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MIN KYU-DONG - INTERVIEW

Le nom du réalisateur Min Kyu-Dong, sans encore être connu de la toute asiano-cinéphilie, évoque au moins en les nombreux amateurs du culte Memento Mori (qu'il a coréalisé en 2001) un artiste brillant, incorruptible, et... cinéphile. Alors qu'au printemps est sorti le DVD de son deuxième long-métrage, le très classique mais touchant Lovely Week, retour sur sa carrière jeune mais haute en couleurs, qu'il présente début juillet à Paris à l'occasion du festival Paris Cinéma. Nous, pas au courant, on s'était cassés à concocter un petit live de Séoul, et voilà que l'autre débarque en France, m'enfin bon les aléas du direct... allez, on va quand même se faire plaisir : en direct de Corée du sud, Min Kyu-Dong.

Orient-Extrême : Première question, qu’avez-vous fait entre Memento Mori et Lovely Week ? Vous avez pris part en 2004 à une série de courts-métrages appelée Twendidentity, mais en dehors de cela, tout ce qu’on sait, c’est que vous vous êtes exilé à Paris. Qu’avez-vous tiré de cette expérience, et pourquoi Paris ?

Min Kyu-Dong : Une année après la sortie de Memento Mori, je suis venu en France sans aucune idée de ce que j’y ferai. J’ai toujours eu le désir de voir en salle les classiques de l’histoire du cinéma et des films inconnus en Corée, puisque mes années de cinéphile ont été constituées par le visionnage de vidéos pirates de très mauvaise qualité, traduite de manière fantaisiste (1)... Et puis, j’étais las de vivre en Corée. En fait, j’ai toujours rêvé de New York, mais le hasard a fait du festival de Clermont-Ferrand ma toute première expérience d’un pays étranger. J’étais heureux d’être dans un monde où l’on parlait une langue que je ne comprenais pas. Je me suis dit que ce serait une chance de réfléchir sur moi-même. J’avais besoin d’un « turning point » de la vie. C’est ainsi que je suis venu à Paris et que j’y suis resté trois ans. J’ai passé une Maîtrise de cinéma (partie professionnelle) à l’université Paris 8. Mes professeurs étaient ravis de voir l’affiche de Memento mori entre celle de Star Wars et celle de Panic Room (2).
Mais la vie parisienne n’a pas été tellement romantique. Elle est aussi dure que la vie à Séoul. Les gens de l’administration, toutes catégories confondues, étaient particulièrement effrayants. Cependant, ce fut un moment très enrichissant. Dès mon arrivée en France, j’ai assisté à beaucoup de festivals de cinéma, surtout des festivals européens. Ce qui m’a motivé pour faire un nouveau film.
Je préparais un film intitulé Solongos. Là recommencent mes années de cinéaste maudit. J’ai découvert, à mon retour en Corée, que on me classait parmi les réalisateurs talentueux mais dangereux qui transforment, sans contrôle du producteur, tout projet commercial en un film d’auteur. Après, pas mal de mes projets se sont écroulés faute de cet capacité commerciale. Secrets and lies (3) était une tentative pour contredire l’image qu’on avait de moi. Ce film que j’ai fait avec l’acteur Ryu Seung-Bum était une comédie. On a dit alors que j’étais aussi doué pour le film commercial. Ce type d’évaluation superficielle m’a agacé. L’impossibilité de concrétiser mes idées et mes histoires a entraîné une vraie maladie. J’étais vraiment malade, j’étais incapable de rien faire quand on m’a proposé de réaliser le Lovely week, l’histoire était trop innocente et trop naïve, le projet, très différent de mon style (4). Je me consolais en me disant que de toute façon, faire des films non commerciaux me rend malade. Et pourtant, je continue de les désirer, j’en ai déduit que mon destin serait de mourir pour le cinéma.


Orient-Extrême : Votre cinéphilie s’est-elle nourrie de la nouvelle vague française ?

Min Kyu-Dong :
La nouvelle vague française me semble le premier passage obligé pour faire le cinéma, parce que l’on ne peux pas parler de cinéma sans connaître son histoire et en particulier la nouvelle vague. En nous poussant à réfléchir sur le rapport entre cinéma, esthétique et philosophie, elle nous donne une expérience particulière qui évite le risque de ne voir que le côté technique. Mais elle est aussi critiquée pour sa grammaire trop encline à des théories pédentes. J’ai lu des livres sur Godard dont leur traducteurs, me semble-il, n’ont rien compris. J’ai rencontré un certain nombre de cinéphiles, spécialistes des films de Godard, à une période qu’il était très difficile de trouver les films eux-mêmes (5). Il faut noter que les Français ont fondé le concept d’Auteur qui, cependant, peut être aussi synonyme de réalisateurs ennuyeux et difficiles à comprendre. De toute façon, la nouvelle vague française n’a pas d’influences sur les cinéastes coréens, alors qu’il y a des films influencés par Ozu Yasujiro ou Hou Hsiao-Hsien. Si on connaissait bien l’histoire et la culture de la France, ce serait peut-être différent. A vrai dire, la nouvelle vague a influencé beaucoup les critiques coréens qui ont fréquenté le Centre Culturel de la France dans les années 1980 (6). Ils ne cessent de citer la nouvelle vague jusqu’aujourd’hui. De toute manière, l’Europe est trop loin de nous, faute d’Express trans-continental Séoul-Paris.


Orient-Extrême : En tout cas, on est heureux que vous soyez revenu en Corée. J’ai beaucoup aimé Lovely Week ; d’autant plus que je l’attendais avec moins d’impatience que Sad Movie, qui s’est révélé être bien moins bon que votre film. Mais c’est surtout les acteurs, les dialogues et le rythme qui m’ont plu ; rien à voir avec Memento Mori, que son esthétique, en plus de sa thématique, a rendu culte. Pourquoi avoir choisi un projet aussi modeste pour votre deuxième long-métrage ?

Min Kyu-Dong :
On ne vit pas dans un monde parfait. On ne peux pas toujours faire le film qu’on veux quand on veux. Pour moi Lovely Week était un essai pour détruire l’image artistique que j’ai depuis le début. Je voulais faire un film où le style du réalisateur ne se sente pas et dont on ne ressent que le drame. Je suis allé dans le sens inverse de Memento Mori aussi loin que je le pouvais. En fait le film n’est pas du tout expérimental en soi, mais il l’est dans ma filmographie. Lovely Week n’est pas un film où j’ai tout donné.


Orient-Extrême : Le genre « film-choral » n’est pas quelque chose de culturel en Corée. Est-il né d’influences occidentales ?

Min Kyu-Dong :
Les producteurs coréens ont horreur de prendre des risques; ils croient que les spectateurs n’aiment pas ce qui est compliqué ou sérieux, et que ceux-ci ne veulent pas réfléchir dans les salles. Lovely Week, une histoire de sept couples, sans grande star, a été condamné dès le départ comme étant un film difficile et peu rentable. En fait, quand je suis venu pour la première fois en France après avoir fait Memento Mori, j’ai vu un seul film, et c’était Magnolia, qui m’a impressionné en me donnant une envie de faire un film de ce genre. Magnolia n’aurait rien de spécial si c’était un roman, mais il est spécial parce que dans le cinéma normalement un ou deux acteurs dominent l’histoire. En outre, Magnolia dure plus de trois heures. Donc, ce n’était pas un projet concevable en Corée. Mais quelques années plus tard, Love Actually a été bien accueilli par le public coréen. On n’a plus peur, donc, d’un film à histoires multiples qui ne se résume pas en quelques lignes. Récemment (quelques mois après la sortie de Lovely Week) j’ai vu Crash qui est en quelque sorte une version plus developpée de Magnolia. C’était émouvant. Il a démontré que la mutiplicité des histoires n’est pas un obstacle à l’émotion du spectateur.


Orient-Extrême : L’histoire de Memento Mori se déroule dans un seul lieu, le lycée. Ce lieu est remarquablement exploité dans le film. Par contre, Lovely week utilise de nombreux lieux…

Min Kyu-Dong : Déjà depuis mes court-métrages, la question du lieu me comptait beaucoup. Pour écrire un scénario, il existe deux façons de commencer : concevoir d’abord le(s) personnage(s) ou concevoir d’abord l’histoire. Cependant, dans les deux cas, il faut avoir l’image du lieu ; si vous n’avez pas d’image de l’espace déterminé, vous n’êtes pas prêt à faire le film. Lovely Week, ayant plusieurs couples comme protagonistes, ne peut se dispenser de présenter différents lieux. Mais si vous les regardiez de près, vous trouveriez que ces lieux sont liés l’un à l’autre, ils se croisent, ils se superposent pour former un microcosme. Dans une scène de couple, on voit passer en arrère-plan un des autres couples du film. Un mode de répétition est systématiquement employé dans le film pour qu’un même lieu puisse être interprété de plusieurs façon. J’ai dessiné une carte de ville imaginaire avant le repérage des lieux pour bien les organiser et les mettre en relation.


Orient-Extrême : Le père homosexuel est un des personnages les plus intéressants du scénario. Cependant, le fait que cela puisse être dû à son homosexualité instrumentalise un peu cette dernière, comme s’il fallait être homosexuel pour être complexe. Qu’avez-vous voulu dire à travers cette homosexualité ?

Min Kyu-Dong : La structure diégétique du film limitait déjà les possiblités de description approfondie d’un personnage. C’est pourquoi je ne pouvais pas montrer avec détail le cadre de vie, les désirs, les difficultés de ce personnage. Cependant, sa figure m’est venu à l’esprit spontanément pendant la composition de cette symphonie. Sûrement il est moins fancy que le couple de Memento mori. Dans Memento mori, le lycée lui-même a déjà rapproché facilement deux filles, deux âmes solitaires. Par contre, dans ce film, il n’en est pas ainsi. La rupture avec son amant homosexuel, le mariage avec une femme amoureuse de lui, le divorce inévitable, le déni de son identité sexuelle, le suicide de son ex-amant dont il est toujours amoureux ; il a vécu tout cela. Son angoisse atteint son paroxysme quand il reçoit le colis expédié par son ex-amant décédé. C’est à ce moment-là qu’un être mystérieux apparaît pour tout comprendre inconditionnellement : son gouvernant. J’ai pensé que rien ne pourrait le consoler ; c’est pourquoi j’ai introduit un ange. Il mérite bien un tel cadeau après tout ce qu’il a subi, n’est-ce pas ?


Orient-Extrême : C'est fort vrai. Avez-vous pris l’actrice Yun Jin-Seo après l’avoir vue dans Oldboy ? Elle est assez fabuleuse dans ce film. Elle interprète ici une religieuse. Est-ce un clin d’œil à Memento Mori ?

Min Kyu-Dong :
Yun Jin-Seo se plaignait tout le temps pendant le tournage : son épisode n’était qu’une version courte de Memento mori, son personnage était trop fantastique, elle n'en comprenait pas le comportement, etc... Chaque fois qu’on voit un tel personnage, on crie tout de suite : « c’est typiquement de Min Kyu-Dong ! ». C’est drôle de voir cette sorte de réaction automatique. Yun Jin-Seo joue le rôle de Su-kyung, personnage souffrant de son désir incompatible avec sa condition. Je suis content d’avoir cette actrice audacieuse et provocatrice pour ce rôle que j’ai écrit dès le début pour elle. (Su-kyung est vrai prénom de Yun Jin-Seo). Yun Jin-Seo aurait besoin de plus d’expérience pour devenir une grande actrice, mais elle a déjà un charisme et un charme très particuliers.


Orient-Extrême : Vous faites jouer Kim Tae-Yong, votre ancien comparse de Memento Mori, dans Lovely Week (Kim Tae-Yong, dont on sait au passage peu de choses du film qui sort cette année). Quelles sont vos relations ?

Min Kyu-Dong :
Kim reste toujours un ami très proche. Il prétend ne pas avoir vu Lovely Week pour éviter de contribuer au succès du film. Je ne veux pas qu’on soit concurrent dans cette affaire (sourire). Son nouveau film est sorti récemment et il a été très bien reçu par la critique. Ce qui signifie évidemment qu’il n’a pas marché au box-office ! Il a même pas pu rassembler la moitié des spectateurs de Memento Mori, et pourtant, j’ai bien essayé de le soutenir en allant le voir deux fois !


Orient-Extrême : Nous nous empresserons nous aussi de le soutenir à sa sortie DVD. Revenons par là-même à Memento Mori. Quelle a été la genèse du film ? Comment s’est déroulée votre collaboration, de l’écriture du scénario au tournage même ?

Min Kyu-Dong :
Kim et moi, quand on était élèves de Korean Academy of Film Arts (N.B. Equivalent coréen de la Fémis), on a fait un court-métrage ensemble, intitulé Seventeen, sur les ados. Un producteur nous a contacté après l’avoir vu pour nous proposer de faire la suite de Whispering Corridor. Nous avons refusé, nous nous étions trop orgueilleux pour accepter la suite d’un médiocre film d’angoisse. Quelques temps après, on s’est aperçus qu'aucun de nous deux n'était prêt à devenir un réalisateur commercial. On s’est posé des questions sur notre carrière. On s’est moqué l’un de l’autre : « tu veux faire de ton premier long métrage un film comme Sacrifice de Tarkovski ? ». Après une semaine de débat virulent, on s’est mis d’accord : la bouteille est affreuse, mais le vin sera bon ! On n’a retenu que le titre : « Deuxième épisode de Whispering Corridor » (7). A part le titre, tout était à refaire !


Orient-Extrême :
justement, question suprême... un de vous deux est-il plus « responsable » que l’autre de cette ambiance formidable, de ce traitement totalement onirique, bref de la qualité du cru ?

Min Kyu-Dong : Le producteur, tout en nous laissant la liberté du scénario, à condition de respecter le titre de « Whispering Corridor », n’aurait jamais imaginé un tel résultat (8). Il s'attendait à un film d’angoisse tout conventionnel... ce qui a provoqué pas mal de problèmes. Comme le montre bien mon court-métrage Pale blue dot, j’ai toujours été enclin aux atmosphères oniriques. Kim Tae-Yong (qui aime plutôt le réalisme) ne l’a pas vraiment apprécié mais enfin est arrivé à reconnaître son intérêt. Cependant, ni Kim ni moi n’étions fan de films d’horreurs. Mais la marge de la liberté qu’autorise le terme générique de film d’horreur m’a permis de développer l’ambiance unique de Memento mori.


Orient-Extrême : La « polémique » autour de la nature fantastique du film a alimenté de nombreux débats de cinéphiles jusqu’en France. Personnellement, je n’y ai vu que de l’onirisme ; le spectre de la fille suicidée ne m’est jamais apparu comme un artifice de film d’angoisse, mais clairement comme une traduction visuelle et démesurée de l’état psychologique des « survivantes ». On sait que le producteur voulait une histoire de fantômes pour de basses raisons mercantiles, mais qu’en est-il vraiment, in fine ?

Min Kyu-Dong :
Notre producteur était sûr que le gros succès commercial de Whispering Corridor tenait à son ambiance d’horreur terrifiante. Sur ce point, je n’étais pas d’accord avec lui. Pour moi, l’essentiel de ce film n’était pas dans les effets-surprise. Je pensais que le film plaisait aux spectateurs à cause du désir de la vengeance contre les professeurs violents (Chaque coréen a rencontré des professeurs violents dans ses années scolaires). Ce film avait donc un sujet sérieux et fort. Je voulais faire une suite avec un autre sujet, aussi signifiant. Dans Memento mori, c’est le sentiment de culpabilité niée et oubliée des agresseurs anonymes qui crée un fantôme horrible. Mais ce fantôme ne fait pas seulement peur, il entraîne un sentiment de grande tristesse chez ceux qui le comprennent. Toutefois pour le producteur, ce qui comptait, ce n’était pas le sujet, c’était le cri des spectateurs dans la salle. En réalité, Memento mori a à peine dépassé le seuil de rentabilité. Le producteur m’a reproché cet échec financier, mais pour moi c’était sa faute. C’est lui qui avait fait la campagne de promotion sur le thème : « Memento mor, LA suite plus terrifiante que l'original. ». Pour ma part, j’aurais préféré : « L’horreur, c’est cette situation où l’amour de deux filles aboutit nécessairement à un mélodrame tragique ».


Orient-Extrême : Comment les jeunes actrices de Memento Mori ont reçu le sujet (que ce soit Park Yeh-Jin, Lee Young-Jin ou Kim Min-Sun) ? Le thème plutôt tabou de l’homosexualité féminine ET adolescente les a-t-il refroidies, ou au contraire stimulées ?

Min Kyu-Dong :
Elles n’avaient aucune idée de l’homosexualité. Elles l’ont trouvée écoeurante et hideuse. Elles ne comprenaient rien du tout au sujet du film avant l’avant-première.


Orient-Extrême : On espère que ça les a fait réfléchir. Y a-t-il une héroïne dans Memento Mori ?

Min Kyu-Dong : Ce serait sans doute Hyo-Shin (la fille qui se suicide). Sa voix est la voix du film.


Orient-Extrême : Avez-vous eu une éducation chrétienne ? L’imagerie du film est très catholique ; c’est une imagerie qui marche bien auprès des jeunes artistes asiatiques.

Min Kyu-Dong : Vivre en Corée, c’est grandir dans un environnement chrétien(9). Car la Corée du Sud, c’est un espace porté sur le fanatisme, tout y est prétexte. Le film n’a rien à voir avec ma croyance religieuse. Tout simplement, c’est remettre en question la part religieuse qui a pris tant d’importance dans notre histoire et notre vie.


Orient-Extrême : On a entendu pas mal de choses en ce qui concerne la façon dont la censure aurait traité votre film. En a-t-il vraiment souffert ? Par exemple, pourquoi avoir coupé la scène du bain ?

Min Kyu-Dong :
D’abord, il y avait un conflit avec le producteur. Il avait déjà effacé pas mal de scènes dans le scénario sans notre consentement. Si l’on avait suivi ses ordres, l’histoire de Hyo-shin aurait été presque supprimée. J’ai réécrit le scénario à plusieurs reprises, et sa version finale, refusée par le producteur, ne pouvait même pas être imprimée. Ensuite, un autre élément hostile : en Corée, les films étaient classés en trois catégories : interdit aux moins de 12 ans ; moins de 15 ans ; moins de 18 ans. Mais juste avant la sortie de Memento Mori, le système a changé ; il n’en restait que deux : interdit aux moins de 12 ans et moins de 18 ans. Pour le producteur, « interdit aux moins de 18 ans » aurait été inacceptable pour un film sur les lycéennes, qui en seraient le principal public. Donc, il a voulu à tout prix faire un film « interdit aux moins de 12 ans ». C’était un véritable massacre dans la salle de montage : de nombreuses scènes ont été coupées ; Kim et moi, nous n’avions plus vraiment le contrôle. Quant à la séquence de la salle de bain, il n’en reste qu’une seule scène. C’est absurde. Si je n’avais pas perdu la tête, je l’aurais coupée moi-même, car elle n’avait plus aucune raison d’être dans le film où les quatre autres scènes de bain avaient déjà été coupées.


Orient-Extrême : J’ai entendu parler de l’échange des rôles entre deux actrices juste avant le commencement du tournage.

Min Kyu-Dong : C’est un miracle que le film s’est achevé et qu’il est tel qu’il est aujourd’hui. Cet accident en est symptomatique. Au début, Park Yeh-Jin était censée jouer deux personnages en même temps, Hyo-shin et Min-ah. Cette dernière découvre et lit le journal intime que Hyo-shin tient avec sa copine Shi-Eun. Et dans son imagination, c’est elle qui prend place de Hyo-shin. Mais pendant les répétitions il s’est avéré que Park Yeh-Jin était incapable de jouer deux personnages de façon distincte et convaincante. Donc, on a laissé tomber le concept initial de « une pour deux », on a recruté une nouvelle actrice, Kim Min-Sun, pour le rôle de Hyo-shin, juste deux semaines avant le tournage. J’ai dit à Park Yeh-Jin : « Min-ah, c’est elle, l’héroine », tout en disant à Kim Min-Sun : « Quand le film sera fini, on se souviendra de ton rôle de Hyo-shin ».
Mais deux semaines de répétition restaient décevantes. Aucune d’entre elles ne convenait à son rôle. D’où une décision cruciale tout juste deux jours avant le début du tournage : on les a fait échanger leur rôle. Cette fois, j’ai dit à Kim Min-Sun « c’est toi, l’héroïne », et à Park Yeh-Jin « ton personnage est le plus impressionnant ». Le résultat de l’échange a été satisfaisant. C’était un pari extrêmement risqué.


Orient-Extrême : Memento Mori est-il un film qui essentiellement fait à l’écriture, au tournage ou au montage ? Comme ça, on dirait « au montage. »

Min Kyu-Dong : On peut dire ça. Mais on a réussit à maintenir l’essentiel malgré tous ces éléments hostiles grâce à la présence constante du leitmotiv des « deux filles qui prennent des voies différentes devant les obstacles à leur amour » que j’ai gardé depuis dans mon court-métrage « Her story ».


Orient-Extrême : En tout cas, toute la rédaction ne saura jamais assez vous témoigner son admiration pour le travail que vous avez fait et qui a donné naissance à Memento Mori, un des plus beaux films de ces dix dernières années. Etes-vous tenté de réitérer l’expérience du « potentiel film culte », avec un sujet tout aussi brûlant et pourquoi pas Kim Tae-Yong à vos côtés ?

Min Kyu-Dong :
Evidemment, on n’avait pas l’intention de faire de Memento Mori un film culte. Mais il est vrai qu’on a tout donné, comme si c’était notre dernier film. Ce qui a contribué à créer cette ambiance de fatalité unique. Pourrait-on le faire encore une fois ? Je ne sais pas. Je pense que Kim et moi, nous pourrions travailler ensemble encore un jour. Le problème est que nous devrions partager le salaire !!!


Orient-Extrême : Ca le vaudrait bien. Parenthèse Memento Mori fermée. Lovely Week est donc très bon du point de vue du contenu. Le film semble dire clairement que des bons dialogues et de bons acteurs suffisent à faire une comédie dramatique réussie. Est-ce pourquoi vous avez mis votre caméra en retrait, ainsi que l’environnement sonore, qui étaient tous deux les stars de votre précédent film ?

Min Kyu-Dong : Comme je l’ai déjà dit, avec Lovely Week je devais montrer que je pouvais faire autre chose que Memento mori. Pour Lovely Week, j’ai hésité longtemps entre un film très stylish et un film où le réalisateur est invisible. Au bout d’un moment j’ai fait un choix. Le titre de « réalisateur de Memento mori » m’avait fait trop de mal pendant des années. Memento mori était marqué par la liberté artistique et, logiquement, par la lutte continuelle avec le producteur. Avec Lovely Week, j’engageais plutôt une bonne relation avec le producteur, mais je ne pouvais pas faire plus que le scénario, alors que pour moi le travail du scénario n’est que 5% dans celui d’un film. Avec ce film, j’ai essayé de me cacher, une fois, mais j’avoue que je ne me suis pas vraiment amusé.


Orient-Extrême : Tout de même, dans Lovely Week, comme si le film s’inscrivait dans le pur prolongement thématique de Memento Mori, la femme semble être au centre de tout. Certes elle n’a pas besoin de l’homme pour se faire mal dans Memento Mori (bien qu’un prof se suicide pour elle) ; mais on sent tout de même votre intérêt pour l’icône. Etes vous un cinéaste de femmes ?

Min Kyu-Dong : Je ne dirais pas que j’aime les femmes [Dans leur gueule, NDLR]. Mais je suis plus à l’aise avec les personnages féminins. C’est aussi vrai que les femmes me donnent beaucoup plus de choses à raconter. Les histoires d'hommes ont presque déjà toutes été passées en revue.


Orient-Extrême : Le film auquel vous semblez rendre hommage dans Lovely Week est sorti en France au mois de mai, pour y remporter un certain succès, ça tombe bien. Pourquoi A Bittersweet Life ?

Min Kyu-Dong : Le titre orignial de Lovely Week était Vie douce que je devais abandonner à cause de A Bittersweet life dont le titre coréen est tout simplement Une vie douce, c’est-à-dire Dolce Vita. Celui-ci apporte une certaine ironie dans l’histoire de M. Kwak, en tant que dernier film projeté dans son cinéma. L’ambiguité du titre m’a plu aussi. Quant aux deux Hwang Jung-Min, l’un dans la salle, l’autre à l’écran… ses lignes dans A Bittersweet life collent parfaitement à la situation de Um Jung-hwa, sa copine dans mon film. D’ailleurs, j’ai demandé personnellement la permission à Kim Ji-Woon avant le tournage de mon film.


Orient-Extrême : On imagine que votre séjour à Paris et le titre français sur la pochette du DVD (La plus belle semaine de ma vie) ont un lien… faut-il y voir quelque chose de plus complexe ?

Min Kyu-Dong : Je ne pense pas que l’on soit forcément obligé d'utiliser l’anglais comme titre international du film. J’ai mis « les fiancés de la tour Eiffel » de Chagall à la couverture du scénario imprimé. Le titre en français m’a paru donc logique. Mais l’équipe de distribution a choisi un titre anglais All for love. Tout pour l’amour ? Quelle connerie ! Cela n’a rien à voir avec mon film. J’aurais dû insister sur le titre français.


Orient-Extrême : Et votre projet prochain ?

Min Kyu-Dong : Solongos, mélodrame qui se déroule en Mongolie que je prépare depuis longtemps ; Pâtisserie occidentale Antique, une histoire de quatre jeune hommes dans un pâtisserie qui s’appelle « Antique » ; Asako, film musical noir, histoire d’amour entre trois personnes qui se sont abandonnées au plaisir charnel, dans un acte de résistance, au moment de l’occupation japonaise.


Questions de Lee Chung-min et Alexandre Martinazzo, traduit du Coréen par Lee Chung-min.


Notes :

(1) Dans les années 1980 et 1990, il n’y avait pas de cinémathéque en Corée, sans parler de la censure absurde.
(2) Memento mori est sorti en France en mai 2002, en même temps que le film de Lucas et celui de Fincher.
(3) Court-métrage de 5 minutes inclus dans Twentidentity (2004), un film composé de 20 courts-métrages de 20 réalisateurs
(4) Min Kyu-Dong a dû réécrire le scénario proposé.
(5) N.d.T. : Il laisse entendre que l’on apprenait par coeur l’analyse sur Godard sans même regarder ses films.
(6) Dans les années 1980, grâce aux projections permanentes des films européens qu’il diffusait, le Centre Culturel de la France a servi de cinémathèque aux cinéphiles sud-coréens. On trouve de nombreux membres de cette ‘Ecole du CCF’ parmi ceux qui ont contribué à la renaissance du cinéma coréen dans les années 1990, de diverses manières : comme producteur, critique, directeur de presse cinéma, organisateur des festivals, professeur et bien sûr réalisateur
(7) C’est le titre coréen de Memento mori.
(8) Le titre en coréen de Whispering corridor, premier volet du série dont Memento mori est le deuxième, est « Légende urbaine dans un lycée de jeunes filles ». Respecter le titre implique donc la limitation du lieu (lycée pour les filles) et du genre (film d’angoisse). Si l’on compare quatre volets du série sortis jusqu’aujourd’hui, il n’y a que quatre points communs : lieu, genre, choix du réalisateur débutant et de jeunes actrices débutantes. Le titre en coréen de Memento Mori est « Deuxième histoire de Légende urbaine dans une lycée pour les filles ».
(9) Un quart de la population coréenne est chrétien ; un autre quart bouddhiste ; la moitié sans religion revendiquée.

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