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[DVD Z2 - HK] TRIANGLE

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Wild Side Vidéo 

On en parlait depuis longtemps, de ce cadavre exquis audiovisuel (1) réunissant trois des meilleurs réalisateurs de Hong Kong. On en attendait déjà moins depuis la déception cannoise (voir notre article). Le voici qui débarque en France… et sème la confusion. En effet, Triangle n’est pas un film à sketches (comme Eros, par exemple) : aucune division en actes, ici, aucun panneau indicateur permettant de distinguer qui a fait quoi et quand ; juste l’ordre dans lequel se succèdent les trois réalisateurs (Tsui Hark/Ringo Lam/Johnnie To), et leur temps de parole commun, approximativement trente minutes. Au spectateur alors de s’amuser à discerner où précisément commence et finit tel segment, en reconnaissant la "patte" de chaque cinéaste. Certes, encore faut-il que ça les amuse… mais il vaudrait mieux, puisque face à ce délire de filmmakers potache et paresseusement codifié, les autres risquent fort de s’ennuyer.


Un soir, trois amis en panne d’argent sont mis sur la piste d’une chasse au trésor par un mystérieux inconnu qui disparaît aussitôt. Passé un temps d’hésitation (à peu près deux minutes), ils décident de tenter le coup, malgré les gangsters aux fesses d’Ah Fai (Louis Koo en demeuré attachant), et les fesses de son épouse batifolant loin de Bo Sam (Simon Yam dans son premier rôle de composition depuis longtemps), à la satisfaction de son ripou d’amant (Gordon Lam Ka-Tung, déjà vu dans Infernal Affairs), qui a très vite vent du coup. Mais soudain un problème de taille survient : l’équipe de tournage et le scénariste meurent dans un accident d’autocar, et demandent dans leurs dernières volontés à ce que deux autres équipes prennent la suite, pas une, deux. Là forcément, nos trois amis sont un peu largués, et nous aussi, et, plus grave, les deux équipes aussi. 

Avant de commencer, il est intéressant de noter que, de manière probablement fortuite, l’ordre de succession des réalisateurs correspond assez bien à l’ordre dans lequel ils se sont fait connaître : si Tsui Hark a, avec son ami John Woo,  régné sur le cinéma de HK dans les années 80, Ringo Lam a connu l’acmé de sa carrière au milieu des années 90 (avec Full Alert), tandis que les années 2000 ont révélé le désormais inévitable Johnnie To (le cadet… d’un an pour Ringo Lam et de trois pour Tsui Hark !). Or, vous allez vite comprendre que la qualité du film décroît de segment en segment. Une manière de dire que c’était mieux avant ?


L'expérience interdite

A la question "Triangle est-il véritablement un film expérimental ?", on répondra par l’affirmative, le but principal d’une œuvre de fiction étant d’être réussie, et l’unique et inexorable issue de la présente expérience étant l’échec. Autre question, alors : comment dire du mal d’un film raté dont l’objet même est d’être raté ? En lui trouvant de rares choses réussies, peut-être.

On l’a compris : Triangle aurait pu être un véritable ménage à trois cinématographique, orgie foutraque où chaque chef d’orchestre se serait battu pour son bout de canard laqué, or il n’en est rien et l’orgasme n’a rien de simultané. Chacun se paluche dans son coin, dans un ordre prédéfini, un premier devant imaginer une histoire et en jeter les bases sur une demi-heure (Tsui Hark), un deuxième développer là-dessus dans les trente minutes suivantes (Ringo Lam), et un troisième bricoler un dénouement de sorte à ce que le film n’excède pas l’heure trente. Un ordre prédéfini par qui ?, est-on tenté de demander, au vu de l’iniquité des rôles…  Question à cent balles : quand trois personnes sont censées écrire, à tour de rôle, le début, le milieu, et la fin d’une histoire, qui est le grand perdant ? Certainement pas celui qui a le luxe de partir de rien, et de tout inventer sans aucune restriction ni contrainte, pas même celle d’aller au bout de la démarche (Tsui Hark). Ni même celui à qui échoie la tâche de conclure, et la possibilité d’effectuer la somme des deux segments précédents en y ajoutant arbitrairement sa touche personnelle. Le grand perdant de la courte paille ne peut donc être que celui du milieu, comme la malchanceuse marmaille vivant dans l’ombre de son aîné et dans la responsabilité de son cadet.


Plusieurs cordes à son Hark

Triangle, c’est surtout l’occasion pour Tsui Hark – celui qu’on aime – de sortir de dix ans d’une traversée du désert qualitatif (son interlude hollywoodien – Double Team –, son deuxième et superflu Zu (2), ses exercices de style creux des années 2000 – Time & Tide, Seven swords, ses films d’animation (sic)). L’opportunité de filmer ce qu’il voulait sans avoir à se soucier de donner de la cohérence à tout cela (les deux autres réalisateurs étant chargés de finir l’histoire) aurait-elle agi comme un exutoire, la soupape de son errance artistique, le désinhibiteur attendu ? C’est, dès les premières minutes, le Tsui Hark en "vieux de la vieille" qui s’éclate, virtuose chambardeur de l’espace en mode écriture automatique, envoyant à la gueule du spectateur des plans serrés sur un montage alerte, libérant d’excitantes images d’un cinéma hongkongais pré-rétrocession : la nuisette d’une femme tachetée d’ombres des gouttes qui s’abattent sur la voiture à l’arrêt, l’or agressif, clinquant et blanc, la cabine de téléphone rouge dans un cadre excentré, perdant ses personnages avant même que l’histoire ne démarre véritablement. A ce sujet, sa caméra a attendu qu’il filme sans avoir à finir pour enfin "retrouver son chemin" : elle virevolte, ainsi que les éléments qu’elle filme, comme cette sacoche effectuant un vol plané au milieu des tables du restaurant, à la barbe des triades… osons l’écrire, la parenté avec Peking Opera Blues, le chef d’œuvre absolu du maestro, est bien là.

L’association de talents prévue, que l’on sait désormais ratée, n’aurait-elle pas plutôt été l’occasion, pour Tsui Hark, de tester ses deux confrères ? Tout en s’amusant d’une manière indéniablement irresponsable – à notre grande satisfaction, le petit malin a réalisé un moyen métrage dont le script comporte de nombreux éléments intéressants qui en auraient aisément fait un long réussi, et dont le découpage a, mine de rien, des airs de moyen réussi (vous suivez ?), tout en plaçant ça et là dans son segment des amorces bien peu confortables (les motivations du personnage de Chan Fok-Shui, l’utilité des cachets que Bo Sam donne à son épouse Ling, etc.). Son coup de pute le plus admirable en la matière aura des effets espérés dans le segment de Johnnie To, incapable d’exploiter le personnage de Kelly Lin, à cent lieues de ses (rares) personnages féminins habituels.



Incohérence cultivée et paresse rédhibitoire

Ringo Lam, le vilain petit canard grand perdant de la courte-paille, tente lui aussi de retrouver son inspiration des grands moments… en vain. Incapable de faire quoi que ce soit de cet or encombrant et de ces maffieux teigneux (un comble étant donnée sa filmographie), il tape dans ce qu’il maîtrise a priori le mieux, l’écriture psychologique de personnages romantiques minutieusement composés. Il sait exploiter le personnage de Bo Sam pour en faire un des meilleurs rôles de Simon Yam, écrit une belle scène d’amitié entre Honglei Sun et Louis Koo… puis se perd en cours de route, dans le fond (centré autour du personnage, incohérent et inintéressant, de Ling), comme dans la forme (trop peu inspirée). La meilleure illustration de cette déroute est la scène de danse entre Simon Yam et Kelly Lin : jolie en soi, elle ne mène nulle part ni ne trouve un seul instant sa place. Passant de légèrement psychologue à légèrement psychorigide, il se place lui-même, à l’instar de ses personnages-types, sur la corde raide et massacre un tempo qui avait déjà tout pour souffrir.

Le segment de Johnnie To, sorte d’élégie affaissée, accuse sa panne sèche d’inspiration, et son incapacité à relever les défis posés par Tsui Hark. En effet, comment sauver un film dont l’ultime conteur n’en a lui-même rien à cirer ? Johnnie To, en petite forme (tendance Election 1) et visiblement, lui aussi, davantage occupé à "faire son cinéma", casse tout ce que l’on pouvait attendre de ce téléphone arabe cinématographique. Des personnages, il ne reprend que les noms et les fonctions, tandis que le sandwich que finit Kelly Lin constitue, avec le jeu des tables, l’un des rares renvois narratifs aux deux segments précédents – c’est dire. Kelly Lin, ou la catastrophe annoncée, l’innocent To tombant dans le piège du fourbe Hark, en faisant de son personnage un poids mort scénaristique. On aurait pu s’étonner en arguant que le cinéaste était le seul à avoir déjà fait tourner l’actrice (dans Fulltime Killer)… ce serait oublier que le Johnnie To du genre polar est bien plus doué dans le recyclage d’acteurs que d’actrices.

Ainsi, à l’inverse de Tsui Hark qui en faisait presque trop, To se contente du minimum vital, recyclant en revanche de vieilles idées à lui (le jeu des lumières dans la guinguette, évoquant Exilé ; le gunfight dans le champ de blé), de gros clichés éculés (la confusion des sacs), son gros acteur habituel (Lam Suet, ici insupportable en bouseux dégénéré), et quelques seconds rôles habituels (Yung Yau en flic à vélo), au point d’oublier tout le reste. Or ce ne sont pas les clins d’œil et les private jokes d’une marrade mal inspirée, ni même la petite élégance d’une fin censée boucler la boucle (tout ça), qui font un bon segment… comme les codes et quelques bonnes séquences isolées ne font pas un bon film.




"Peut-être que quand ce sera fini, on se connaîtra mieux", dit un personnage du segment de Ringo Lam. "Tout ça pour ça !", semble lui répondre, indirectement, un personnage du Johnnie To. Et à la fin, c’est lui qui a le dernier mot.


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Cadavre_exquis
(2) La Légende de Zu, de Tsui Hark, HK, 2001. Avec Ekin Cheng, Cecilia Cheung, Louis Koo, Zhang Ziyi, Sammo Hung…

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