Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu ciné - DVD
Critiques
Personnalités/Evénements
Section télévision

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

REVIEW EXPRESS #07 - "TOKYO GIRL COP", "DREAM" & "THE MAGIC HOUR"

Pour accéder au numéro précédent, cliquer ici.


Quand les éditeurs français sont en vacances, il ne reste plus qu’à surveiller les sorties à l’étranger et traquer l’import de qualité – ou de renom. Après une première incursion dans le DVD zone 3 avec la chronique du "coup de cœur" Connected, ce sont deux imports qui accompagnent en ce douloureux mois de février notre revue d’une des seules sorties DVD françaises du moment, le film d’action Tokyo Girl Cop de Fukasaku Kenta. Leurs titres : la comédie The Magic hour de Mitani Kôki et le drame allégorique Dream de Kim Ki-duk (Locataires). Deux exemples de ce qui se fait de mieux (la comédie) et de pire (le film d’action) au cinéma nippon, et le premier mauvais film d’un réalisateur culte coréen… mais bon, l'important n'est-il pas que ça bouge ?


TOKYO GIRL COP, de Fukasaku Kenta
[SORTIE DVD] [Editions M6 Vidéo]
Japon / 2006/ Avec Matsuura Aya, Takeuchi Riki, Kubozuka Shunsuke, Ishikawa Rika...

Série z pour yoyo de luxe


K., sanguinaire adolescente en cabane, est recrutée par une agence secrète gouvernementale pour infiltrer un gang de lycéens terroristes projetant de semer l’anarchie au Japon. Avec son nouveau nom, Asamiya Saki, et son yoyo high-tech, elle va contre toute attente faire régner la justice… Après la sortie en DVD le mois dernier de son amusant X Cross, le "bon réalisateur de pub" Fukasaku Kenta continue d’être fêté cet hiver avec le présent Tokyo girl cop, mise à jour du genre cinématographique "sukeban" (littéralement : "délinquante"), initié au début des années 70. Update… failed.

Fukasaku, visiblement pas encore remis de son crime contre l'humanité (Battle Royale 2, qu'il a réalisé contrairement à Battle Royale, comme le fait sournoisement croire la jaquette française), pond une séquence prégénérique : un Tokyo ultra-contrôlé, une lycéenne en uniforme légèrement amochée, prisonnière d'une bombe à tic-tac solidement rivée à son abdomen... On retrouve même, après le générique, l'inénarrable Takeuchi Riki, oui, l'homme au ballon de rugby dudit Battle Royale 2 ! Ajoutez à cela la même obsession pathologique des adultes irresponsables, et vous l'avez compris : Tokyo girl cop, n'est rien d'autre qu'une resucée (j-)pop et teenager de Nikita, prétexte à un défilé de trips propres au fiston Kenta (dont l’incarnation du mal précitée, adulte et souvent mâle, voire capitaliste). L’amusant paradoxe du film tient dans la récurrence significative du quartier commerçant de Shibuya, Mecque des pisseuses décérébrées et des néo-beatniks fils à papa, qui trahit le courant d’existence du film, quelconque exemple de produit d’exploitation préformaté pour public prédisposé – pas exactement le top pour l’ "œuvre" d’un "auteur" supposément anarchiste comme plein de ses petits copains…

Comme d'habitude chez ce dernier, les acteurs jouent mal, mais tutoient ici les extrêmes, au point de rappeler l’infameux Fair Game de Cindy Crawford, dans la tentative désespérée du film de transformer le hamster Matsuura Aya en tueuse... non, en actrice tout court, en vain, bien évidemment (l’écouter dire "fuck" avec le plus grand sérieux du monde). Mais est-elle seulement aidée par cette intrigue-prétexte aussi sophistiquée qu'un épisode de Bioman, remplie de personnages brossés à la truelle (cf. le méchant jeune ricanant, la souffre-douleur à l'accent provincial…) ? Avec son infiltration du lycée dans un uniforme totalement différent de celui que portent les autres étudiants (discrétion garantie), sa mutation de l’état de bête féroce au début à kawaii défenseuse des faibles en moins de 24 heures, ou encore ses lignes de dialogue qui se résument à un "Salaud, tu ne mérites aucun pardon !", la chanteuse tente de se rattraper en couinant la chanson-thème du film, histoire de respecter la règle du double-coup marketing, là aussi en vain, victime qu’elle est d’une entreprise vouée à l’insignifiance. La conviction touchante qu’elle y met, doublée de celle d’un réalisateur que l’on imagine ému par les atermoiements acnéiques de son scénario, ne rend le spectacle que plus douloureux à suivre. C’est cependant à la lumière de ce "petit truc" cataclysmique en plus que s’améliore par magie le jeu de ses partenaires, Takeuchi Riki en tête, qui, bien que grimaçant au possible, en devient presque crédible.



Ce genre de choses aurait pu suffire, et les 90 minutes du film couler sans mal. Mais les duels de yoyo, qui font pourtant partie des arguments de vente du film, ne sont pas assez nombreux ni suffisamment panachés. Forcément : avec ses étudiants borderline, son quota de suicidaires, son web rassembleur et ses gourous maléfiques, Tokyo girl cop commet l'erreur de ne pas se contenter de divertir sous un angle inoffensif (contrairement au film suivant de Fukasaku, le bien plus fun X Cross), et lorgne carrément du côté de la mythologie Suicide clubienne… sans le dixième du talent d'un Shion Sono, dans le fond comme dans la forme. Le film se limite ainsi à une inutile variante du sujet dans des décors dignes d’un drama lycéen à la Gokusen, et dont l’objet limité se serait bien moins exposé au ridicule sur support papier.


DREAM, de Kim Ki-duk
[SORTIE DVD Z3] [Editions Premier Entertainment]
Corée du sud / 2008 / Avec Odagiri Jô, Lee Na-young, Park Ji-ah, Kim Tae-hyeon...

Nightmare !


Ran est réveillée en pleine nuit par des policiers l’accusant d’avoir provoqué un accident de la route. Alors qu’elle est interrogée, affirmant qu’elle dormait toute la nuit, Jin les rejoint au commissariat, affirmant de son côté être l’auteur de l’accident, parce qu’il l’a rêvé. Les deux inconnus réalisent que leur sommeil, et leurs récentes ruptures sentimentales, sont connectés…

Dream démarre joliment sur un rêve clair, une route nocturne déserte. Une fois le rêve assoupi, la réalité nous renvoie à cette même route, où s’agite la conséquence de l’acte rêvé. Les personnages ne parlent pas la même langue (le japonais du héros et le coréen des autres), mais se comprennent naturellement… comme dans un rêve ? Cette opposition linguistique distille un séduisant trouble qui flottera autour des deux protagonistes (leurs vies respectives ne semblent constituées que de leurs obsessions intimes), et constitue une belle expérimentation, l’actrice coréenne ne semblant pas comprendre le japonais, et vice-versa, sans que cela ne se remarque… au début. Par la suite, cela se remarquera, pas tant de la faute d’Odagiri Jô ou de Lee Na-yeong, que de celle de dialogues d’autistes pédalant, à l’image de tout le film, dans une semoule métaphysique mortelle, génératrice de dialogues ésotériques et totalement à côté de la plaque, jusqu’à une fin sursignifiante, à l’emphase grabataire, constituant le pire du plan "art & essai". Parce que voilà : Dream est simplement le premier vrai mauvais film de KKD – sans comparaison avec son précédent Souffle, qui montrait pourtant vite ses limites.

Le problème survient lors de cette discussion au commissariat, où l’on subit une exposition un peu trop explicite du binz, par un héros pas assez étonné de l’énormité de ce qu’il raconte ; un peu comme si le cinéaste, pressé d’en venir au "fait", méprisait ces basses considérations. Ainsi la mise en place de l’intrigue de Dream fait tout pour désamorcer la charge mystique que contenait en soi l’idée de départ. Par la force des choses, cette histoire de femme réalisant dans son sommeil les actions rêvées par un homme qui n’a pas à souffrir des conséquences perd le peu de charme que sa forme lui avait laissé. La faute à des personnages mous et surtout unidimensionnels (pas aidés par les prestations appliquées d’Odagiri Jô, horripilant de politesse, et d’une Lee Na-yeong aux grands yeux-papillons, qui semblent aussi largués et exaspérés que le spectateur), figures pardonnables quand la symbolique est forte, ce qui n’est pas le cas ici.



Parce que pour en venir au fait, faudrait-il déjà qu’il y en ait un. Or il n’y en a pas, et le réalisateur semble le chercher en vain pendant une heure et demie, pour ne laisser que de grotesques pistes. Par dépit alors, il quitte le champ du discours concret pour se laisser bercer par la métaphysique précitée, au flou bien pratique. Il se perd dans une très naïve thérapie de groupe allégorique, ou dans un symbolisme de supermarché (notamment celui figurant les antagonismes des deux amants), et cherche de l’aide auprès d’un trop théorique personnage de spécialiste du sommeil, générateur d’analyses inutilement explicites, et de raccourcis narratifs scandaleusement nuls. La réalisation de KKD apparaît logiquement hors du coup de bout en bout (cf. les scènes de rêve graphiquement hideuses), voire "téléfilmesque" dans son usage de la paresseuse bande originale. Un comble pour l’auteur de Samaria ou Bad Guy, de ces films remarqués pour la force muette de leurs images et la finesse sadique de leurs figures…

Mais la débâcle, presque antipathique à force d'apathie et de lieux communs, est indéniable. À l’éminemment ludique question de la responsabilité face aux errances de son subconscient, l'implacable Cure, de Kurosawa Kiyoshi, avait apporté des pistes autrement plus brillantes et stimulantes que ce four neurasthénique qu’est Dream. Par souci de cohérence, on arguerait que la meilleure condition pour profiter de Dream, c’est d’être endormi (hoho) ; malgré tout il faut bien reconnaître que cette belle somnambule qui fait en vrai ce qu’un homme rêve (de faire), ça fait déjà en soi une très bonne idée de porno. Suivant, Kim.


THE MAGIC HOUR, de Mitani Kôki
[SORTIE DVD Z2 (import Japon)] [Editions Fuji Television]
Japon / 2008 / Avec Sato Koichi, Tsumabuki Satoshi, Nishida Toshiyuki, Fukatsu Eri, Ayase Haruka, Kohinata Fumiyo, Terajima Susumu, Ibuki Goro...

Pour aimer à nouveau le cinéma (argenté) japonais


A deux doigts de se faire dessouder par les hommes d’un parrain local dont il courtisait la nana, Bingo, jeune gérant de cabaret débrouillard, trouve le moyen de s’en sortir en prétendant connaître un assassin mystérieux que le gang recherche activement. N’ayant que cinq jours pour ramener aux maffieux son "ami", il décide d’engager un acteur de seconde zone qui se fera passer pour lui… en faisant croire à ce dernier que tout cela est un film, basé sur l’impro, ad lib, hop. Et puis ça tombe bien : leur ville ressemble à un décor de cinéma.

Un acteur qui, face au danger, croit avoir affaire à des acteurs, avec tous les quiproquos comiques que cela peut générer, ça ne vous dit rien ? Bien sûr que si : The Magic Hour est un peu une variante nipponne, maffieuse et résolument 30’s de Tonnerre sous les tropiques de Ben Stiller. Comme si ça ne suffisait pas, son réalisateur Mitani Kôki, auréolé du succès de son vivifiant Suite Dreams (The Uchôten Hotel) a poursuivi dans la même veine, en lui conférant cette même touche de "screwball comedy" (1) dans la plus pure tradition hollywoodienne, de L’Extravagant M. Deeds de Capra à Vacances de George Cukor, en passant par Certains l’aiment chaud de Billy Wilder (car en effet, The Magic Hour n’a presque rien de typiquement nippon : mêmes ses gangsters n’ont rien de yakuza, et la ville fictive se nomme… Sucago !). Tente-t-on ? Allez : on tient là la meilleure résurrection du genre depuis le très mésestimé Grand Saut des frères Coen (1994). En toute logique, l'imagination débordante du scénario (avec un pareil concept de départ, le contraire eût été criminel) donne lieu à de francs moments de rigolade stupéfaite, mais aussi à des scènes pas tant drolatiques que franchement enthousiasmantes, comme ce moment où, sous la lueur de l’aube, les héros peinent à porter le comptable aux pieds coulés dans un saut de béton. Ce qui se ressent dans cette séquence surréaliste, est un peu de cette embardée brinquebalante d’enfant excité par l’aventure et la surprise qu’elle réserve – qualité en revanche très japonaise.



Comme d'habitude chez Mitani Kôki, le casting est 5 étoiles. Mitani a l'intelligence de suivre l'exemple des réalisateurs de la nouvelle vague US, de Rafelson à Bogdanovich, en donnant à ses acteurs des rôles auxquels ils ne sont pas forcément habitués (cf. Sato Koichi enfin dans un rôle autre que celui de – vieux – bôgosse autoritaire, etc.). De la même façon, l’omniprésent Kagawa Teruyuki (Yureru, Shaking Tokyo, 20th century boys, etc.) écope d’un petit rôle de boss sardonique qui change de ses personnages de sympathique autiste. Fukatsu Eri, dont l’immaculé sourire nous manquait un peu depuis l’échec Bayside Shakedown, nous revient sous les traits d'une peste insouciante à la Marilyn Monroe, mais dans une petite forme : un casting féminin de moindre qualité (il suffit de voir le pot de fleur dont a hérité la Ayase Haruka de Sekachû !) que son pendant masculin, voilà la seule faute qu’avait eu l’intelligence d’éviter Suite Dreams, armé lui d’une Shinohara Ryôko anthologique en call-girl blonde (!).

Mais à cela près, ce divertissement de luxe s'avère plutôt anecdotique à l'aune de l'heure magique : sans passer à la trappe son énergique frivolité, Mitani se fend ici d'un touchant hommage au septième art qui a l'intelligence de ne pas s'encombrer du pompeux didactisme habituel. Après tout, quelle plus belle déclaration d'amour au cinéma pouvait-il faire qu'à travers cette histoire d'hommes s’en découvrant la passion ? Cet esprit parcourt l’heure magique, et son interprétation, comme toujours chez Mitani, n'est pas épargnée : au jeu risqué de l'acteur jouant un acteur, Sato Koichi se surpasse. On parle d'un vrai jeu, ici, pas d'un prolongement pelliculaire du standing télévisuel, fût-il de qualité honorable ; faisant d’amusantes références à ses propres performances d’acteur, riche en micro-impros et authentique au point de rendre émouvante sa passion un peu ringarde pour les vieux films, il est intégralement épatant. Kohinata Fumiyo, avec qui il forme le joli duo fusionnel acteur/agent, a droit à la plus belle réplique d’un film qui ne manque pas de répartie : "Et n'oubliez pas : écrivez-lui une belle scène." ; "Mais... il n'y aura pas de caméra !", lui répond Bingo ; "Ca ne fait rien. Moi, je serai là."


Alexandre Martinazzo


Note :

(1) Screwball comedy : un des genres cinématographiques les plus prolifiques, né au milieu des années 30 et dont l’heure de gloire a duré jusqu’à la fin de la guerre, sans pour autant cesser de connaître de plus sporadiques mais francs succès dans les années 50 (Certains l’aiment chaud, 59). Ses caractéristiques sont un rythme soutenu, une propension à la farce et au ridicule assumé (cf. comique du travestissement et du quiproquo), une certaine dimension théâtrale, et une récurrente touche romantique.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême