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THE CHASER

En salle le 18 mars 2009


Surprise au box-office sud-coréen de cette année 2008, hit immédiatement courtisé par la Warner Bros pour une sortie internationale, le sadique The Chaser débarque enfin sur nos écrans. Succès mérité ? Inégal mais porté par une logique de suspense implacable, une violence sèche et une douloureuse quête de rédemption, le film de Na Hong-Jin atteint son but : il n’est pas votre "average flick" (1) que vous materez pour passer le temps, une grappe de pop-corn à la main. Si Trainspotting passait à quiconque l’envie d’essayer l’héro, The Chaser dissuade quiconque de s’essayer à la prostitution. Non, pas qu’à Séoul.


Séoul, justement, de nos jours. Ancien détective passé proxénète par esprit pratique, Joong-Ho a connu des jours meilleurs : ces derniers temps, plusieurs de ses filles ont taillé la route sans laisser d’adresse alors qu’elles ne lui avaient pas encore donné tout ce qu’elles gagnaient. La nuit est jeune : excédé, en manque de main d’œuvre, il en envoie une chez un client, sans se soucier qu’elle soit malade. Mais rapidement, seul à sa paperasse, il réalise que le même client a appelé chacune des "traîtresses" avant qu’elle ne disparaisse. Persuadé qu’il s’agit d’un concurrent qui a revendu ces dernières, Joong-Ho se lance à sa recherche. Conscient que la fille qu’il vient d’envoyer est en ce moment même chez ce client. Ignorant que ce client s’apprête à la massacrer, comme les onze précédentes. La nuit est jeune… et sera donc longue.

Le film de tueur en série est devenu, au fil du temps, un genre à part entière, avec ses codes quasi-incontournables et ses clichés… évitables, tous attendus et appréhendés par les cinéphiles. Les adaptations de faits réels sont-elles à placer dans le haut du panier ? Pas forcément, les adaptations étant souvent très libres (cf. Massacre à la tronçonneuse), et les plus populaires serial killers du cinéma, des objets de pure fiction (Hannibal Lecter du Silence des agneaux, Patrick Bateman d’American Psycho, Michael Myers de Halloween). Les biographies fidèles, tels Henry, portrait of a serial killer ou encore l’australien Chopper, bien que très réussies, ne rivalisent pas avec un John Doe de Seven, et quand bien même elles seraient des succès : la plupart du temps (sauf cas particulier comme ceux du Zodiac de David Fincher et du sud-coréen Memories of murder), le succès d’un film du genre n’a pas grand-chose à voir avec la réalité des faits relatés. Le présent article éludera l’influence possible sur le récit de l’histoire de Yoo Young-Chul, tueur en série sud-coréen et cannibale autoproclamé, croupissant actuellement dans les geôles de son pays pour les meurtres d’une vingtaine de personnes, prostituées et riches propriétaires, commis entre 2003 et 2004. Même sans ce sacré Yoo, qui, en regardant The Chaser, aurait la bêtise de trouver un quelconque réconfort dans l’idée que "tout cela n’était que de la fiction" ?

Personne, car la notion même d’assassin imprenable, de grande faucheuse improvisée dans la civilité urbaine, suffit à faire peur. A la condition express de plonger l’action dans un décor auquel le spectateur s’identifiera. Bonne nouvelle : avec ses personnages cassés, sa gamine dotée d’un vrai talent de comédienne, ses couloirs narratifs rarement empruntés au cinéma, et sa fusion d’horreur balisée et d’apathie générale glaçante de réalisme, The Chaser scotche. Et à la fin, en dépit d’une bien malheureuse ficelle scénaristique, leste le spectateur d’un malaise imperturbable, que l’on n’aura pas ressenti depuis Memories of murder de Bon Joon-Ho, encore lui. Tiens, d’ailleurs, est-ce un hasard si le jeune réalisateur de The Chaser est appelé "le nouveau Bong Joon-Ho" ?



A la vitesse d’un cheval au galop dératé

Montage nerveux, Séoul nocturne des bas-fonds haute fidélité, coréennes topless sur des flyers agrippés aux essuie-glaces. Ça pleut, et quand ça ne pleut pas, la moiteur bouffe l’air, matière étrange réduisant en moisissure figée les artères corrompues de la ville. Sans chichis, Na Hong-Jin, dont c’est le premier long-métrage (!) propulse sa caméra dans la corruption, aux premières loges, et annonce la couleur : son film ne ménagera pas le spectateur (cf. la scène de "torture ratée" de l'héroine au début, surprenante). Les plans sont agressifs, la musique sans mélodie tambourine, martèle, la tension est partout, dans les coups de téléphone réduits à des négociations monétaires, dans les insultes distribuées comme des bons points, dans les néons agressifs et les morceaux de viande qui portent des noms de citoyens un peu mal cadrés. "Salope, si je t’attrape, je te tue", grommelle le "héros" sans foi ni loi à une de ses "gagneuses", et bang ! Le titre est jeté contre l’écran.

Que des prostituées disparaissent, puis qu’un maniaque semble être au centre de l’affaire, plus morbide que prévue, c’est une chose. Que le "héros" soit un mac, ancien détective reconverti en "enfant de salaud", c’en est une autre. "Enfant de salaud", c’est ce que lui envoie gentiment à la gueule une de ses "filles", de celles qui sont encore vivantes. Un salaud (ou enfant de) comme héros. Par opposition à un tueur en série cannibale, ça se vaut, dira-t-on. De cette figure fondamentalement iconoclaste, l'auteur tire des développements des plus surprenants : l’antihéros (appelons-le plutôt comme ça) étant ce qu’il est, il ne croit d’abord pas à la "qualité" de tueur de Yoong-Min (on est loin de la figure d’icône sacrifiée défendant seule la Vérité…). Puis quand il tombe sur la fille d’une de ses prostituées prises dans le filet du psychopathe, plutôt que de la placer en lieu sûr, il l’entraîne dans sa quête, allant jusqu’à se servir d’elle pour faire le guet. Le scénario surprend même dans de simples répliques, comme lors de la confrontation entre le tueur et un vieux et jovial psychanalyste appelé par les autorités, dont la politesse cache un jugement d’une sévérité toute justifiée, qui se libère à un instant T… Le film continue sur sa lancée, jusqu’à son troisième quart, et ne perd pas son temps : dès sa 15e minute, The Chaser ouvre la chasse… l’antihéros est lancé ; mieux : au bout d’une demi-heure, le supertueur est, en effet, attrapé. Reste une longue heure et demie où, alors, tout peut arriver.

Et tout arrive, plus ou moins, pour le bien d’une logique paroxystique dans le réalisme cruel et dans la psychologie à la fois dure et subtile du personnage principal, mais au prix d’un gros défaut de fabrication qui est, quelque part, l’entier dernier quart du film. Des risques que comprend le galop dératé… : le film de Na Hong-Jin, dont l’exceptionnelle et stressante efficacité tenait sur un parfait équilibre de réalisme sombre et d’optimisme intimiste (véhiculé par l’antihéros), commet à ce moment l’erreur scénaristique qu’il ne devait pas commettre. La grosse ficelle du dernier quart, qui plonge le film dans l’horreur totale, sacrifie ledit réalisme sans concession qui jusque là menait dans The Chaser la vie dure à toute sorte de clichés. En faisant pencher définitivement la balance vers le pessimisme, elle confère une dimension assez artificielle à ce dernier, et entame de fait l’intensité émotionnelle de l’injustice avec un grand "i". Dans la même dynamique, on regrettera une ultime fin peu inspirée, grand échalas ne sachant que faire de ses bras, passant sur certains morceaux conclusifs qui auraient été les bienvenus – par exemple, quid du jeune procureur crétin qui laisse nonchalamment filer l’assassin parce que "toute la procédure n’a pas été suivie" ? On l’aurait bien vu mourir, assassiné par le héros dans un élan héroïque et sacrificiel à la Running Wild (2) ! Tel quel, l’évolution positive de ce dernier n’atteint pas totalement maturité dans une conclusion en demi-teinte relativement avare en symboles et en émotion.




Ceci étant posé, force est de constater que les défauts précités ne relèvent que du travail scénaristique de Na Hong-Jin, moins inégal derrière la caméra qu'au crayon (les deux scénaristes crédités, Hong Won-Chan et Lee Shin-Ho, n'ayant effectué qu'un travail additionnel), ainsi que des aléas en production et post-production d'un tournage difficile au budget limité. La puissance nerveuse de la réalisation, proche de celle d’un William Friedkin sur Cruising, demeure intacte du début à la fin du film, et fait du duel final un summum du genre, témoin lumineux (ou plutôt l’inverse) de l’investissement du réalisateur aux côtés de ses acteurs, et qui parachèvera la violence parfois insoutenable du film dans un festival fort oppressant de gnons sanglants et de chair découpée (3). Un investissement qui, dans l’ensemble, sied malgré tout aux qualités indéniables du récit…


Au bout de la notion de Bien et de Mal

Car si The Chaser a été comparé à l’immense Memories of murder, sur la base de quelques points communs, on peut difficilement trouver plus opposés que ces deux films : là où le film de Bong Joon-Ho est un modèle quasi-parfait de conception, dont la réalisation s’évanouit derrière l’intransigeance d’un récit-constat, The Chaser est une succession de montagnes russes, un rush inégal à la réalisation bien plus maniérée, que ses imperfections rendent attachant et excitant, là où le hit de 2003 se caractérisait par une mise en atmosphère neutre, pesante et insidieuse.

Memories of murder puisait la force de son récit dans l’existence et le mystère historiques de ce "premier tueur en série de l’histoire de Corée du sud" que personne n’aura jamais attrapé. On pense donc, inévitablement, au récent et brillant Zodiac de David Fincher, qui abordait l’impuissance d’autorités mal organisées et la soif panique de vérité sous un angle encore plus "néo-docu" et sur un ton encore plus neutre. Face à cette comparaison, The Chaser confirme sa coréanitude : roublard, non dénué d’humour acide, généreux en mandales et en emphatique slow motion, il braille, il braille puisqu’ici la vérité éclate, contrairement à celles de Memories of murder et Zodiac. Elle éclate, et malgré cela, parvient à faire tout aussi mal que si elle n’eût jamais été découverte.

Poser un visage aussi inexpressif et passe-partout sur l’assassin pathologique, dont on ne connaitra jamais les motivations, ni s’il a été violé dans l’enfance, ni s’il s’habillait en fille au collège, c’est le parti pris, fort, de The Chaser. Plutôt que d’en faire un fantôme à l’identité inconnue comme dans Memories of murder, le réalisateur-scénariste crée un choc frontal entre le spectateur et lui : sa gueule et son identité auront beau être connues, il n’en demeurera pas moins un mystère. Le bellâtre Ha Jung-Woo livre ici, tout droit sorti du four, un tueur en série des moins caricaturaux : de son modus operandi à sa relative sociabilité liée à son physique passe-partout, en passant par son impuissance toute conne et sa spirale assassine décrite au début lorsque quelque chose lui échappe, tout concourt à en faire un des plus horrifiants serial killers du cinéma depuis le Henry, encore lui, de John McNaughton. Ici, pas de charisme à la Hannibal Lecter pour rendre le voyage plus "confortable", ou l’assassin plus "sympathique", ou l’idée de sa personne plus "glamour". C’est juste un gars qui tue. Ne reste plus que son acte… son acte, et ses conséquences.

Face à lui, il y a donc l’épave sans scrupule Joong-Ho. L’homme qui avait oublié, qui s’était oublié dans une posture cynique, intimée par l’environnement dans lequel il a vécu, avant qu’une aventure extrême, celle du film, le confronte à sa véritable nature, et révèle en lui cette lumière qu’il croyait lui-même éteinte. D’abord à travers la culpabilité, ensuite vis-à-vis de la petite fille, qui lui évoque celle qu'il n'aura jamais. Kim Yoong-Seok, déjà vu dans l'excellent The War of flower, dans ce rôle de chasseur brisé d'une partie de cache-cache dotée d'une véritable intensité, impressionne. C'est en bonne partie grâce à lui que ce cantique de la rédemption du maquereau fait partie des plus justes, des plus touchants, que le genre ait donnés de voir.




Puis vient la confrontation, chargée de bruits parasites que sont les seconds rôles, les silhouettes noires, le décor, et de cet événement sanglant, l’on croit discerner un message. Dans le tableau général. D’où ce drame provient-il, après tout ? Sans faire dans le systémisme facile, ne vient-il pas d’une jeune mère que le monde du travail, en lui refusant l’entrée, a livrée à la solution "facile" de la prostitution ? Ne vient-il pas d’un ancien flic que la profession a laissé doucement dériver vers le proxénétisme, alors qu’il n’aurait jamais dû s’en détourner ? Ne vient-il pas de sa cupidité en réponse à un monde cupide, qui a envoyé ladite prostituée dans la maison d’un inconnu, maison faisant passer celle de Massacre à la tronçonneuse pour la villa de la famille Ingalls ? Ne vient-il pas d’un climat social assez vérolé pour laisser un assassin occuper la maison d’un quartier résidentiel après en avoir tué l’occupant, sans qu’aucun voisin ne le remarque ? La mort viendra au bout de l’apathie générale, semblent dire l'auteur. Pire : de la même manière qu’il y avait (attention spoiler externe) le tueur et la victime dans le personnage schizophrène interprété par Cécile de France dans l’étonnant Haute tension d’Alexandre Aja, on voit à la fois dans le personnage du antihéros le responsable involontaire de l’horreur, et le spectateur horrifié par ses conséquences, ses excroissances, sa propagation endémique.

Dès lors, le spectacle épouse un peu grossièrement, pour le meilleur et pour le pire, les formes de cette charge radicale. Autorités incapables donnant l’impression qu’il n’y a aucun pilote (capable) dans l’avion, irresponsabilité d’une société civile occupée ailleurs, amer mais sûr cheminement vers un combat primitif (celui, final et symbolique, entre le maquereau et l’assassin), retour aux sources "d’homme à homme" : la succession pathologique de brutales mises sur la gueule n’est pas fortuite, dans The Chaser.

L’humanité, à la fois victime et responsable. Responsable du mépris et du dédain collectifs, qui laissent des meurtriers s’en tirer et des prostituées se faire tirer, toujours plus nombreuses, toujours plus jeunes, l’horizon s’obscurcissant. Et ce n’est pas Dieu, de passage en quelques croix rouges scintillant dans la nuit de Séoul, qui sauvera quiconque : comme le mal n’engendre que plus de mal, la pourriture générale génère la perversion de l’individu. La paresse intellectuelle, ce n’est pas un crime assez clair ; alors on laisse tout le monde libre, et tout le monde recommence. The Chaser, nihiliste à mort ? Point. S’il est fort crépusculaire et perturbant, il ne saurait toucher en remplissant son cadre de noirceur. C’est l’humanité de certains personnages qui à la fois le sauve du nihilisme pour ne lui laisser qu’une désespérante lucidité, et véhicule son message radical. L’excellent personnage de la gamine, qui d’ailleurs manque d’y passer dans un coin de ruelle sombre et des circonstances qu’on ne connaitra jamais – flou général tétanisant – est le second vecteur de ce message, après bien sûr le héros prostré.




Binarité salvatrice. Bien contre le Mal. Le Bien est un sale type, un maquereau, un désabusé qui s’était un temps oublié ; rien à foutre : face au Mal absolu, il s’accommode fort bien de la lourde tâche. Le Bien existe, tout comme le Mal, ce n’est pas une caricature, ce n’est pas du manichéisme, Na Hong-Jin nous le rappelle, en plein coeur, avec son capricieux mais mémorable The Chaser. A la fin, on n’aura pas pris autant de plaisir à voir le Mal tomber depuis la mort de la mère de Carrie (Brian de Palma, 76). Ca remonte.


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) "Average flick" : expression américaine désignant le lot commun cinématographique ("average" signifiant la moyenne). Un "average flick" est le plus souvent un spectacle sans surprise de série b, et de consommation aisée et immédiate.
(2) Running Wild, de Kim Seong-Soo, Corée du sud, 2005. Avec Kwon Sang-Woo, Yoo Ji-Tae... critique à venir sur OEx à l'occasion de sa sortie en DVD Z2, en août prochain.
(3) Le jusqu'auboutisme dans la violence radicale et sans concession de son film était tel que l'équipe entière du film dut s'unir pour le dissuader de faire de la tête fraîchement prélevée d'une des victimes une arme de Joong-Ho pour frapper Yoong-Min (sic) ! Il faut savoir que la première version du scénario était encore plus cruelle et moins accessible...

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