Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

LA FORÊT DE MOGARI

En salle le 31 Octobre 2007

Ca commence mal, entre un look de pub Obao pour troisième âge et des plans piqués à Terrence Malick (Badlands, La Ligne rouge). Se rappeler la présence de Kawase Naomi (Shara) aux commandes n’y change rien, la possibilité d’une déception ne s’est jamais fait plus sentir, en ces temps où le Japon se fait le champion de sa propre caricature (zen et tout le tralala). Certains Occidentaux tomberont d’ailleurs dans le panneau (en bien comme en mal (0)), tant Kawase ne fait rien pour dissiper le malentendu. A quoi bon ? Passé un premier quart d’heure de reconnaissance, la caméra s’élève, d’abord vers les protagonistes et leurs démons, puis vers la forêt et ses remèdes. Au bout du pèlerinage, la concision, l’humilité, quelques notions rares dans le cinéma dit d’auteur. Et une dévotion entière aux émotions, et à la verdure qui les recueille. La Forêt de Mogari ne révolutionne rien ni ne casse de briques : au contraire, elle les recouvre de lichens, et fait simplement pleuvoir dessus une eau cristalline et sacrée.

Après la mort accidentelle de son enfant, Machiko (touchante Ono Machiko, qui jouait déjà, à 16 ans, dans un précédent film de Kawase Naomi, le surestimé Moe no suzaku (1)) part en rase campagne jouer les aides-soignantes d’une maison de retraite où la vie n’est guère plus qu’une donnée technique. Elle y fait la rencontre de Shigeki-san (Shigeki Uda, dont c’est le tout premier film), vieillard un peu patraque qui, lui, a perdu son épouse trente-trois ans auparavant. Une ressemblance physique troublante, un prénom lui rappelant son défunt amour (Makko), un jeu de mains : il n’en faut pas plus au vieillard pour s’enticher de la jeune femme qui, elle, ne tarde pas à voir en lui un substitut d’enfant à ne pas quitter des yeux, et à accompagner jusqu’au bout du chemin. Ce lien ténu devient une forte connexion spirituelle lorsqu’ils se perdent tous deux en forêt après un accident de voiture : l’occasion, pour lui comme pour elle, de faire leur deuil des morts, et de rejoindre, pour une durée plus ou moins longue, le monde des vivants.

La discrétion du sacré

Un film peut parfois valoir pour une séquence. Dans La Forêt de Mogari, il y a celle, poignante et remarquable d’intelligence, de la rivière, dans laquelle Machiko, l’aide-soignante, perd le semblant d’ascendant qu’elle avait sur le vieillard Shigeki-san pour fondre en larmes, ce dernier jouant à ses yeux le rôle de son défunt enfant – le mystérieux sac à dos que Shigeki-san ne veut quitter des mains lui rappelle la faute qu’elle a commise en lâchant la main de son enfant. Un torrent d’eau se libère alors, sur les hurlements de Machiko, et symbolise son salutaire déchaînement. Puis elle voit réapparaître, dans le champ pluvieux, la silhouette du vieil homme qui, naturellement, sort de son autisme pour lui murmurer que l’eau libérée jamais ne revient à sa source. Son visage, insondable lorsqu’il prononce ces paroles, est invisible, tantôt hors-champ, tantôt plongé dans l’ombre du contraste, encerclé de la brillante et blanche lumière du jour perçant le nuage de feuilles ; et son personnage prend alors, dans sa posture, une épaisseur religieuse. Portés par la même eau qui vient du ciel et se libère sur sa terre d’origine, épouse les parois du décor et la chaleur des êtres, la jeune femme et le vieil homme lavent leurs blessures à l’unisson. L’humeur de la Forêt et celle du spectateur forment une symbiose bouleversante.

Partant de l’idée que le sacré se trouve dans tout et rien, surtout dans rien, on peut voir dans les œuvres les plus discrètes et fauchées sa manifestation la plus authentique. La Forêt de Mogari pourrait bien être un modèle d’expérience mystique, alors même que le film, que l’on craignait trop engoncé dans une certaine obsession du rituel, n’en fait à aucun moment plus qu’il ne faut. Le principal ressort de cette démarche est une brillante science du cadrage, à hauteur d’homme, en suspension constante entre la terre et le ciel, établissant entre les deux un pont, cette forêt dense. Les regards des deux protagonistes, souvent levés vers les hauteurs boisées, sont de sobres appels à ce sacré.



Plongée toute entière dans cet élan quasi-sacrificiel, Kawase Naomi, qui a atteint la maturité 4 ans auparavant avec Shara (2), filme alors l’émotion des êtres, qui se mêle subtilement à la nôtre – sans effleurer une seule fois le genre mélodramatique, laissant couler quelques chaudes larmes, mais s’échapper une seule et unique complainte. Sans doute est-ce ce discret miracle d’assimilation qui sublime la simplicité de son film, confinant à l’envoûtement naturel. Dans le champ des vérités (hop), une : que l’on soit ou non sensible au bucolique de la miss, cette dernière sait effectuer certains prodigieux cadrages, de ses mains libres, objectif tremblant légèrement, au rythme du cœur de ses deux héros – on pense à un des tout derniers plans, montrant Machiko en train de jouer de la boîte à musique, tout en la tendant, lentement, vers le ciel.

Nécessité de l’apaisement

La Forêt de Mogari aurait donc fait un moyen-métrage magnifique, le climax de cette scène survenant au bout d’une heure pile, et quelques longueurs parsemant son prologue. Cela revient-il à dire que la dernière demi-heure est de trop ? Pour le moins. Car le déchaînement lacrymal de Machiko ne marque pas l’aboutissement du deuil, au contraire : il marque son commencement, la jeune femme ne semblant jusque là pas avoir réellement pris conscience de la réalité de la mort, de sa réalité et de son irréversibilité.

Ainsi, les quelques longueurs du film ont déjà le mérite de laisser respirer et le spectateur et le décor. Et la dernière demi-heure, discrète, devient l’assimilation de cette réalité, anesthésiante, la matière des arbres semblant prendre sur elle, par diverses manifestations naturelles, toute sombre émotion qui aurait pu saisir Machiko – car Machiko, dans son explosion, a demandé pardon, et la forêt croit au pardon.

Danse avec les grenouilles

S’il est quelque chose que l’on ne peut enlever à la réalisatrice, c’est sa vraisemblable incorruptibilité, et dans le cas présent sa radicalité (champêtre). On peut vitupérer la symbolique un peu balourde de son film (les manifestations de la forêt en traduction des tourments intérieurs, le sac à dos rempli de souvenirs, etc.), de la même manière que l’on pouvait trouver dans la fameuse danse finale de Shara un gros et infantile artifice narratif ; il demeure son amour entier pour le décor, qui sert brillamment ses œuvres. L’humanisme de ces dernières n’est-il pas indissociable de la nature, sauvage ou domestique, présente dans chacune d’entre elles (Kawase Naomi tourne ses films dans les environs de Nara, région du Kansai) ?

Mais on peut se demander plus précisément ce que cette forêt représente, dans le film dont elle doit assumer le titre. Prétexte narratif, bien sûr, puisque destination du pèlerinage. Emballage Kawasesque dont on croyait avoir fait le tour dans ses précédents long-métrages, et qui impressionne encore un peu plus, affichant une gamme de verts spectaculaire (on est loin des arbres en plastique de La Forêt oubliée). Aussi. Mais plus que ça : place idéale s’il en est d’une célébration de la vie, chargeant de son liquide amniotique la faune grouillant en son sein, les dotant d’une âme, mélangeant le tout, le libérant vers les cieux. On s’étonne de ne pas s’éprendre littéralement de la frêle Machiko, pour sa douleur ; de ne pas vouloir savoir plus des 33 ans qui séparent Shigeki-san de la mort de sa femme. On prend cette distance pour du désintérêt. Mais La Forêt de Mogari ne conte pas l’histoire de la jeune femme, ni celle du vieil homme ; elle conte leurs deuils respectifs, qui s’unissent et se consument, sous le regard bienveillant de la forêt-titre, véritable héroïne du film qui, si on la laissait tout nous dire, nous conterait combien d’hommes et de femmes sont venus pleurer sous ses branchages humides.

Sublimée sans être trahie, la forêt donne le choix : Kawase Naomi la filme si bien, que l’on peut tant la vivre passionnément que l’observer sans émotion, que l’on peut tant ressentir son existence que s’exaspérer de sa transparence. La Forêt de Mogari, c’est un peu cet air de piano, glissant, indolent, en des endroits du film qu’il porte à la grâce des cieux, à la force de ses trois notes et deux accords. On peut rester de marbre à l’écoute d’une partition quelque peu austère. On peut aussi voir dans cette austérité sans fard la dignité d’un adieu véritable ; pour lui, un adieu à sa vie, une fin sans hiver ; pour elle, un adieu à son fils, un vœu d’optimiste à l’idée du lendemain.

Pudeur dans l’érotisme

Il vit bien sûr dans La Forêt de Mogari un indéniable érotisme, bâti sur les pulsations d’une réalisation souple et chaude, et sur les jeux de mains des deux protagonistes dont la différence d’âge ne fait que renforcer, à nos yeux de voyeurs chafouins, l’intérêt (scénaristique…) de la chose. Tandis que l’héroïne-hamster (il suffit de l’entendre couiner le nom du vieillard au bout de la trentième fois pour l’adopter), jolie fille aux yeux tristes dont les mèches de cheveux semblent obséder la réalisatrice, stigmatise l’attention paroxysmique que cette dernière porte à ses éléments, le vieillard, quant à lui, montre vite les signes avant-coureurs d’un lolicon (3) pur jus (figure de la jeunesse/innocence perdue, souvenir ravivé de sa femme, etc.). La scène où Shigeki-san fourre de juteux morceaux de pastèque dans la bouche d’une Machiko gloussante rappelle qu’on a vu plus subtil comme plan drague. Malgré cela, la vieillesse persiste dans sa parodie d’enfance autiste et infernale… et nous met au banc des accusés, calomnieux consommateurs animés de fantasmes lubriques.

Le film de Kawase ignore-t-il, dans un grand bond de naïveté confondante, le sujet ? Ou bien pose-t-il sciemment de fausses pistes ? Rien de tout cela. Il existe à la fois quelque chose d’évident entre les deux êtres, cette évidence se nourrissant de leur nature profonde, et rien, pour d’évidentes raisons ; mais la cinéaste n’essaie à aucun moment d’éviter le sujet : elle laisse, au contraire, aller ses protagonistes, jusqu’à la complicité, jusqu’aux effusions, jusqu’à cette scène nocturne où Machiko réchauffe par le contact de sa peau un Shigeki-san transi. Aucune ambivalence, une seule direction. A cette forte connexion spirituelle ne répond ainsi aucun désir charnel : le désir se concentre sur la forêt, organique, synonyme de vie sans concession, ravivant en leurs cœurs hésitants l’élémentaire et sous-évalué désir de vivre. Là se trouve le désir du film de Kawase, que l’on ne peut pour autant qualifier de film pudique, si ce n’est sur un plan purement affectif.

Par dualité, le désir de vie rappelle l’évidence de la mort. Perce alors, dans le récit, la notion obsédante de fuite du temps. Par l’enlacement de chairs nues de l’impossible couple, que rend possible la Forêt, son dôme vert pluriel baignant les être qui errent en son creux. C’est ça : l’impossibilité d’un érotisme pourtant présent un peu partout dans le film surligne la réalité de la mort. Mais à cette mort, la Forêt sourit, en lui répondant toute la vie qui lui reste.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(0) On pense à l'affligeant extrait de la critique du magazine Score, "C'est beau comme un Myasaki" (sic). On vous rassure, après avoir présenté ses excuses à Miyazaki Hayao, Score a déposé le bilan.
(1) Moe no suzaku est le film qui a révélé internationalement Kawase Naomi, en 1997 ; il a notamment reçu la Caméra d'Or à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 97. La totale adoration que certains critiques lui vouent peut susciter certaines interrogations, tant le travail de narration est faible : "conjurer le superflu en disant l'essentiel", comme le souligne le carnet accompagnant l'édition DVD française, est une noble démarche, tant que l'essentiel est dit, ce qui n'est pas le cas dans Moe no suzaku (film un peu autiste), mais qui est en revanche le cas dans La Forêt de Mogari (film avec un autiste).
(2) Shara est le troisième long métrage de fiction de Kawase Naomi, réalisé en 2003.
(3) Le lolicon est l'abbréviation de "lolita complex", tiré du roman Lolita de Nabokov. Il désigne le fantasme d'hommes d'âge mûr pour les jeunes filles sans défenses.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême