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MY SASSY GIRL

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Asian Star

Alors qu'Hollywood étiquette hermétiquement ses acteurs et que Meg Ryan en est à son 300ème rôle d'amoureuse livide et transie; alors que les scénarii se suivent et se ressemblent pitoyablement comme autant de remakes désespérément pénibles de Cendrillon, la Corée frappe là où on ne l'attendait pas. De la Corée avait percé le subversif Old Boy de Park Chan-wook, mais celle-ci avait déjà distillé quelques chefs d'oeuvre de genre différent, dont des comédies romantiques. Si l'on réunissait deux jeunes acteurs talentueux et dynamiques, et si on leur créait des dialogues drôles et émouvants et si pour une fois une comédie romantique faisait vraiment rire. Et si le premier film du réalisateur Kwak Jae-Yong après huit ans d'absence s'avérait être un coup de maître, cela donnerait une oeuvre complètement décalée, hilarante et fraîche, une brise d'originalité au sein d'un genre poussiéreux et dramatiquement redondant.

Et la Corée réinvente un genre

En manque de scenarii originaux et romantiques, les réalisateurs de tous bords font dans le recyclage. Le conte le plus connu de Charles Perrault, Cendrillon, se retrouve mangé à toutes les sauces. Le prince charmant est remplacé par un pauvre petit milliardaire baignant dans un spleen comateux et la souillon accablée d'une vie de misère, par une prostituée de Hollywood Boulevard et là c'est le triomphe: Pretty Woman est né, Garry Marshall ouvre l'ère hollywoodienne des comédies romantiques américaines: la lancée des mièvreries recyclées. C'est reparti quelques années plus tard avec le retour de Julia Roberts à l'écran. Pour donner dans le féminisme, c'est elle qui devient une actrice internatinalement reconnue et tombe amoureuse d''un péquenaud de libraire dans un coin paumé d'Angleterre. Et là encore, carton au box-office: Coup de foudre à Nothing Hill fait bouger les foules.

Cependant, certains réalisateurs se rendent compte que cette jolie petite historiette vieillotte remaniée bon gré mal gré, ne trompe plus vraiment les spectateurs en proie à un quotidien routinier et harassant. Qu'à celà ne tienne, ils ont trouvé une autre poule aux oeufs d'or, les classiques font toujours places combles et on ressort le mythe de l'amour impossible de derrière les fagots, le syndrôme Roméo et Juliette gagne les salles obscures. Mais il s'agit de recycler du Shakespeare, dont les enjeux ne sont plus les mêmes aujourd'hui. Donc il ne sera plus question de rang et de pouvoir, mais les comédies romantiques vont désormais se baser sur un fléau presque contemporain : la xénophobie. Les couples s'aiment mais leurs cultures différentes dressent des barrières et les opposent ostensiblement. Et là ça nous donne French Kiss, Mariage à la Grecque, Coup de foudre à Bollywood... voire pire.

Avec My Sassy Girl, le film cible autre chose que les ménagères de plus de 50 ans ou les prépubères en string fantasmant qur la bogossattitude hollywoodienne. Bridget et autres homologues féminines, leurs problèmes de fringues et de cellulite passent à la trappe et ça fait du bien. Le spectateur regarde avec délice une histoire d'amour moderne, sans prétention et sans chichis. Le récit est narré par Gyeon-Woo, un homme au sortir de l'adolescence. Quel bonheur de plonger dans une comédie romantique à l'univers viril : alcool, potes, excès sans pour autant tomber dans le Porno cheap façon Teen Movie. Cependant cet homme a une sensibilité toute féminine et originale, poignante et hilarante, qui ne tarde pas à nous captiver.
Une peau de vache déguisée en fleur

Un jeune étudiant recontre une jeune fille totalement éméchée dans le métro. Les yeux vitreux, après avoir rendu son déjeuner sur la ridicule perruque d'un passager, elle regarde le héros dans les yeux et lui donne le mignon petit nom de "chéri" avant de s'effondrer sur le sol. A contre-coeur, le prétendu petit-ami amène la jolie brunette ivre dans un hôtel pour qu'elle puisse se reposer. Au sortir de la salle de bains, la police défonce la porte et il se retrouve tout nu avec la jeune femme saoule dans le lit à côté. Jeté en prison, il partage une cellule avec des prisonniers aux visages sanglants et patibulaires. Mais ces aventures ne s'arrêtent pas là, enfin relâché, la mystérieuse inconnue qu'il a sauvée l'appelle sur le portable et tout en le traitant de pervers lui donne un rendez-vous impératif.

Ainsi naît la relation atypique de Gyeon Woo et de la jeune fille. Une relation qui démarre de manière originale et qui perdure avec une intensité croissante. Si d'abord elle lui ordonne de commander du café ou de manger tel ou tel plat, le façonnant elle-même selon un certain idéal de chevalier servant, l'étudiante le pousse à accomplir des actions de plus en plus insensées pour lui prouver ses sentiments. Le héros qui ne sait pas nager plonge ainsi dans un lac où il n'a pas pied ou pour soulager sa compagne se niche sur des hauts talons et lui donne ses baskets. Mais ces gentilles humiliations ne sont pas accomplies de bon gré puisquà chaque fois, la jolie brune menace de le frapper s'il ne le fait pas.

Cette romance atypique permet de dresser des portraits des deux protagonistes. Si le héros est toujours déprécié dans une perspective comique, la jeune fille qui restera toujours inconnue, le spectateur ne connaîtra jamais son nom, sous son apparence de tortionnaire se révèle porter une cicatrice inavouée. Ainsi la relation amoureuse habituelle se retrouve inversée, la femme prend les devants et est difficilement suivi par un jeune homme sensible à fleur de peau. Outre cette base d'anti-tomance féministe jubilatoire la liaison basée sur des humiliations hilarantes sur des quiproquos teintés de tendresse émouvante prennent le contre-pied des mièvreries doucement acidulées d'aujourd'hui. Les rapports de forces sont mis en scène et révèlent une liaison plus profonde, plus qu'une comédie mignonnement romantique, Kwak Jae-Yong nous offre une comédie sur l'amour.

Une comédie sur l'amour

Le film est d'une rare fraîcheur, et notamment grâce aux acteurs : voir le couple-vedette à l'écran est un vrai plaisir. Certes ils sont beaux ; jeunes et ont tout pour plaire mais le réalisateur joue très peu de cela. Exit les gros plans sur les yeux larmoyants et canins de Hugh Grant ou encore le célèbre sourire aveuglément blanc de Julia Roberts, Jeon Ji-Hyun (la "sassy Girl" en question) et Cha Tae Hyun (Gyeon Woo) préfèrent révéler leurs talents comiques que leurs profils préférés. Leur intensité que ce soit dans la comédie ou dans le drame se retranscrit dans chacune de leurs mimiques et de leurs moues. My Sassy Girl respire la jeunesse, l'énergie des acteurs est communicative, et la vision dynamique du réalisateur contribue à apporter une fraîcheur vivifiante à la production ne laissant à nos zygomatiques aucune seconde de répit.

Outre les mimiques hilarantes des acteurs, portés sur le comique de geste (pour notre plus grand plaisir), le récit et lui même complètement innovant et s'offre même le luxe de mettre en scène des parodies grâce au nombreux scénarii qu'écrit la jeune inconnue à ses moments perdus. Ainsi, elle exige de notre pauvre héros une lecture sans failles de ses inspirations farfelues. Chacun des scénario est mis en scène dans le film avec les membres du couple comme personnages vedettes. Le spectateur rira à gorge déployée sur une parodie de Matrix, ou encore un remake quasi-manga de combats de sabres samouraïs. De plus le réalistaur se permet aussi de parodier les mélodrames coréens avec toujours autant de talent comique. Le ton est bouffon, les pieds-de-nez irrévérentieux fusent dans tout le film avec des traits aussi drôles que rapides qui permettent à Kwak Jae-Yong de tisser avec brio les fils de l'intrigue.

Intrigue qui est menée de main de maître. Le rythme est soutenu, découpé en deux parties flirtant entre flash-backs et mises en scènes fantaisistes de scenarii; autobiographies et vie actuelle. Si la première partie privilégie le comique sous toutes ses formes: explorant avec un voyeurisme délicieux l'étrange lien de force sado-masochise qui relie les personnages, la deuxième partie tend à étudier l'évolution de cette relation qui se mue en romance dramatique. Pourtant le drame est souvent désamorcé par de nombreuses actions qui tendent ainsi à tromper l'attente du specateur, privilégiant clairement la comédie sur la romance. Et pourtant les liens se tissent, leurs personnalités se nouent et semblent s'adapter parfaitement.

My Sassy Girl est une brise rafraichissante et drôle, un pied de nez en couleur, une antiromance irrévérencieuse, unique et enlevée, un drame plein de vie. Chaque visionnage met en lumière des détails profonds ou drôles du film et l'on en ressot heureux et gai, la bouche emplie de rires inextinguibles. Pas étonnant alors qu'en 2001, le film n'ait pas quitté le box-office coréen pendant des mois. Nul besoin de stars belles-gueules étiquettées amoureuses transies pour apporter du cachet à une comédie romantique, il suffit juste d'une pincée de jeunes acteurs talentueux, d'un scénario terriblement désopilant et d'un jeune réalisateur audacieux et dynamique. Le film devient alors réellement original et carrément délicieux. Et la Corée re-créa la comédie romantique...

Sara Lawi


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Pas d'accord

My Sassy Girl est un film de producteur. Dès le départ, ces derniers savaient qu’il remporterait un franc succès, ingrédients incontournables à l’appui : un roman feuilleton très populaire chez les ados publié sur naunuri, équivalent sud-coréen du Minitel ; un des jeunes acteurs les plus talentueux de sa génération ; enfin, une actrice ultra-sexy, déjà grande star de la pub, prête à conquérir le cinéma (avec un succès qui s’avèrera par la suite mitigé : en Corée du sud, Jeon Ji-Hyun reste toujours une icône publicitaire plutôt qu’une actrice). Il ne restait donc qu’à trouver un réalisateur compétent et à la fois contrôlable. La grâce a touché un cinéaste doué en mélodrame qui avait été chômeur pendant 8 ans après l’échec de son 3e film : Kwak Jae-Yong. (s’explique de la même façon, pour le producteur de JSA, le choix de Park Chan-Wook, aujourd’hui un des plus grands cinéastes coréens mais, à l’époque, chômeur de longue date après ses deux premiers films plutôt médiocres).

La maison de production fût récompensée pour son flair, et le film devînt un carton… malgré beaucoup de défauts artistiques : dialogues assez pitoyables, surtout dans les voix-off du héros (on aura rarement entendu des lignes aussi stupides au cours de la dernière décennie ; les spectateurs français sont chanceux de ne pas comprendre le coréen) ; image tellement mauvaise que l’on ne croira pas que le même directeur de la photo a fait le fameux JSA (2000) juste avant ce film ; construction de l’histoire très décousue où des rares épisodes audacieux et stimulants se trouvent continuellement coupés par des épisodes extrêmement banals et stéréotypés… etc. Evidemment, malgré tout cela, le film a fait couler beaucoup d’encre sur le caractère impossible de l’héroïne et son impact sur la jeunesse coréenne, le charme irrésistible de Jun Ji-Hyun, les choix éminents du producteur, la signification culturelle et immense potentialité de l’adaptation à l’écran des romans feuilleton à l’Internet… mais pas un mot sur le réalisateur. Presque aucun magazine de ciné n’a fait d’interview avec le réalisateur Kwak au moment de la sortie du film. Sans doute a-t-on décidé de lui accorder cette faveur, car, de toute façon, aucun critique ne prenait au sérieux My sassy girl en tant que film.

Chacun sait la suite de l’histoire. My sassy girl devient le premier film coréen à succès international, surtout dans le marché clandestin asiatique (quelques 10 millions de copies piratées vendues) ; les critiques étrangers, libres ou ignorants du contexte coréen, remarquent dans le film un essai intéressant du mélange de genres ; les coréens se trouvent forcés à réévaluer Kwak Jae-Yong, qui, ayant regagné confiance en lui-même, réussit à convertir dans ses deux films suivants — Classic (2003) et Windstruck (2004) —, les "faiblesses" unanimement critiquées du My sassy girl en "thèmes obsédants de l’auteur" afin de confirmer enfin, non sans laisser des controverses, son talent de cinéaste.

Tout cela ne sauvera pas pourtant My sassy girl. On ne niera point qu’il s’agit là d’un admirable reportage, voire hyperréaliste, sur les épreuves qu’on est fatalement condamné à subir pour sortir avec une coréenne, sans parler d’une très forte énergie de plus en plus rare dans nos films récents. La chose à déplorer, c’est que le réalisateur n’ait pas eu l’intention (sinon, le courage) d’aller jusqu’au bout de sa logique. En fait, tout porte à croire que Kwak Jae-Yong était obsédé par l’idée que, comme il en parle par la bouche de son héros commentant un des scripts de sa copine, "seuls les mélodrames marchent en Corée". Ce qui se traduit par l’emploi des clichés très figés comme la scène où le héros apporte une fleur en plein milieu d’un cours de classe à sa copine au piano. D’ailleurs, l’inversion des rôles sexuels n’abîme pas l’innocence de l’héroïne : on n’y voit même pas un simple baiser entre le couple ; elle est subversive, mais gentiment. La régression atteint son comble quand le réalisateur force la "prolongation" — partie totalement inexistante dans le roman original — où l’on se donne tout d’un coup la justification complète des actes insensés de l’héroïne, justification du genre cliché incurable : la mort de son ex-. (on sait combien de films coréens sont ratés par cette manie de justification. Rappelons-nous tout simplement Attack of the Gas station! (1999) dont le plaisir de la délinquance gratuite se trouve anéanti par les flash-back concernant les trauma de chaque membre de la bande). En un mot, My sassy girl montre, à l’état pur, une phobie stupide mais incroyablement tenace des producteurs coréens selon laquelle une comédie ne marche jamais sans être un mélodrame et que les rires doivent être nécessairement complétés par les larmes. Résultat : le film se trahit définitivement par lui-même.

Il n’est pas impossible de penser tout de même que cette fin inattendue et absurde soit une détermination artistique du cinéaste. En effet, dans ses derniers films, Kwak — qu’on appelle souvent, non sans un certain respect, l’auteur de mélo le plus sérieux de notre galaxie — s’est permis sans aucune honte ni scrupule de tomber dans une forme de romantisme extrême. Néanmoins, il est toujours légitime de lui reprocher d’avoir gâché les possibilités du film. La comédie romantique est un moyen d’illustrer le virulent combat entre sexes opposés, même si elle n’échappe pas au happy end. Mais My sassy girl a opté pour le désarmement total, le conflit n’étant qu’une apparence sous laquelle se cache un vrai amour des anges épurés de toute vitalité. De cinglée, méchante, violente, notre héroïne devient touchante, fragile et innocente. Malheureusement, nous avons affaire au père fondateur d’une nouvelle tendance de la comédie romantique made in korea : de My tutor Friend (2003) à Don’t believe her (2003), de Mr.Hong (2004), à 100 Days with Mr. Arrogant (2004)... toujours le même cocktail ; toujours les mêmes déceptions.

Lee Chung-Min

Notes :

(1) Un même acteur joue cinq personnages dans le film : le gérant de l'hôtel, l'employé de l'hôtel (qui s'habille différemment de son chef), le chef des gangsters dans la cellule du commissariat, le chef de la station de métro, le gardien de l'université. Ils sont cinq jumeaux, selon l'article du quotidien qu'on voit collé sur le mur de la réception de l'hôtel.
(2) Le prénom du héros, Gyun-Woo, vient d'une légende traditionnelle. Je n'ai jamais entendu ce prénom dans la réalité. Il s'agit d'une histoire d'amour tragique entre deux amants célestes, Gyun-Woo (berger des vaches) et Jik-nyeo (tapissière). Négligeant leurs travails au profit de l'amour, ils se sont alors condamnés à être séparés. Gyun-Woo doit rester dans une extrêmité de la galaxie, Jik-nyeo dans l'autre extrêmité. Ils ne peuvent se rencontrer à nouveau que le 7 juillet du calendrier lunaire, mais la galaxie est trop grande pour qu'ils la traversent; retrouvailles ratées, donc. Désespérés, ils pleurent des torrents de larmes qui, tombant du ciel, font l'effet d'un déluge sur la terre. C'est ainsi que, pour empêcher l'inondation, les oiseaux vont les aider, en construisant avec leur corps un pont liant les deux extrêmités de la galaxie, à savoir la voie lactée. Dès lors, il n'a plus jamais plu un 7 juillet, si ce n'est une discrète bruine, larmes de plaisir de deux amants. En résumé, le nom de Gyun-Woo rappelle immédiatement pour les coréens cette histoire d'amour triste et impossible.

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