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JE SUIS UN CYBORG

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Wildside Vidéo

Sympathy for Mr. Entertainer… Après une grotesque dérive dans les méandres de la vengeance, une thématique qu’il eût la puérilité de vouloir s’approprier (voir Lady Vengeance et le segment Cut du film 3 Extrêmes), Park Chan-Wook met son tragi-burlesque lyrique en sourdine, et s’offre une pause réflexion, qu’il transforme sans mal en récréation… à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’une récréation, qu’il tente tant bien que mal d’upgrader en réflexion. Quoiqu’il en soit, cette récréation prend vite des airs d’inoffensif et luxueux délire dont il serait stérile de démonter avec véhémence l’évidente instabilité.

Young-Goon est une charmante jeune fille aux sourcils teints en blond, qui un jour se tranche les veines pour y brancher des fils électriques (préalablement dénudés). Il faut la comprendre : sa grand-mère, qui l’a élevée, se prenait pour une souris avant de finir ses jours à l’asile. Preuve que l’asile, c’est héréditaire, Young-Goon y dégote elle aussi un CDI, persuadée qu’elle est un cyborg (1), d’où le titre. Problème qui fait par la même occasion office de ressort scénaristique : l’alimentation des cyborgs, conçus dans un esprit pratique, se réduisant à un suçage de piles électriques, la petite se laisse crever de faim, au grand dam des médecins impuissants. C’est sans compter la présence du mythomane Il-Soon qui, par amour pour elle, va se jeter tête la première dans sa matrice psychotique pour apprendre son langage, et lui faire enfin gober la cuillère.

Préliminaires rhétoriques

Etant donné le rigorisme et le purisme imbuvables dont nous faisons parfois preuve dans les pages cinéma d’OEx, cet article pourrait très bien commencer les festivités sur un coup de gueule rituel contre le quota d’ectoplasmes polymorphes de la distribution française et ses habituels choix de titres français débiles. En effet, Je suis un cyborg avec le mot CYBORG en gros, ça n’a rien à voir avec "Je suis un cyborg mais tout va bien", exemple de traduction fidèle du (bien plus intéressant) titre anglais. Mais si c’était tout ! L’anglais comportant, comme le français, certaines entraves logistiques à des subtilités/flous artistiques réalisables dans les langues chinoise, japonaise ou coréenne, le titre international n’est pas non plus une traduction parfaite, puisque l’original… ne comprend pas de pronom personnel. On peut tout aussi bien lire "Je suis un cyborg" que "Tu es un cyborg (… mais ça ne fait rien)". Et c’est là que, pour ceux qui ont vu le film, le second choix s’avère le plus adapté, le film racontant l’histoire d’un  homme aimant une femme malgré sa folie, sans même que ça ne lui pose de problème (2). Une orientation vers le vrai proto-message du film.

Pourquoi pas... Mais aussi pourquoi ?

Message ? En effet, fidèle à son idée de départ, Park Chan-Wook, qui aurait pu se contenter de nous livrer un film de vacances d’honnête facture, puisqu'il ne s'est pourtant pas caché de considérer Je suis un cyborg comme une pause filmique entre sa trilogie sur la vengeance et son prochain film "lourd", fait de sa récréation une équipée joyeusement désarticulée et passablement mortelle. Un seul dénominateur commun : le touchant élan humaniste (très teinté mai 68, on y reviendra plus bas) qui sous-tend sa finalité. Le ressort dramatique précité que porte cet élan prend vite des airs de tour-operator à frappadingueland, avec trajet balisé et visite d’un échantillon de névroses incontournables et plus ou moins inquiétantes (mythomanie, schizophrénie, bipolarité, kleptomanie, bazar à TOC) ; car c’est par la compréhension de la folie de Young-Goon que Il-Soon parviendra à la sauver !

On peut le voir, la variante "originale" de la thérapie par l’amour que propose Je suis un cyborg se trouve donc dans la distinction entre "s’adapter à la folie d’une personne pour apprendre son langage" et "la sortir de sa folie pour la ramener au langage des hommes". Un film occidental, gonflé d’universalisme, aurait suivi la définition du mot "thérapie" à la lettre et choisi la seconde (et optimiste) option ; Park Chan-Wook (PCW), lui, choisit la première et remplace la thérapie, à proprement parler, par une sorte de bidouillage improvisé : il se moque du remède, il ébauche deux grossières figures en guise de pourquoi, et s’engage à corps perdu dans la logique selon laquelle, plus encore qu’avoir toute sa tête, l’important, c’est de vivre (manger). Une radicalité se couplant idéalement à l’historiette d’amour du film véhiculant une mignonette ode à la liberté qui envoie tout bouler, et aurait concordé avec l’idéologie anarchiste de laquelle s’est toujours réclamé PCW… si jamais ce dernier avait su développer l’idée sérieusement. Or le problème est que son film hésite tout son long entre le 1er et le 2nd degré, entre une peinture un minimum authentique du problème réel, et un divertissement déconnecté. Hésitation fatale ?



On hésite, justement, la démarche ne manquant pas de charme. PCW attaque tout d’abord la possibilité d’une mauvaise raison de vivre : pour faire manger Young-Goon, son personnage invente donc à l’intention de cette dernière tout un tas de stratagèmes puisant leur inventivité dans le monde farfelu de la fille un peu maboule. Stratagèmes n’ayant rien de thérapeutique puisqu’ils la confortent dans sa psychose plutôt que de l’en éloigner. Mais ces raisons de manger, donc de vivre, qu’il lui trouve, pour toutes surréalistes qu’elles soient, valent-elles vraiment moins que d’autres, plus rationnelles ? En plaçant sur un terrain d’égalité la logique cartésienne dominante et la logique de Young-Goon, la marginale, l’assistée, le réalisateur critique notre propre échelle de valeurs, dans l’idée de remettre en question nos véritables motivations personnelles – si jamais elles existent. "Le sens de la vie, c’est…" Et puis silence. La grand-mère de Young-Goon n’a pas le temps de finir sa phrase, elle n’aurait de toute façon jamais pu, et laisse tout-un-chacun deviner cette fin. Hésitation : la scène (une des plus réussies du film) où l’esprit de cette dernière vient visiter l’héroïne en salle de repos, peut autant émouvoir que sembler honteusement facile.

Ainsi l’entreprise est louable, mais le développement de son argumentaire, en revanche, bien trop léger. Les remises en question qu’il veut susciter ne prennent appui sur aucun autre élément (fondateur ou non) du récit, de même que sa "métaphore du cyborg" atteint des sommets d’abscondité – de l’appétit de destruction (raison de vivre du cyborg !) réprimé au profit du travail vital quotidien, comme façon de dire que l’homme peut vivre sans objectif ni idéologie ? On a vu moins fumeux. On a vu moins dispersé. Finalement, Je suis un cyborg est bien une récréation que PCW tente tant bien que mal d’upgrader en réflexion…

De la compassion, qu’elle disait !

Ainsi Je suis un cyborg peut divertir voire toucher… à condition de se brancher uniquement sur la fréquence second degré de ce grand fourre-tout casse-gueule. Car, pour peu que l’on oublie d’en rire, Je suis un cyborg peut se réduire à un ésotérique et fastidieux produit pop qui laisse au mieux déconcerté. Voire : pour peu que l’on oublie de rester cool, on peut se demander si le rire (ici vaporeux à défaut d’être franc) est, dans un tel film, un argument suffisant. Luxueux, a-t-on dit ? Certainement ; PCW fort de ses succès précédents s’étant doté d’un budget confortable et entouré de gens compétents. Inspiré ? Ce n’est pas forcément le cas de tout le monde.



De ce fait, à la différence du cinéaste qui suit sans mal le fil logique de son comic strip, Jo Yeong-Wook et Chung Chung-Hoon, respectivement compositeur et chef opérateur avec qui le réalisateur avait déjà collaboré sur Oldboy et Lady Vengeance paraissent bien perdus. On ne peut pas leur en vouloir : un délire personnel restant un délire personnel, il n’est pas aisé de communiquer aux autres son identité, si identité cohérente il y a ; exit les récits "classiques" précités, appelant à un travail mettant l’accent sur le lyrique et le tragique, ici, place à la folie, plus ou moins douce, et la folie n’est pas une ligne droite. De facto, Chung Chung-Hoon, tel un conscrit à l’approche des abominables Viêt-Congs, tire sur tout ce qui bouge, et ouvre le champ à une profusion de couleurs plus ou moins justifiées (cf. la chaufferie dans laquelle se réfugient les deux héros) ; et Jo Yeong-Wook, bien plus prudent, signe sa composition la moins réussie, donc la fadeur laisserait presque croire qu’il a tout donné sur les deux précédents films.

Je suis un cyborg aurait-il séduit le public si son auteur n’était pas un doué directeur d’acteurs ? Garants, avec lui, de l’efficacité du spectacle, ces derniers s’incorporent sans aucun mal à l’ivresse hystérique et ses modalités, qu’il s’agisse de l’éphèbe Rain, qui confessait dans une interview accordée à Orient-Extrême vouloir poursuivre l’expérience cinéma (c’est là son premier rôle) ou de la pétulante Lim Soo-Jung, auparavant vue dans Deux sœurs. Eux s’amusent, leur plaisir est limpide et communicatif, accordé sans mal à l’humour débile façon Ace Ventura (3). Seuls eux et ce vecteur humoristique, font pencher le spectateur en faveur d’une tolérance (ou d’une compassion, comme celle dont ne cesse de parler l’héroïne) générale.

Take a walk on the child side

L’humour débile… et l’émotion au premier degré, recette de l’adolescence, ou de la grande enfance, capable dans la vie du pire comme du meilleur. Les mots sont dits. Une des soupapes de sécurité du film Je suis un cyborg, une des enclaves salutaires qui le sauvent de l’illisibilité, c’est cet air de gaminerie assumé, qui justifie pas mal de choses sinon tout. Âme d’enfant requise : l’appréciation de ce joli conte de Perrault sous acide (la came était-elle seulement bonne ?), dépend de ses propres souvenirs lointains, conditions d’adhésion au charme fragile de l’ensemble, fragile comme l’enfance, tout se tient.



Ou bien plutôt tout voudrait se tenir. Après les assassins lucides, les frappadingues romantiques : PCW suit le fil, et y met toutes sa compétence professionnelle pour vos cheveux, mais ne sait pas pour autant où il va. On croyait, à ses débuts, au cinéaste transcendé de grands thèmes obsédants, qui habiteraient son œuvre jusqu’au trépas. Las ! PCW n’en est pas. Alors le sauve des eaux son tour de passe-passe cité plus haut : Je suis un cyborg ne peut être critiqué sous un angle sérieux, puisqu’il est un film de grands enfants… le critiquer reviendrait un peu à rester de marbre au charme neurasthénique de son couple candide. Reviendrait à voir dans le film une lecture simpliste du quotidien psychiatrique. Reviendrait à distinguer de la complaisance dans sa peinture des errata adolescents. Tout cela serait à tort, bien sûr : on l’a compris, PCW est l’ami des enfants.

Alors seulement la magie s’avère positivement dépaysante (des LED multicolores intégrées aux ravissants orteils de l’héroïne à l’élastique céleste se tendant pour le bien des survivants) ; le comique de geste efficace (Oh Dal-su en homme marchant à reculons est génial) ; les éclats colorés appréciables. Cette prédisposition à l’excentricité visuelle débordait des enclaves au fond desquelles PCW les enfermait, trop occupé à parler sérieusement ; ici, elle force les cadenas et se déverse dans le film, sans aucune retenue. Ce n’est pas toujours d’une fantastique subtilité (ni même souvent), le cinéaste a toujours été un bourrin, on le sait ; mais ça atteint souvent son micro-objectif. Il en va de même pour les formules choc dont PCW est friand, qui balisent le récit : cette dernière de la grand-mère adressée à Young-Goon, dont elle n’entend pas la conclusion, et qui ne cesse de l’obséder ; ou encore le mot "compassion", comme revenait la phrase "même si je suis une bête, ne mérité-je pas de vivre ?" dans Oldboy.

Balançons-en une grosse dans la mare : toute proportion gardée, Je suis un cyborg, c’est un peu l’Amélie Poulain coréen. Et parce que le film de Jeunet a fortement influencé le cinéma français qui se veut "novateur", on peut même lui trouver un point commun avec le 99 Francs de Jan Kounen : sa puérilité – involontaire dans le Kounen, mais pas entièrement assumée non plus dans le Park. On imagine sans mal les mecs amusés derrière leurs écrans de contrôle. Nous sommes contents pour eux, à condition que eux, pensent à nous. Mais quand on est dans son trip, peut-on encore se connecter au reste du monde ? Gageons que les prochaines vacances de Park Chan-Wook seront moins fastidieuses, sans avoir perdu de leurs couleurs.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) Cyborg : contraction, d’origine anglaise, de "cybernetic organism" (organisme cybernétique), désignant la fusion entre l’être organique et la machine (à ne pas confondre donc avec "robot").
(2) Bien que, dans une interview accordée à un média sud-coréen, PCW ait confessé jouer sur cette inconnue. Et bien que les auteurs aient fini par préférer, par défaut on imagine, le "I'm" au "You're" pour le titre international.
(3) Ace Ventura, détective chiens et chats, de Tom Shadyac (USA, 1995). Avec Jim Carrey, Courtney Cox, Sean Young…

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