En salle le 6 décembre 2006
Une petite fille déracinée rêve d'avoir un cheval… Comment appréhender une nouvelle vie et une culture différente sinon en se réfugiant dans l'imaginaire ? Film néerlandais ultra-kawaii, Le cheval de Saint-Nicolas offre une vision universelle de l'intégration et de l'exil.
Une fois n'est pas coutume, parlons sur Oex d'un film qui ne contient ni flots d'hémoglobine, ni scènes de combat à mains nues, ni, a fortiori, de plans fixes interminables sur un bol de nouilles… et qui d'ailleurs n'est même pas asiatique. Le cheval de Saint Nicolas (1) a été réalisé par une Néerlandaise, Mischa Kamp, sur un scénario cent pour cent hollandais. Quant à l'intrigue, elle se déroule entièrement aux Pays-Bas. Alors quoi, deviendrait-on Europe-extrême ou même World-extrême ? Du tout. Simplement, Le Cheval de Saint Nicolas raconte l'histoire de Winky Wong, fillette chinoise fraîchement débarquée dans un pays qu'elle ne connaît pas, et présente avec beaucoup de subtilité la difficulté à s'adapter et à s'intégrer à une nouvelle culture. Tout extrémistes que nous soyons, nous n'en avons pas moins un cœur. Cœur qui, dans le cas présent, s'est totalement laissé attendrir par cette histoire mignonne au possible. Et puisque l'Asie est notre lot, il allait de soi d'écrire sur un film qui met en scène sans trop de clichés des Chinois hors de leur patrie.
Winky, donc, rejoint son père venu ouvrir un restaurant aux Pays-Bas. Pour l'aider à affronter cette nouvelle vie, il lui offre un vélo avec lequel elle sillonne bientôt la région en quête d'indices sur son nouveau pays. Il y a le voisin qui surveille sa fille en permanence, la commerçante qui la regarde avec colère passer devant son magasin, et puis un vieux poney paisible, seul au milieu d'un pré. Winky, qui a du mal à s'habituer à sa nouvelle école, se prend d'amitié pour lui.
Scénario bien ficelé
Intrigue charmante, rebondissements rythmés, voix-off venant toujours au bon moment pour expliquer les derniers événements… le film vise clairement les plus jeunes, et il a raison. Dès quatre ans, bambins, filles et garçons, se laisseront forcément captiver par les aventures de cette petite camarade qui n'a pas froid aux yeux. Peut-être même prendront-ils un peu modèle sur elle pour renouveler leurs bêtises…

Pour les spectateurs plus âgés, pas de panique. Le cheval de Saint Nicolas n'est ni lénifiant, ni débordant de bons sentiments poisseux. On rit franchement aux gaffes et aux incartades de la jeune héroïne, qu'elle vole toutes les carottes du restaurant pour le cheval (de Saint Nicolas), ou qu'elle aménage une étable dans sa maison. Le scénario, bien ficelé, met en avant les chamboulements produits par un soudain déménagement : se plier à de nouvelles coutumes et découvrir des choses qui semblent aller de soi comme le déroulement d'une journée de classe ou les habitudes alimentaires.
Chez les enfants comme ailleurs, la différence commence par faire peur avant de fasciner. L'intégration prend donc du temps, et elle se fait par minuscules inflexions : une passion commune pour les chevaux, un échange de goûters, une once de curiosité… Winky prend peu à peu sa place dans cette nouvelle vie, laissant ses parents en second plan, voire sur le carreau : elle progresse plus vite qu'eux, tandis qu'ils ne peuvent s'empêcher de la retenir, par méfiance et par crainte. Alors Winky se réfugie dans son rêve (avoir un cheval) et le film bascule dans l'imaginaire et la féerie, non pas artificiellement mais comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Et l'on se prend à y croire : pourquoi un vieil homme vêtu de rouge ne viendrait-il pas offrir le cadeau de ses rêves à une petite fille un peu perdue ?
Petites chinoises effrontées
Si le film fonctionne aussi bien, c'est indubitablement grâce à la petite Ebbie Tam, mutine et espiègle, qui promène son air décidé d'une scène à l'autre avec beaucoup de talent. Personne ne peut lui résister, et certainement pas Saint Nicolas, connu pour son indulgence envers les plus jeunes… Son énergie renverserait probablement des montages s'il lui en prenait la fantaisie. Et il est bien agréable de voir une fillette asiatique qui ne soit ni soumise à son père, ni renfermée sur elle-même… "L'image de la petite Chinoise gentille et obéissante est un cliché", confirme Irene Chan, Néerlandaise d'origine chinoise, consultante sur le film. "Il existe de petites Chinoises effrontées qui se disputent avec leurs parents…" Vive la politique de l'enfant unique pour avoir engendré des gamins trop gâtés !

Côté intolérance, Mischa Kamp gomme les plus grosses aspérités et insiste plutôt sur les détails : les enfants se moquent du prénom de Winky ou de ce qu'elle mange, mais ne vont jamais plus loin. Les adultes, eux, restent toujours politiquement corrects. Dans cet univers en partie idéalisé, le racisme n'a pas sa place. Finalement, ce sont même les parents de la fillette qui manifestent le plus d'incompréhension et de méfiance. La mère qui peine à apprendre la nouvelle langue, qu'elle juge laide. Le père qui est presque uniquement préoccupé par son commerce et vit comme un être en sursis. Contrairement à leur fille, ils ne jouent pas le jeu de l'intégration, comme persuadés qu'il leur suffit de faire ce qu'ils ont à faire sans embêter personne pour s'intégrer dans leur nouvelle patrie. Cela donne bien sûr lieu à quelques scènes cocasses, comme la rencontre entre les parents complètement largués et Saint Nicolas en personne, dans une ambiance à mi-chemin entre l'espièglerie et le fantastique. De là à y voir le signe qu'il faut un coup de pouce de forces surnaturelles pour réconcilier les générations et briser les préjugés ethniques… c'est peut-être aller trop loin, car Le cheval de Saint Nicolas demeure avant tout une œuvre optimiste et joyeuse destinée aux plus jeunes. Mais rien n'empêche d'en faire une relecture juste un petit peu plus amère, même si désormais, le doute est levé : Saint Nicolas aime même les enfants qui viennent de Chine.
Marie-Pauline Mollaret
Le cheval de St Nicolas de Mischa Kamp, Pays-Bas, 2006.
Note :
(1) Saint Nicolas, patron des écoliers, est fêté le 6 décembre dans l'Est et le Nord de la France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas et en Autriche. Il revêt dans ces pays une plus grande importance que le Père Noël et son arrivée est toujours célébrée de manière fastueuse par des défilés, des chars et des feux d'artifice. Accompagné de son double sinistre, le Père Fouettard, qui punit les enfants méchants, Saint Nicolas récompense les enfants sages, notamment avec du pain d'épices et des oranges. Aux Pays-Bas, la Saint Nicolas est une fête très solennelle à laquelle prennent part tous les enfants du pays mais aussi la Reine et les Maires des différentes villes.