance et n’hésitent pas à la saisir –, et sur le racisme plus ou moins latent de cette dernière.


Boulevard des chattes sauvages

Misumi Kenji et Katô Tai à la MJCP

Du 17 janvier au 18 février 2012, la MJCP, avec le soutien de la Fondation du Japon, a organisé une rétrospective des maîtres de l’âge d’or du cinéma de genre. Le premier volume sur ce thème a rendu hommage à Misumi Kenji (1921-1975, la Trilogie du Sabre) et Katô Tai (1916-1985, Warrior of the wind). Dix des quarante-huit films de Misumi Kenji, réalisés entre 1959 et 1972, ont été projetés chacun deux fois. Au programme, un film de fantômes adapté d’une célèbre pièce de kabuki, le premier et le sixième épisodes de l’incontournable série La légende Zatoichi, un film qui marque les débuts du chanbara (film de sabre japonais), une adaptation d’un roman de Mishima ayant pour sujet le kendo, le second volet de la saga Baby Cart, trois autres films de sabre, et un drame familial. Une liste à la Prévert qui montre bien l’éclectisme de Misumi Kenji, qui s’est essayé à de nombreux genres, tout comme son confrère Katô Tai. Ce dernier a eu lui aussi droit aux double-projections de onze de ses films, allant des fantômes de yakuza aux traditionnels coups de sabre…


A gauche, la couverture DVD française du premier volume de la saga Baby Cart ; à droite, l'affiche japonaise de Warrior of the wind

King Hu et le film de sabre

Après le Japon, Hong-Kong et Taïwan ont été à l’honneur à la Cinémathèque de Bercy du 8 au 27 février, avec la rétrospective King Hu (1931-1997), un des plus grands réalisateurs du cinéma chinois, et un des pères-fondateurs du Wu Xia Pian (film de sabre) tel que nous le connaissons. Révélé par l’illustre studio Shaw Brothers avant de le quitter en 1966 pour garder son indépendance et conserver son perfectionnisme, il a réalisé d'authentiques chefs-d’œuvre nationaux tels que L’Hirondelle d’or (son premier triomphe), A Touch of Zen (remarqué au Festival de Cannes en 1975), Raining in the Mountain, L’Auberge du dragon… Douze films et un documentaire, voilà un beau tour d’horizon de la carrière de ce grand monsieur que nous a proposé la Cinémathèque. Les salles de la Cinémathèque de Bercy et de la MJCP sont vastes et agréables, ce ne sont pas les petites salles antédiluviennes du Quartier Latin (qui ont aussi leur charme soit dit en passant !) ; alors pour les néophytes qui ont loupé les récentes projections et hésiteraient encore, vous pouvez foncer.


A gauche, la couverture DVD française de Touch of Zen ; à droite, King Hu

Vesoul honore Koreeda Hirokazu

La 18ème édition du Festival international des cinémas d’Asie (FICA) de Vesoul, qui s’est déroulée du 14 au 21 février, a mis à l’honneur le réalisateur japonais Koreeda Hirokazu (Distance, Nobody Knows, Still Walking), et projeté pas moins de 90 films asiatiques. À noter, les huit films primés lors du festival (dont le coréen Dance Town, le sino-taïwanais Return Ticket, l’iranien Final Whistle – oui, c’est de l’Asie au sens large, hein…) seront projetés à Paris du 18 au 20 avril à l’auditorium du Musée des Arts Asiatiques Guimet.


A gauche, Koreeda Hirokazu sur un tournage ; à droite, Dance Town

Deauville Asia, 14ème

Et pour conclure l’hiver, la (déjà) quatorzième édition du festival asiatique de Deauville, qui s’est tenue du mercredi 7 à ce dimanche 11 mars (lire notre report de l’édition 2011), a proposé des films de nationalités et de genres formidablement variés.

A l’affiche cette année, le Japon, encore et toujours : un hommage et une master class du réalisateur Kurosawa Kiyoshi (à qui l’on doit les grands films horrifiques des années 90 Kairo et Cure, et récemment la grande étude de moeurs Tokyo Sonata et le loupé Rétribution) ; en compétition, le nouveau film de Sono Shion, Himizu (alors que son "autre" dernier film de 2011, Guilty of Romance, nous a été révélé au Kinotayo de novembre dernier !) et le troisième film de l’humoriste de télévision Matsumoto Hitoshi, Saya Zamuraï ; hors compétition, I wish - nos vœux secrets, de Koreeda Hirokazu (encore lui), qui sortira sur les écrans français le 11 avril. Nous avons pu également voir en compétition deux films chinois, un film sud-coréen, un long métrage philippin et un thaïlandais. Nouveauté dans ce festival en général orienté Asie de l’Est : un film pakistanais et deux films iraniens, complétant (légitimement… ?) la liste des films en compétition.


A gauche, en haut, Kurosawa Kiyoshi sur un tournage ; en bas, Headshot ; à droite, l'affiche de Himizu

Le festival a également proposé un regard sur le travail de Pen-Ek Ratanaruang, enfants irrascible du cinéma thaïlandais (Last Life in the Universe, Ploy…), avec l’avant-première de Headshot, qui sortira cet été, et la projection de trois de ses précédents films. Enfin, la traditionnelle section Action Asia a proposé six films de sabre, d’arts martiaux et de pure action contemporaine, à travers trois longs métrages chinois, les autres en provenance de Taïwan, de Corée du Sud et d’Indonésie (et qui nous auront séduits d’avance). Nous vous en donnerons des nouvelles une fois de retour du festival.


Bref, un hiver radieux pour les amateurs de cinéma asiatique, en attendant de voir ce que nous réserve le festival de Cannes en la matière, qui aura lieu un peu plus tard cette année pour cause d’élections présidentielles, du 16 au 27 mai.

Guettez les articles à venir sur la sélection de films que nous aurons pu visionner à la Cinémathèque, à la MJCP et à Deauville.

Christine Calais


Copyright des deux premières photos © Christine Calais