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MYLENE JAMPANOÏ - INTERVIEW

Faire une interview le matin n’est jamais une bonne idée. Le vent est mauvais, le métro donne mal au crâne, les gens parlent trop dans leurs téléphones portables, et les strapontins avalent les notes que l’on entasse sur ses genoux contorsionnés – c’est cela, les genoux. C’est tout de même le cœur vaillant que je m’en vais à la rencontre de Mylène Jampanoï, actrice de 23 ans qui grâce à son rôle dans Les filles du botaniste va vite avoir comme des airs de vedette vintage, dans un cinéma franco-français en perte de "gueules". Un petit bar rue du Cherche-Midi… j'y rentre. C’est un décor dans lequel on verrait plus un téléviseur Brandt (et le match de foot qui va avec) qu’une actrice, d’où perplexité. Elle est là, au fond, aucun doute, de toute façon, le reste du décor est laid et mon souvenir du film ne comportait rien de désagréable. Après asseillage, surprise : Mylène Jampanoï n’est pas aussi belle que dans le film de Dai Sijie, elle l’est encore plus. Et on me disait que je n’avais pas le droit aux photos parce qu’elle n’allait pas être maquillée… monde injuste ! Les yeux verts copinant avec ses mèches châtains, elle me sourit naturellement, attend que je me prépare spirituellement, et me demande ce que je bois. Je commande un martini blanc.

Mylène Jampanoï : Tu attaques fort la journée, toi.

Orient-Extrême : Oui, mais c’est spécial pour moi, j’ai passé une longue période sans pouvoir y goûter parce que j’étais au Japon, du coup depuis que je suis rentré, j’en profite.

Mylène Jampanoï : Je suis passionnée par ce pays ! Tu étais où ?

Orient-Extrême : Tôkyô, dans le quartier d’Asakusa.

Je commence à siroter le Martini. Le citron me gêne.


Orient-Extrême : Alors... ça fait quoi d’être en grand dans toutes les stations de métro de la capitale ?

Mylène Jampanoï : Ca fait bizarre, vraiment, mais bon, on s’y fait.

Orient-Extrême : ... j’arrive à imaginer. Dans tes films précédents, comme 36 Quai des Orfèvres

Mylène Jampanoï : C’était des apparitions, juste ça. Il y a eu celui-là, Les rivières pourpres 2, Cavalcade… je voulais m’entraîner un peu, alors je me suis lancée.

Orient-Extrême : Mais alors comment t’es tu débrouillée pour dégoter un premier rôle dans un film comme Les filles du botaniste ?

Mylène Jampanoï : Je suis arrivée à Paris il y a trois ans. A cette époque, je venais de lire Balzac et la petite tailleuse chinoise [livre dont a été tiré le film éponyme de Dai Sijie, NDLR], que j’avais adoré ; et il se trouve que j’avais appris par des amis où et comment rencontrer la productrice de ce film, Lise Fayolle. Alors je suis allée chez elle avec une photo d’identité et quelques notes, je lui ai dit que j’avais beaucoup aimé le livre, que je voulais rencontrer Dai Sijie, et que je me voyais bien en héroïne de l'adaptation. Lise m’a alors répondu courtoisement mais fermement – car c'est quelqu'un qui a une forte personnalité ! – que j’étais gentille, mais que ce n’était pas possible, parce qu’ils avaient besoin pour ce rôle d’une star en Chine, qu’ils l’avaient déjà trouvée, et que les choses ne se faisaient pas comme ça... ; qu’il fallait que je trouve un agent. C’est là que je me suis décidée à en prendre un.

Orient-Extrême : Mais quand tu es arrivée à Paris, tu voulais déjà être une actrice, non ?

Mylène Jampanoï : Si, bien sûr. Mais je ne savais pas comment m’y prendre.

Orient-Extrême : Tu n'as pas commencé par le mannequinat ?

Mylène Jampanoï : Non, du tout. Je suis entrée directement dans une agence qui s’occupait de l’image des actrices, et qui n’avait rien à voir avec le milieu de la mode.

Orient-Extrême : Alors comment ça s’est goupillé tout ça ?

Mylène Jampanoï : Eh bien écoute, après ma première rencontre avec Lise Fayolle, celle-ci s’était vite envolée sur le tournage de Balzac et la petite tailleuse chinoise, qui allait lui prendre deux ans ; moi pendant ce temps, j’avais mis un pied dans le cinéma, la télévision, avec des petits rôles remarqués, j’avais pris des cours de théâtre, etc. Je finissais le tournage de La Vallée des fleurs, dans l’Himalaya, quand le nouveau projet de Dai Sijie m’est parvenu. On m’a dit que Dai Sijie avait entendu parler de moi, comme quoi je m’étais pas mal débrouillée ces deux dernières années, j’avais déjà un premier rôle dans un film se déroulant en Asie…

Orient-Extrême : l’Asie, on y est. Pourquoi… Les filles du botaniste ? Pourquoi as-tu choisi de jouer dans un tel film, qu’est-ce qui justifiait l'énorme challenge de la langue, sinon le challenge lui-même ?

Mylène Jampanoï : Pour pas mal de choses. Tout d’abord, l’actrice de Balzac et la petite tailleuse chinoise [Xhou Xun, NDLR], qui devait avoir mon rôle dans Les filles du botaniste, avait été convaincue par le gouvernement chinois de ne pas faire le film, et Dai était sans actrice principale un mois avant le tournage. Lise Fayolle a alors pensé à moi, parce que j’étais un peu plus établie, et que ma manière un peu culottée d’aller la voir lui avait laissé une bonne impression. Elle m’a donc contactée pour me faire passer une audition… à Pékin, pour trois jours. J’ai pris l'avion, lu le scénario pendant le vol, et suis arrivée là-bas sous -12 degrés avec une petite veste estivale et des lentilles de couleur pour me donner un air plus "chinois". Parce qu'il est facile de remarquer que j'ai l'air 100% français ! C’est un peu pour ça que même à Pékin il m’a été difficile au départ de rencontrer Dai, qui ne voulait pas me voir, et voulait plutôt que je rentre dans mon pays. C’était un peu tendu comme ambiance. Quand il a finalement accepté de me voir, j’y suis allée un peu gênée, essayant de coller au personnage pour lui montrer que je pouvais bien jouer ; et j’ai eu la bonne idée de lui dire : "ne vous inquiétez pas ; ça va bien se passer ; la productrice ne vous imposera rien. Si vous voulez de moi, je ferai de mon possible, si vous ne voulez pas de moi, je rentrerai, simplement". Ca l'a mis en confiance. Parce que tu sais, les relations entre un producteur et un réalisateur sont parfois très délicates… au final c’est le producteur qui a le dernier mot, et le réalisateur a peur de perdre le contrôle. Du coup je l’ai mis à l’aise, et l’audition s’est vraiment très bien passée.

Orient-Extrême : Tu l’as faite toute seule, ou bien avec d’autres acteurs du film ?

Mylène Jampanoï : Avec celui qui interprète mon mari dans le film ; on a répété la scène où il me bat.

Orient-Extrême : La fameuse, très violente…

Mylène Jampanoï : Et elle était bien plus violente au départ. Bien, bien plus violente ; mais Dai, par pudeur, l’a atténuée. Il a voulu rendre les choses moins revendicatives, plus pudiques. Cela traduit bien le film dans son ensemble : il n’y a pas vraiment de surdramatisation ; il suffit de voir la fin du film, au tribunal : ces scènes auraient pu être plus dures, plus longues, mais Dai a choisi de couper, et de clore sur quelque chose de très poétique, en accompagnant les héroïnes dans l’au-delà.

Orient-Extrême : C’est un des points les plus déroutants du film. On s’attend à une fin bien plus mainstream, avec cris, pleurs et tout le tralala, et au final rien…

Mylène Jampanoï : Ca aurait pu être comme ça. Tu vois, la scène où mon mari me bat, elle nous a pris toute une journée. Dans le film, je suis hors-champ, mais on l’a tournée aussi avec moi dans le cadre, recevant les coups. Je peux te dire que je suis sortie de cette journée traumatisée, j’avais pleuré… Dai ne l’a pas gardée, parce que c’était trop démonstratif à son goût.

Orient-Extrême : Dans cette scène, tu es en effet hors-champ, mais à aucun moment on ne te sent pas "là", tu " es" dans le décor. Tu aurais pu être hors-champ et donner l’impression d’aller boire un capuccino. Pas là.

Mylène Jampanoï : Oui, j’étais très impliquée dans cette scène, elle signifiait beaucoup de choses pour moi. C’est la scène où le personnage du mari se révèle ; et à partir de là le film subit une évolution sensible. Il y a un avant, et un après cette scène.

Orient-Extrême : Dans ton lien avec la Chine, il y a vraisemblablement eu un avant et un après Les filles du botaniste… c’était ton premier contact avec le pays de ton père ?

Mylène Jampanoï : Oui, c’était mon tout premier contact. Les autres pays d’Extrême-Orient : le Japon, l’Himalaya, je les connaissais, mais pas la Chine. Je l’ai découverte à -12 degrés, pour trois jours.

Orient-Extrême : Jusque là, ça représentait quoi, pour toi ?

Mylène Jampanoï : (silence) Un fantasme. Mon père, qui est chinois, est parti quand j’avais trois ans ; on m’a dit qu’il était chinois, je le sais, cette origine je la sens en moi, dans mes gênes. Mais ça restait idéalisé, surfait. Mon éducation a été semblable à celle de n'importe quelle petite française.

Orient-Extrême : Du coup, aucune notion de la langue ni de la culture au début du tournage.

Mylène Jampanoï : Non, aucune. Mais là je prends des cours de chinois, mandarin. C’est un peu dur avec la promo du film et les tournages, mais je m’y tiens, et j’envisage de passer cinq à huit ans à apprendre la langue. Je m’étais inscrite au cours Alonzo dans ma fac à Dauphine, mais c’était bien trop rigoureux... là j’ai trouvé une jeune fille qui vient à la maison me donner des cours particuliers.

Orient-Extrême : Le cinéma asiatique…

Mylène Jampanoï : J’adore. Bien avant Les filles du botaniste. J’ai commencé un peu comme tout le monde avec In the mood for love, puis j’ai découvert le cinéma coréen, Park Chon-Wook… ; mon rapport à ce cinéma n’est pas très élaboré, mais je le découvre sans cesse. L’année dernière par exemple j’étais au festival de Venise, qui rendait un hommage au cinéma asiatique. Si tu as des films cultes à me conseiller, je suis preneuse…

Orient-Extrême : Avec plaisir ; des films cultes il y en a plein… bien trop pour ne pas se scandaliser de la sélection du festival de Cannes, soit dit en passant [un seul film asiatique sur dix-neuf, NDLR] !

Mylène Jampanoï : Ce n’est pas Wong Kar-Wai qui est président ?

Orient-Extrême : Si si, avec Zhang Ziyi dans le jury, mais c’est très marketing.

Mylène Jampanoï : … et très pro-américain/européen.

Orient-Extrême : Ils le regretteront ! Mais dis moi, t’es-tu inspirée du jeu de certaines actrices chinoises, pour interpréter Min Li (son personnage dans Les filles du botaniste) ?

Mylène Jampanoï : (silence) Plutôt des acteurs sur le tournage. Et ils n’étaient pas chinois, ils étaient vietnamiens, parce qu’on a tourné au Vietnam un film qui était censé se dérouler en Chine… ça a un peu été le bordel ce tournage (rires). Au milieu de tout ça, il y avait une femme, une proche amie de Dai, très sympa, très disponible, avec qui j’ai passé du temps, et qui m’a dit au tout début : "écoute, tu ne peux pas être aussi expansive, il faut que tu limites tous tes gestes." Je me suis beaucoup inspirée d’elle, je lui ai posé des questions sur son enfance, pour essayer de comprendre, et au final de m’introvertir.

Orient-Extrême : Tu n’as donc pas essayé d’imiter Li Xiaoran [sa partenaire dans le film, NDLR] ?

Mylène Jampanoï : Non pas du tout… parce que je m’étais fait une idée de ce qu’était une petite asiatique de vingt ans dans la Chine communiste des années 80 ; or Li Xiaoran, elle, c’est une vraie chinoise, qui a grandi en Chine, et qui d’une certaine façon est bien plus moderne que l’idée que je m’en faisais. Elle appartient à la génération d’un enfant par famille, de la croissance monstre, de l’influence de la culture américaine, fille de la grande ville. Parce qu’elle avait vécu toute sa vie en Chine, elle pouvait sans mal interpréter une chinoise des années 80, en y ajoutant ses nuances de femme actuelle. Or moi, qui ne connaissais rien à ça, j’avais l’impression que tout ce que je pouvais faire allait être en trop. A côté, Li Xiaoran faisait un travail tellement exceptionnel, que j’admire beaucoup… c’est une vraie star dans son pays, pas vrai ?

Orient-Extrême : Que oui. De télévision, mais en Asie le fossé qualitatif entre le cinéma et la télévision est bien moindre. Mais alors, pour revenir à ton rôle, peut-être que Dai Sijie, pour la même raison qu’il a laissé Li Xiaoran jouer avec son bagage de femme des années 90, t’a laissée exister librement… ?

Mylène Jampanoï : Non, je pense que Dai m’a laissé bien moins de libertés.

Orient-Extrême : Il fallait !

Mylène Jampanoï : Il fallait.

Orient-Extrême : Ceci dit, ton jeu participe énormément de cette identité absolument unique qui parcourt le film du début à la fin ; on ne sait pas d’où il vient ni où il va, enfant de plusieurs cultures… la musique d’Eric Levi par exemple contribue vraiment à cette ambiance.

Mylène Jampanoï : A ce propos, tu as aimé le film ?

Orient-Extrême : Oui, sans langue de bois ; j’ai été au début très surpris, plutôt en mal, par la fin, que je trouvais trop expédiée, pas assez concentrée sur la tragédie humaine. Puis je me suis rendu compte rapidement après que ce n’était pas là le propos du film. Ce qu’a à dire Les filles du botaniste, c’est plutôt, pour moi, qu'Amour pur et dictature peuvent difficilement coexister - pour résumer.

Mylène Jampanoï : J’ai ressenti la même chose que toi, au début. C’est le genre de film qui a impérativement besoin d’être pensé par la suite.

Orient-Extrême : (blanc) Tu as été durant plusieurs semaines dans la peau d’une femme asiatique... quel effet t’a fait cet "aperçu" ?

Mylène Jampanoï : Quelque chose de fort, bien sûr. Et de pas vraiment agréable. Elle existe dans une telle condition de soumission, ce qui est très éloigné de moi… j’ai essayé de ressentir ce qu’elle peut ressentir. Mais on en est tellement loin, ça ressemble tant à de la fiction…

Orient-Extrême : Et c’est, encore aujourd’hui, bien réel.

Mylène Jampanoï : Oui… mais en plus, au-delà de la condition de la femme, au-delà du communisme des années 80, il y avait cette idée d’une femme aimant une autre femme, l’homosexualité… on avait beaucoup de thèmes très forts, et d’actualité. Alors forcément, je suis passée par une forte remise en question ; je me suis renseignée beaucoup ; j’ai entendu parler de ce festival homosexuel qui a été annulé par le gouvernement ; et de cette censure sur internet, tu as un site, mais il faut savoir que Google ne marche pas là-bas comme chez nous ; quand on pense que de nos jours, en 2006, un tel pays se livre à de telles restrictions de libertés… il y a encore dix ans, l’homosexualité était considérée comme une maladie, là-bas.

Orient-Extrême : Maintenant, ça ne l’est plus, mais il ne fait toujours pas bon d’en être. Pour revenir à ce clivage femme française/femme chinoise, Dai Sijie voit ton personnage comme une métisse physique, intellectuelle, spirituelle, idéologique. Visiblement, ce n’est pas du tout ton cas.

Mylène Jampanoï : C’est Dai Sijie, qui l’est véritablement. Il a grandi en Chine, est venu vivre en France… c’est un pur expatrié. Alors certainement, il a fini par voir mon personnage de cette manière. J’ai mis beaucoup de lui dans mon personnage, et finalement, on s’y retrouve bien.

Orient-Extrême : Autre collaboration, Li Xiaoran. Comment ça s’est passé ?

Mylène Jampanoï : Difficile. Elle ne parlait pas anglais et mon chinois était appris par cœur ; elle était une vraie star, et était donc constamment entourée, alors que moi je me sentais un peu isolée. Je n’étais pas dans mon pays, j’avais peur que Dai ne m’apprécie pas… je n’étais donc pas très à l’aise. Mais je ne regrette en rien cela, puisque ça se sent dans le film et que ça le sert, je pense. Donc, malgré mon problème de communication avec Li Xiaoran, ça ne s'est pas mal passé. Et puis j’ai aimé tout ce qu’elle a fait. J’ai aimé son courage de faire un film comme celui là alors qu’elle vit dans son pays, j’ai aimé sa façon de travailler et sa générosité ; toutes ces choses font que pour moi cette fille impose le respect. On n’a simplement pas pu humainement communiquer, et je le regrette.

Orient-Extrême : Enfin, vous avez eu des scènes, ensemble, tout de même ; quelque chose a bien du se passer…

Mylène Jampanoï : … du professionnalisme, d’abord. Beaucoup. Ensuite, il y avait d’autres moyens de communiquer. On l’a fait par dessins, à un moment… c’est que c’est une fille très intelligente, alors on trouvait toujours un moyen.

Orient-Extrême : Si ça, ça ne s’est pas trop mal passé, y a-t-il eu des moments plus chauds que d’autres, pour toi, sur le tournage ?

Mylène Jampanoï : On avait sept semaines de tournage en tout, c’est peu, surtout dans une configuration pareille, et tout se faisait un peu dans un état d’urgence, apprendre à se connaître, jouer ensemble… ; rien de plus. Pas le temps ! Toutes les conditions de tournage, dans la jungle, rendaient le choc permanent ; et je pense que l’on ne s’est pas rendu compte de ce que l’on vivait, sur le moment. Pour ma part je ne l’ai réalisé qu’au retour.

Orient-Extrême : (penaud) Donc, vraiment aucune anecdote pendant ces sept semaines…

Mylène Jampanoï : Ce sont plutôt les trois premières semaines de préparation, avant le tournage, qui ont été dures ! Je passais des journées entières à apprendre seule mon texte phonétiquement… je ne pouvais pas partir, ni me distraire, en gros je ne pouvais rien faire. Mais quand tous les gens sont arrivés, après… ça a été la fête (rires).

Orient-Extrême : Les acteurs chinois, par exemple ?

Mylène Jampanoï : Eh bien... en dehors de Dongfu Lin [qui joue le rôle du père, NDLR] et de Li Xiaoran, tout le casting était vietnamien !

Orient-Extrême : (surpris) Seule l’équipe était chinoise ?

Mylène Jampanoï : Et encore, le chef opérateur était canadien, par exemple. Tout ce qui était "artistique" était chinois : la décoration, le maquillage, la coiffure… Dai tenait à ce que la majeure partie des gens "essentiels" soit asiatique. Mais encore une fois, le sujet était tellement tabou… peu de chinois pouvaient accepter de collaborer.

Orient-Extrême : Malgré cela, malgré la nature apatride, ou pluriculturelle du film, on a bien l’impression de voir un film chinois quand on regarde Les filles du botaniste. Le cadrage est chinois, une bonne partie de la sensibilité dans l’écriture est chinoise…

Mylène Jampanoï : Et c’est la première fois, je crois, qu’un film chinois a pour héroïne une eurasienne.

Orient-Extrême : à ma connaissance, je crois aussi.

Je finis mon Martini.

Orient-Extrême : Je passe aux questions un peu plus marrantes…

Mylène Jampanoï : Je t’en prie.

Orient-Extrême : L’homosexualité dans Les filles du botaniste… ce n’est pas le sujet du film, on est d’accord là-dessus je pense ; il s’agit avant tout d’une histoire d’amour. Certes. Mais ! Si le sujet est traité, ce n’est pas par hasard. Quel est ton point de vue sur la chose ?

Mylène Jampanoï : En fait, je n’y vois sincèrement qu’une histoire d’amour pure, point. Quand je lisais le scénario au début, je voyais plus nettement cette dimension. Mais après… ; le film de Dai est une belle et tragique histoire, qui, en plus, peut idéalement faire bouger les mentalités. Dans son pays. En découvrant ce projet, j’ai vu des choses à faire, à vivre, mais rien à revendiquer violemment.

Orient-Extrême : Si le personnage de Li Xiaoran avait été un homme, aurais-tu dit oui au film ?

Mylène Jampanoï : Oui. Mais j’aurais envisagé la chose autrement.

Orient-Extrême : Bien sûr… puisque dans le film, tu sembles un peu jouer le rôle "de l’homme". La chose n’apparaît pas forcément au départ, mais après réflexion, il est très clair que Dai Sijie t’a masculinisée à mort. Dans ta coupe de cheveux, tes vêtements… il aurait pu choisir une actrice au physique ingrat, or il t’a choisie toi, et il a réussi à te mettre en retrait. Est-ce que cette masculinisation t’a gênée ?

Mylène Jampanoï : Non parce que… c’est bien, de jouer un rôle de belle femme, désirée, etc., mais là, j’y voyais l’occasion de jouer, moi, celle qui désire, se met à défaut. C’était un point de vue qui m’intéressait, un rôle que j’avais envie de jouer.

Orient-Extrême : Un vrai rôle de composition.

Mylène Jampanoï : Oui ; ne plus être regardée par l’homme, mais regarder à son tour. C’était Li Xiaoran qui jouait la "femme", et j’avais envie de la sublimer, de la regarder comme un garçon l’aurait regardée. De là, bien sûr, l’ambiguïté, puisque je suis une femme.

Orient-Extrême : Cette ambiguité apparaît très clairement dans la scène, très courte, où tu es habillée en soldat de l’armée populaire, aux côtés de Li Xiaoran [dans une scène qui annonce la suivante, chargée d’érotisme, NDLR].

Mylène Jampanoï : Oui, mais plus que ça, il y a une chose dont Dai n’a jamais parlé : mon personnage dans cette scène revêt l’uniforme de soldat, c'est-à-dire de son mari ; et c’est une véritable moquerie de la part des filles, à l’encontre des hommes… une moquerie assez bien jouée. Là-bas, c’est la honte absolue.

Orient-Extrême : La moquerie est visible, c’est certain. Mais moi ce qui m’a frappé, c’est vraiment la signification psychologique de cette scène, dans le fait que tu joues, et là de manière revendiquée, l’Homme, signifiant un peu que dans toute relation homosexuelle féminine, on trouve le spectre de l’Homme. Cette scène, tu l’as jouée en tant qu’homme ou en tant que femme ?

Mylène Jampanoï : En effet, j’ai essayé de mettre en avant mon côté masculin. Tu l’as senti ?

Orient-Extrême : Malgré tout, oui. On sent vraiment que tu es l’homme dans le couple. Ce genre de rôle te plait ?

Mylène Jampanoï : Oui, honnêtement. Dans ma carrière professionnelle, j’ai très envie par exemple de jouer un transsexuel, un homme. Je suis fascinée par l’histoire de ce jeune homme de l’armée qui est devenu un danseur d’opéra [Jing Xing, NDLR] ; là j’ai joué un rôle passionnant, mais si on me propose d’aller plus loin encore, j’accepterai.

Orient-Extrême : C’est tout à ton honneur. Mais alors, en fin de compte, c’est parce que tu joues le rôle de l’homme dans le film, que l’on n'y voit que Li Xiaoran nue ?

Mylène Jampanoï : Je pense que oui, même si Dai est mieux placé pour répondre à cette question. On voulait vraiment la rendre plus féminine que moi, ça a joué.

Orient-Extrême : Ce n’est donc pas du tout par pudeur de ta part.

Mylène Jampanoï : Pas du tout, j’ai déjà tournée nue, je n'en fais pas une histoire. Là, c’était vraiment voulu par Dai.

Orient-Extrême : Conclusion... l'expérience Les filles du botaniste a t-elle changé ton rapport à la Chine ?

Mylène Jampanoï : Disons que ça a été un premier rapport assez brutal. J’ai tourné dans un film qui montre, à mon pays, la France, ce qui s’est passé dans la Chine des années 80, donc c’est un peu… violent. Forcément, je n’ai pas que de bonnes images de ce pays. Mais oui, ça l’a modifié. J’apprends le chinois, j’ai très envie de travailler là-bas ; une fois que je maîtriserai la langue, j’envisagerai une carrière en France et en Asie.

Orient-Extrême : En Asie, pas en Chine spécialement ?

Mylène Jampanoï : En Chine un peu plus parce que j’apprends la langue et qu’il est très difficile d’en apprendre plusieurs en même temps. Mais je suis une fan absolue du Japon, de sa capitale Tôkyô, c’est ma ville préférée au monde, et j’ai très envie d’y tourner. On a un vague projet de tournage là-bas, l’histoire d’une fille à la recherche de ses origines, qui part à la recherche de son père au Japon, et qui va rencontrer tu sais, ces gens exclus de la société…

Orient-Extrême : Les burakumin ?! (Mon étonnement est du au fait que la caste des burakumin, tabou absolu au Japon, a très rarement fait l’objet de films)

Mylène Jampanoï : Oui, c’est ça ; elle va rencontrer l'un d’eux, qui va lui faire découvrir ce monde…

Orient-Extrême : Encore un film qui va plaire aux autorités locales…

Mylène Jampanoï : Oui ! Le fait que ce soit un projet étranger nous facilitera certainement les choses…

Orient-Extrême : C’est une coproduction française ?

Mylène Jampanoï : Franco-japonaise. Le scénario a été écrit par des japonais. Mais bon, ce n’est qu’un projet, et comme tout projet, il n’y a jamais de vraie garantie que ça se fasse…

Orient-Extrême : J’espère en tout cas de tout mon cœur que la chose se fera. C’est un sujet passionnant, révoltant… et les scénaristes sont très courageux. Si jamais il sort, je serais très intéressé de t’interviewer à son sujet, tout ce qui parle du Japon me passionne.

Mylène Jampanoï : La fin de mon prochain film à sortir, La Vallée des fleurs , se déroule aussi au Japon !

Orient-Extrême : Le Japon… contemporain ?

Mylène Jampanoï : Oui, c’est une histoire d’amour qui débute dans l’Himalaya, et s’achève en plein cœur de Tôkyô 2006. Le film sort dans quelques mois.

Orient-Extrême : On y sera !

Propos recueillis par Alexandre Martinazzo

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