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UNE JEUNESSE CHINOISE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Océan Film 

Il était une fois un film fleuve et polémique, à l’accouchement difficile et contrarié. Il a valu à son auteur, Lou Ye de se voir interdit de travail en Chine pendant cinq ans. Après un passage à Cannes en 2006, le voilà donc projeté sur nos grands écrans, ce Palais d’été, qui pour la nouvelle occasion française est devenu Une Jeunesse Chinoise… et on se demande bien pourquoi ! Enfin, les lubies des traducteurs trendy et des gourous du marketing "à la française" ne sont pas l’objet principal du film… quoique…

Pour la forme, livrons à grands traits l’histoire. Tian An Men, 1989, moment d’intenses soulèvements étudiants joyeusement réprimés. Quelques temps avant ces événements, une jeune paysanne monte à la ville. Sa vie d’étudiante se résume vite à une histoire de cul et puis c’est l’agitation. Ensuite on aura droit à un petit topo sur les évolutions culturelles, cette espèce de curieuse transformation de la Chine des derniers dix ans.

2h20, telle est la meilleure façon de rendre compte de ce film aux prétentions historico-documentaires. 2h20, ou encore, pour tromper l’ennemi, en minutes, 140. Si c’était un lit, la taille serait standard, seulement là, il s’agit d’un film et le quota souvent déjà bien mal employé des 90 minutes se trouve là carrément dépassé. Ajoutez les 20 minutes de bande-annonces et publicités désormais de rigueur et nous arrivons à la coquette durée de 160 minutes, soit 2h40… heureusement que les DVD blu-ray sont arrivés pour digérer un tel volume d’images !

Quand c’est long, c’est long !

Une Jeunesse Chinoise, vous le comprenez, ne fera donc rien pour contredire l’adage très répandu en notre pays selon lequel les films asiatiques sont long et… intellectuels (comprendre "chiants"). Pour le coup, d’intellectualisme, nous ne nous risquerons pas à parler, mais de longueur, c’est certain, et la quantité ici se substitue fort à la qualité.

Les trois temps rhétoriques (introduction, développement, conclusion), c’est bien connu, doivent ménager le lecteur. Les trois temps cinématographiques (ouverture, développement, résolution), tout autant et en général, il convient de soigner les deux extrêmes, grâce auxquels tout écart de conduite dans la menée du développement obtiendra du spectateur l’absolution (il ne retiendra principalement que la mise en place et le dénouement de l’intrigue). Fort de ce principe, Une Jeunesse chinoise tend le bâton pour se faire battre.

L’ouverture, passe encore, retrace toute l’histoire de la gamine, dans son village puis le début de sa vie étudiante à Pékin. On pourrait couper ça en deux grands temps : avant et après Pékin, la fin de la vie en province se cristallisant autour de l’histoire d’amour avec un loser autochtone. Naturellement cousu de fil blanc, on comprend tout de suite que le pauvre gars ne fera pas long feu face aux étudiants "in" de la capitale… mais là, on est sans doute déjà dans le développement… affreusement pontifiant et longuet, qu’on serait tenté de faire commencer par praticité géographique, lors de la migration vers Pékin. La débandade générale cependant nous a été réservée pour la fin. Imaginez :



Vous, bénévole spectateur, laissez votre obole à l’entrée de l’obscur endroit où est projeté ce film. Assis, vous supportez plus ou moins bien la première heure du dit film. Soudain, quand sonne l’heure quarante (moment difficile à gérer du point de vue dramatique, car c’est un instant de décrochage de l’attention du spectateur), l’intrigue en est à peine à son balbutiement. Horreur, vous vous demandez soudain combien de temps va encore durer le film. Alors arrive, avec l’heure et demie, un semblant de conclusion (émeutes, morts, tension dramatique qui retombe)… et un espoir de fin. C’est à cet instant précis que commence le chemin de croix, la montée à votre calvaire. Il reste soixante longues, très longues minutes, dont les pires sont les quelques vingt dernières. Le montage se fait complètement délirant, voire stupide (raccords sur des pendules, sautes, cinq minutes par ci, par là et pour tout indice, de vagues sous-titres localisant les épisodes)… et là, vous craquez, c’est bien normal.

Ne vous inquiétez pas, voir une bonne moitié de la salle partir avant la fin de Palais d'Eté / Une Jeunesse Chinoise est chose on ne peut plus normale. Paris et son lot d’amateurs (qu’on qualifiera pour le coup de masochistes) ainsi que (surtout) d’intellectuels bobo fera preuve sans doute de plus de résistance. C’est que Lou Ye (découvert avec Suzhou River) a fait fort dans cette dernière ligne droite : comme s’il n’avait pas assez traîné, on a l’impression qu’il se trouve à réellement manquer de temps et il décide donc, ce que nous évoquions, à grand coup d’ellipse, d’indice de situation temporelle et topologique… de nous dresser le parcours de ses "héros" au cours des années suivantes. En somme : ça aurait pu être intéressant, mais ça ne l’est pas.

Le contenu latent

La question à la vision de ce film est de savoir à quoi sert, quel est le but d’un film, surtout quand il prend l’apparence d’une fiction. Est-ce qu’il "vaut le coup" simplement parce qu’il fait authentique ? Le Pasteur Serge Daney (le ponte des Cahiers du cinéma de la grande époque) nous aurait dit oui : souvenir de son ultime interview où Mizoguchi est canonisé, "parce que", ou plutôt parce qu’on sait que c’est ça, comme ça. Pourquoi avoir pris alors pour trame principale du film une espèce d’histoire d’ado-adulte qu’on retrouve à tous les coins de films ?



Le passage soi-disant traumatique à l’âge adulte, souvent compris comme simplement le passage à l’acte (sexuel), n’a rien d’original mais est le centre dramatique de l’histoire : un ami-amant à la campagne, un amant-ami à la ville, et la vie ici et le calme là-bas, ou pour dire plus généralement, des errances psycho-sentimentales de jeune fille... c’est tout de même un schéma très simple. Et ce centre dramatique est ce qui pèche radicalement dans le film.

En tant que tel, ce qui intéressait Lou Ye, c’était sans doute de montrer l’évolution de la société chinoise disons sur trente ans en étant large, vingt si on part de 1989… un tiers de l’histoire du cinéma aussi. Alors on comprend l’échec de sa posture. Excès d’ambition sans doute : s’il arrive tout de même (malgré ses acteurs moyens et un scénario qui frise le médiocre) à restituer la période 1989… il rate irrémédiablement tout le reste.

On y trouve une raison simple et mathématique : 1989, un an… deux heures (ou presque) ; puis il ne reste qu'une petite demi-heure de film pour 17 ans. Il est vrai que tout s’accélère avec l’arrivée d’internet et des compagnies low cost, mais c’est un peu trop. En fait, le choix aurait sans doute dû se faire entre Histoire et histoire. Lou Ye veut les deux, faire sans doute LE film sur la Chine de 1989 à 2007. Mais il faudra compter tous les films de ces années pour y parvenir.

Ou alors compter sur un homme, un peu plus humble (car ce film est assez évidemment prétentieux) et surtout, un peu plus talentueux.

Faire son montage soi-même

Voilà la solution. Si vous êtes d’humeur. Passez donc voir un peu comment est représentée la société chinoise à l’aube de 1990. Admirez l’entrecroisement de scènes plus ou moins documentaires et de scènes purement fictives, voyez l’interrogation de la nature référentielle du cinéma. Car on ne peut nier que dans le film (chose à la mode car on le retrouve dans le plus occidental The Queen, de Stephen Frears) se trouvent directement mises en regard des scènes tournées, de fiction pure (toute l’histoire sentimentale de la jeune étudiante), des scènes tournées de faux documentaire (lorque nous retrouvons nos étudiants dans les manifestations) et des scènes d’archives.

La confusion se fait alors très forte, où la réalité déborde sur la fiction. Ce réel direct ou reconstitué (mais faisant appel à une expérience attestée par les archives) apporte alors une couche d’authenticité, de vérité, que seul, il n’aurait sans doute jamais atteinte. Tout cela peut donc à juste titre agiter nos neurones un peu atrophiés… Et puis sortez, en gros au bout d’une heure quarante, voire une heure cinquante si vous êtes courageux, histoire de savoir dans quoi s’enferme la fin du film.



Vous tiendrez entre les mains la substantifique moelle, comme l’a écrit Rabelais. Et puis à l’occasion de la sortie du DVD augmenté des scènes coupées, proposant donc la version longue (4h40) du film, vous profiterez des longues soirées d’hiver pour voir par petites tranches ce qui restait et qu’avec intelligence vous avez coupé, là où l’auteur un peu trop présomptueux a préféré s’étaler comme une mauvaise confiture.

Matthieu Guinard

Une Jeunesse chinoise de Lou Ye, Chine, 2006.

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