Disponible en DVD zone 2 aux éditions Studio Canal
Les derniers films de Wong Kar-Wai avaient beau être remarquables, on ne pouvait s’empêcher d’y voir quelques symptômes d’essoufflement. Un road-movie étasunien avec Norah Jones en vedette devait lui donner un nouveau souffle. Hélas il n’en est rien : cédant à un cinéma américain arty aux personnages dénués de volonté, le grand Wong s’aplatit littéralement dans My Blueberry Nights qui ne garde de l’ancien style que des tics décoratifs et les grandes lignes thématiques, pour n’apporter de neuf qu’une démission inattendue du cinéaste envers un cinéma indépendant américain bien peu exigeant.
Le négatif de Chunking Express
L’intrigue de My Blueberry Nights correspond parfaitement à celle dont WKW avait fait l’économie dans la seconde partie de Chungking Express, au moyen d’une ellipse bien sentie : Faye Wong posait un lapin à Tony Leung, partait en Californie comme hôtesse de l’air, puis revenait bien plus tard pour le retrouver au même endroit. On se demande donc pourquoi le cinéaste croit bon de revenir sur une intrigue dont il ne voulait déjà pas il y a treize ans. A défaut de trouver une réponse, on peut se pencher sur les grandes lignes du synopsis.
Lizzie – c'est-à-dire Elizabeth – c'est-à-dire Norah Jones – découvre par Jeremy – c'est-à-dire Jude Law – que celui qu’elle aime la trompe et décide de le plaquer. Elle en profite pour sympathiser avec Jeremy, qui tient un café. Pendant quelques nuits, ils se racontent leurs vies en se goinfrant de tarte aux myrtilles et de glace, puis un jour elle ne vient plus. Plaquant son ancienne vie, elle décide de traverser l’Amérique, mais envoie régulièrement, telle une Amélie Poulain, des lettres à Jeremy, qui sont autant de fines considérations sur l’existence humaine. Au cours de ce périple inédit, elle s’arrange pour travailler dans des cafés et des bars, et c’est dans l’un de ces derniers qu’elle rencontre Arnie (David Strathairn, surpuissant), vieux clown triste et alcoolique, épris d’une femme qui n’est plus la sienne depuis longtemps. Ressassant ad nauseam ses tracas, incapable de sortir de sa ville et de sa vie, il finit par se suicider quand sa femme (une Rachel Weisz particulièrement amochée) lui dit dans les yeux que c’est fini entre eux. Après quoi, Lizzie s’en va dans le Nevada, où elle rencontre une joueuse de poker (Natalie Portman), totalement cynique et désabusée, donc en violent contraste avec la naïveté pleine d’espoir de Lizzie qui, fascinée dans un premier temps, finit par se rendre compte qu’elle préfère rester elle-même plutôt que de se méfier de tout le monde comme sa nouvelle amie, dont elle se sépare pour retourner à New York où Jeremy l’attend toujours. Au terme d’une prévisible scène où ils se reniflent mutuellement, ils finissent par s’embrasser. Happy End.
Personnage en quête de consistance
Ce qui frappe de prime abord, c’est la platitude du personnage principal, qui est une sorte d’ingénue à la sauce US, naïve et pétrie de bonnes intentions. Au-delà de la transparence, comme actrice, de Norah Jones (quels que soient ses louables efforts), cette platitude est d’autant plus incompréhensible que, d’une part, la force du cinéma de WKW a toujours reposé sur la densité ou la suractivité de ses personnages et, d’autre part, le personnage d’Elizabeth est en l’occurrence celui sur lequel repose l’enjeu "thématique" central du film, la capacité à rompre avec son ancienne vie pour se renouveler. Alors que dans les WKW précédents ce genre de décisions ne provenait que de personnages réellement riches (Faye Wong dans Chungking Express, Leslie Cheung dans Nos Années Sauvages), cette fois-ci la rupture radicale se produit chez un personnage complètement creux, comme pour envoyer au public un message démagogique : "Toi aussi, tu peux le faire".

C’est donc l’existence même du personnage d’Elizabeth comme vecteur du film qui est à l’origine de l’échec de My Blueberry Nights, et non simplement l’inadaptation du "style WKW" à l’Amérique qui, si elle renforce l’échec du réalisateur, n’en est pas moins anecdotique comparée à la démission du cinéaste vis-à-vis de son personnage. Car dès lors que l’on adopte le point de vue totalement balisé d’Elizabeth, tout le reste de l’action devient presque parodique. Par exemple, l’histoire d’Arnie, policier éconduit par sa femme qu’il aime toujours, pouvait constituer une parfaite adaptation de la dramaturgie de WKW aux mœurs étasuniennes. Pour cela, il pouvait d’ailleurs compter sur un David Strathairn particulièrement brillant et sur un univers visuel qui aurait pu constituer pour lui une réelle évolution : un bar pourri au fin fond de Memphis, Tenessee. Seulement, l’intrigue en question n’est traitée que par les yeux d’Elizabeth, ce qui présente un double désavantage.
Tout d’abord, celui de faire ressembler le film à une suite de sketches indépendants, ou plutôt de tableaux devant lesquels Elizabeth pose son regard avant de passer au suivant, d’où une apparence d’inconsistance qui se voudrait légèreté. Ensuite, paradoxalement, cela donne à My Blueberry Nights un côté démonstratif d’une lourdeur peu commune : si le destin du malheureux Arnie, finalement anecdotique, joue un rôle, c’est par le contraste qu’il suppose avec le destin d’Elizabeth ; dans un cas le personnage est incapable de partir et de se choisir un destin, donc il meurt ; dans l’autre, le personnage part sur la route et en fin de compte tout ira pour le mieux. Wong nous avait habitués à de plus subtils ressorts. Et ce qui est tragique, c’est qu’en fin de compte l’histoire d’Arnie est bien plus poignante et riche que celle d’Elizabeth.
On se demande donc à quel point WKW aime ses personnages, qui finalement l’intéressent peu. On pourrait même hasarder l’hypothèse selon laquelle l’histoire d’Arnie ne ressort du film que parce que WKW prend du plaisir à filmer David Strathairn. Il n’y a d’ailleurs à cela rien de surprenant de la part d’un cinéaste esthète, qui a toujours aimé filmer les acteurs, mais seulement il y a ce décalage, ce regard par procuration dû au personnage d’Elizabeth, qui empêche à l’intrigue secondaire de prendre sa pleine mesure. Ainsi, les deux intrigues secondaires n’ont d’autre valeur que d’offrir grossièrement un contraste avec un personnage inexistant. Comme si WKW voulait justifier les ellipses de ses films précédents aux yeux d’un public américain supposé peu finaud.
Les cendres du film
Que reste-t-il du film, donc, à part le jeu de David Strathairn que l’on ne louera jamais trop ? Il en reste un plan après un baiser, qui ponctue la première partie du film. Un moment que l’on n’avait pas déjà vu chez Wong, un moment flottant, comme les films entiers des années 90. Les lèvres d’Elizabeth, qui se régale d’un baiser que lui a administré Jeremy pendant son sommeil. Etonnement, Jude Law semble mettre en place le climax davantage que le cinéaste, fait des efforts désespérés pour donner de la contenance à son personnage, en vain : il y a comme une distance, ou plutôt un décalage rythmique, entre la vitesse de l’acteur et celle du cinéma du hongkongais à lunettes noires, de sorte qu’il semble que les deux hommes mijotent chacun un film différent, chacun dans son coin. Le climax arrive donc en toute logique lorsque ce décalage se résorbe, miraculeusement, subitement. Le film ne semble exister que pour ce moment (auquel le plan final répond directement autant que prévisiblement), et on pourra toujours s’y raccrocher pour oublier à quel point le reste de My Blueberry Nights est nul.

Alors à quand le Wong Kar-Wai nouveau ?
Mais le problème n’est pas de savoir si le film est ou non totalement raté, mais bien de savoir ce qu’il advient de WKW. D’un cinéaste condamné à faire du cinéma américain médiocre et inconsistant, sur lequel il greffe vaguement une démonstration auto-fellatoire et ses tics formels qui tournent en roue libre – à cet égard, un moment particulièrement consternant, où s’enchaînent des plans publicitaires pour une décapotable, fait regretter le temps où WKW tournait son clip pour BMW. A la rigueur, il aurait été plus rassurant que My Blueberry Nights soit un ratage complet et assumé, une sorte de suicide artistique pour faire renaître quelque chose de nouveau des cendres de son œuvre passée. Mais hélas WKW n’est pas Kitano, il n’y a donc aucune prise de risque, mais une continuité dans la manière – talentueuse – de mettre en scène des moments poignants.
Or, cette intensité cinématographique à laquelle Wong avait su nous habituer avec Nos Années Sauvages, Chungking Express ou 2046 devait justement beaucoup au fait de ne pas être un procédé bêtement exécuté sur un film quelconque. Il était d’ailleurs clairement apparu que 2046 était une impasse, un point de non-retour, et que The Hand était clairement le chant funèbre d’une manière à laquelle WKW ne pourrait plus revenir sans une déperdition évidente de force. My Blueberry Nights n’est de cela que la triste illustration.
Quelles perspectives, désormais, pour Wong Kar-Wai ? Saura-t-il, en suivant ses propres conseils, changer ? Faut-il s’arranger de cette nouvelle posture d’indie américain aseptisé ? Faut-il attendre avec impatience son projet de remake de La Dame de Shanghaï avec Nicole Kidman ? Le dernier crû de Wong ne laisse pas présager des réponses très enthousiasmantes. Mais on l’a vu rebondir – et avec quel brio – au désastre des Cendres du Temps avec le brillant Chungking Express. Il ne reste plus qu’à oublier l’autre désastre, celui qui occupe actuellement nos écrans, et croiser les doigts, en attendant…
Guillaume Denis