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LE MARIAGE DE TUYA

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Wild Side Vidéo

Wang Quan An a su trouver la bonne distance entre reportage ultra-réaliste et intrigue sensible pour parler de la désertification des steppes mongoles et des dures conditions de vie des nomades. En prime, il nous offre un superbe portrait de femme, sans complaisance ni emphase.

Comme un retour de balancier, après avoir observé la mutation fulgurante des villes, le cinéma chinois se penche, l'espace de quelques films, sur ses espaces ruraux. Dans Le dernier voyage du juge Feng de Liu Jie (sortie le 3 octobre), la justice s'en va à cheval dans des recoins oubliés où les traditions perdurent : on assiste à une sorte de choc entre une modernité "naturelle" et des coutumes ancestrales. Même chose pour Montagnes oubliées de Li Yang, présenté à Cannes, où des villageois isolés de tout font commerce de femmes. L'apport des valeurs actuelles est alors forcément vécu comme une amélioration par rapport à la situation préexistante. Dans Le mariage de Tuya, la problématique est différente. C'est ici une vraie culture, celle des nomades mongols, qui disparaît sous l'urbanisation et l'industrialisation galopante du pays. Le film est alors conçu non comme une dénonciation d'une Chine à deux vitesses, mais bien comme un hommage à un mode de vie sur le point de disparaître.

Wang Quan An essaye alors de capter au plus près le quotidien de ces bergers accoutumés à la vie rude des plateaux arides de Mongolie et filme les plus petites choses avec une attention quasi documentaire : les longs allers et retours pour se procurer de l'eau, les moments de solitude au milieu du troupeau de moutons, la cérémonie du thé… Pour autant, il ne s'enferme pas dans une démarche de cinéma-vérité mais tisse autour de son sujet (la désagrégation de la Mongolie intérieure) une intrigue de fiction qui prend le pas sur la simple réalité sociale. Cela tient à l'extrême sensibilité de son portrait de femme, la fameuse Tuya du titre, amazone majestueuse qui mène sa vie avec une volonté indéfectible. Pas en force, non, ce n'est pas son style, mais avec une subtilité admirablement bien rendue par la caméra complice du réalisateur. Tuya écoute au lieu de parler, tourne les compliments en plaisanterie, dit leurs quatre vérités à ceux qui le méritent et s'efface quand il le faut, mais ne lâche pas sur l'essentiel : elle refuse d'abandonner Bater, son premier mari devenu invalide. Coûte que coûte, celui qui l'épousera en seconde noce devra en même temps s'occuper de lui, ce qui va évidemment à l'encontre de toutes les traditions, sans parler du qu'en dira-t-on. Déterminée, Tuya tient bon. Le reste (l'identité du nouvel époux, sa fortune, son lieu d'habitation…) lui est égal, mais elle ne cèdera pas sur ce point.



Entre émotion ténue et humour bienveillant

Etrange tractation, si l'on y réfléchit bien : parce que Bater n'est plus capable de s'occuper des travaux les plus durs, Tuya doit trouver de l'aide, et n'a d'autre moyen pour cela que d'épouser un autre homme. Si l'on pousse le raisonnement plus loin, la femme doit se vendre (et donc se sacrifier) pour subvenir aux besoins de ceux qu'elle aime, ce qui dénote un pragmatisme particulièrement choquant aux yeux d'un occidental. Mais quel autre choix pourrait avoir la jeune femme ? Dans ces conditions de vie extrêmes, les rôles sont trop partagés pour qu'une femme puisse longtemps remplacer un homme, à moins d'y laisser sa santé, voire sa vie. Pour survivre, Tuya n'a donc qu'une alternative : quitter sa région pour s'installer en ville et adopter un mode de vie moins tranché, ou trouver un autre homme capable de l'épauler. Cela pourrait sembler sexiste, si ce n'était juste tristement réaliste : les steppes mongoles ne laissent aucune place à l'improvisation. Ainsi quand le jeune fils du couple est pris dans une tempête de neige en surveillant les moutons, c'est sa vie qu'il risque. Pour Tuya, cela sonne comme un déclic : le jeu n'en vaut plus la chandelle et tout lui semble préférable à la perte de l'un de ses enfants.

Si le film fonctionne, sans temps mort ni mélodrame, c'est principalement grâce à son actrice principale, la très convaincante Yu Nan, bloc de volonté et de détermination, et à son réalisateur Wang Quan An qui a trouvé le ton juste entre émotion ténue et humour bienveillant. Il tourne notamment en dérision ce qui aurait pu sembler sordide (notamment le défilé des prétendants) et ne fait jamais de Tuya une victime impuissante. Il rend ainsi hommage autant à un mode de vie qu'à certaines valeurs de courage, d'entraide et de solidarité. Ni moralisateur, ni gratuitement bouleversant, simplement humain.

Marie-Pauline Mollaret

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