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EROS - THE HAND

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Aventi

Il est des auteurs qui parviennent à surprendre tout en restant profondément fidèles à leur ligne de conduite, voire à provoquer des émotions d’autant plus intenses qu’il ne cherche pas à les dissimuler derrière des enjeux fictionnels. Wong Kar-Waï est de ceux-là, et The Hand est là pour le prouver.

Le point de non-retour

Premier indice : pour la première fois, le grand Wong commence son récit là où le point de non-retour est dépassé. Les premières images sont celles de Chang Chen au chevet de Gong Li qui se meurt, et l’exhorte de se remémorer leur rencontre. C’est donc au moyen d’une narration flash-back que se dévoile l’étrange relation entre un apprenti couturier et une courtisane de ses clientes, suite au fait que celle-ci lui ait prodigué de sa main des caresses inoubliables, autant pour lui que pour le spectateur. Cette ouverture, qui ne cache rien de l’issue du récit, est en quelque sorte une extension de la démarche de Nos années sauvages (qui commençait par les dernières images qu’avait pu voir Leslie Cheung) et Happy Together (l’apparition des cascades très tôt dans le film). Seulement, dans les deux cas précédents, les images en question ne sont pas montrées comme concluant le récit et ne trouvent leur sens qu’à la fin du film, n’altérant en rien l’incertitude quant à la résolution du drame.

On peut donc voir en The Hand une évolution narrative qui prendrait le contre-pied de 2046, ce qui est d’autant plus logique que les deux films ont été tournés en même temps. On aurait donc d’un côté l’ouverture narrative de 2046, qui fait rentrer en collision les temporalités du présent, du passé et du fantasme, et le repli de The Hand qui se concentre sur une évolution finalement linéaire et dont on connaît d’emblée l’issue.
Cette prévisibilité du pessimisme final est du reste une constante dans l’œuvre de WKW depuis In the mood for love, où par sa lenteur léthargique la mise en scène dictait d’entrée de jeu l’impossibilité des personnages à communiquer, seulement cette fois-ci la lueur d’espoir qui faisait frémir devant In the mood for love a disparu : l’art de Wongsera dès lors de nous faire savourer quelques moments épars avant une conclusion tragique inéluctable.

Plus antonionien qu’Antonioni

Dans le périlleux enchaînement des références cinématographiques de Wong Kar-Waï se distinguent aisément deux figures dominantes : Jean-Luc Godard – dont l’influence pouvait se ressentir ostensiblement dans le diptyque Chungking Express / Les Anges Déchus – et Michelangelo Antonioni. C’est surtout de ce dernier (évidemment) que se réclame The Hand, par le biais d’ellipses d’une concision d’autant plus fulgurante, encore une fois, que la trame est essentiellement linéaire une fois passée la première scène. Le film se concentre donc sur les visites de Chen à la courtisane, ce qui permet de mettre en relief sans détour la nature de leur relation : très clairement, c’est elle qui domine, et utilise Chen quand bon lui semble, pour compenser sa condition de prostituée.
Mais il est une autre forme d’ellipse, tout autant antonionienne, qui s’épanouit avec force dans The Hand : il s’agit de l’ellipse spatiale, celle qui passe par les choix de cadrage et de montage, et qui trouve son climax dans la scène-titre où Gong Li masturbe Chen. Du "centre de l’action" on ne voit rien, non que WKW n’ait voulu se concentrer sur les expressions des visages, ou encore jouer la carte de la facilité en "suggérant pour mieux montrer". L’ellipse spatiale est question de point de vue, et ici on est du côté de Chen : il est donc nécessaire de ne pas montrer ce qui constituera pour lui tout au long du film l’élément de soumission. Et c’est à ce titre que cet elliptisme spatial véhicule autant de force émotionnelle et érotique. Ces deux formes d’ellipses font que The Hand transcende clairement son format imposé de film de 40 minutes en intégrant la concision au cœur même de sa démarche esthétique.

Enfin l’amour

Que reste-t-il donc au-delà de la double référence à Antonioni et au reste de la filmographie de Wong Kar-Wai ? Beaucoup. Tout d’abord une nouvelle donne dans la direction d’acteurs : d’un côté Gong Li a une marge de jeu dont aucun acteur de WKW a pu se vanter, étalant plus que jamais l’éclat de son jeu. De l’autre, la performance en soi peu renversante de Chang Chen est totalement magnifiée par la mise en scène qui adopte son point de vue : jamais Wong n’avait à ce point "utilisé" un acteur comme seule "image".

Mais par-dessus tout, The Hand fait figure de nouveau pas franchi dans la thématique au cœur de l’oeuvre de Wong Kar-Wai qui est le rapport entre le temps et l’amour. L’amour chez Wong Kar-Wai a toujours été confronté à des problèmes de timing (si l’on excepte As tears go by, exemple plus complexe) : tantôt déjà accompli et insatisfaisant (Nos Années Sauvages, Happy Together), tantôt totalement versatile (Les Anges Déchus et, dans une moindre mesure, Chungking Express), tantôt impossible à atteindre et relégué au rang des espoirs sans lendemain (In the mood for love et 2046), tantôt mû par des passions contradictoires (Happy Together et 2046), ce sont toujours les confrontations des temporalités des personnages qui sont la cause de leurs échecs.

Dans The Hand, Gong Li, déchue de son piédestal par la maladie, fait appel dans ultime élan de survie à Chen pour qu’il lui confectionne de nouvelles robes. N’ayant pas son mètre, celui-ci devra prendre les mesures avec ses mains. Pour la première fois, deux personnages de Wong
Kar-Wai s’aiment réciproquement, de la même façon, avec la même présence temporelle. A ce moment, pour la première fois du film (jusque là les choix musicaux s’étant avérés un rien décevants), la musique, les élans des corps et la mise en scène au plus vif de leur passion participent du même souffle.

Il se pourrait donc qu’après l’impasse de 2046, cette scène soit l’aboutissement d’une période du cinéma de Wong Kar-Wai avant un renouveau total, tel que The lady from Shanghaï peut le laisser espérer.

Guillaume Denis
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Heaven

Qu’y a-t-il de plus dur à surmonter, entre perdre un amour que deux vies ont rempli, et réaliser qu’on l’a perdu avant même de l’avoir vécu ?

Cette question sans réponse possible, composée uniquement de faits que l’on ne voudrait jamais rapporter, pourrait bien résumer The Hand ; mais ce ne serait toujours pas ça.

The Hand est un constat terrorisé d’impuissance, qu’un esprit mélancolique aggrave, théâtralise, transcende. Cette impuissance est celle de son protagoniste masculin, homme que la jeunesse rend trop peu précautionneux, face au spectacle de la perte de ce qui semble être son premier amour. Premier amour est peut-être une expression galvaudée, puisque beaucoup de ceux qui disent l’avoir vécu le situent dans la jeune adolescence, à un moment de la vie où bien trop peu de chemins se sont dessinés pour que l’amour ait une quelconque signification ; et pourtant, il s’agit bien de cela : nous avons au commencement un homme, puis une femme, belle ; la courtisane, plus âgée que lui, fait de leur premier entretien une initiation mémorable, affirmant son statut d’amante-mère face au jeune homme que l’on imagine vierge.

Traumatisme : les hommes cherchant en leurs amantes, fussent-elles éphémères, un embryon maternel, sont souvent ces mêmes individus en quête d’un amour unique, perpétuels déçus des ratés entre deux sexes qu’à la fois rien et tout oppose. Le premier amour trouve ici pour objet une pute, figure clichée d’une pourquoi pas imagerie anti-machiste, dont Wong Kar-Wai tire l’essence sulfureuse intrinsèque sans se soucier des stéréotypes qu’un esprit frustré décèlerait, ça et là. Après tout, il n’a pas beaucoup de temps : quarante minutes, c’est plus facile à attendre passer que l’an 2046. Et si cette contrainte de temps avait permis au cinéaste de livrer un de ses plus grands films, si ce n’est le plus grand ? Les meilleurs cinéastes ont démontré que, pour reprendre les mots de Brassens, le temps ne fait rien à l’affaire : un faiseur talentueux pourra toujours raconter plus de choses en cinq minutes qu’un tâcheron de major hollywoodienne en cent vingt. Ici, fort de son équipe régulière comprenant son chef opérateur de toujours, Christopher Doyle, Wong Kar-Wai a quarante minutes, soit bien assez pour s’échapper d’une structure clippesque, et assez peu pour ne pas réitérer les erreurs de ses précédents films, soit les longueurs nombrilistes et paresseuses. Avec The Hand, un cinéaste dont l’œuvre commençait à virer à la masturbation proto-artistique reprend ses galons de grand en contant une histoire de masturbation au sens littéral. The Hand, ode à la masturbation ?



Ce n’est pas ça non plus. Qu’est-ce que la masturbation dans le segment chinois de Eros ? Comporte-t-elle seulement quelque chose d’érotique ? Ce qui est érotique, c’est plutôt la façon dont Wong Kar-Wai compose ses plans, de manière à rendre palpable la chair en technicolor, à nous faire sentir la chaleur, puis la perte de vie, des corps. Mais ce n’est qu’un artifice : la complexité de l’homme ne le débarrassera jamais de sa nature animale, le cinéaste a toujours filmé des êtres à l’instinct prédominant ; il n’y a ici rien de nouveau. Alors que raconte The Hand ? Peut-être une scène. L’avant-dernière, pour être exacte, la dernière entre Elle et Lui, alors qu’il est trop tard pour un happy hand. Il s’agit bien d’un premier amour. Après plus d’une demi-heure purement Wong Kar-Waïenne (extrême-orientale ?) où tout se pense mais rien ne se dit, si ce n’est avec les mains dans une mémorable séquence, d’où vient alors cette communion spirituelle entre deux êtres symboliques qui, en quinze années de cinéma, ne s’étaient jamais qu’effleurés ? Les larmes coulent, mais trouvent cette fois-ci un sens à leur chute ; et elles coulent en slow motion, comme cette main que Gong Li, une énième fois sublimée, passe gauchement devant ses lèvres pour épargner son dernier prétendant. Peer Raben, le brillant compositeur de Fassbinder, sort les violons, et l’expression perd alors tout son péjoratif tant la grâce et la tristesse se conjuguent à la perfection, dans une symphonie à la fluidité déchirante.

La main est la mère, et le père, et Dieu, et l’univers ; elle est l’ensemble des valeurs, ce pour quoi l’on vit, la logique par laquelle on traverse les années sans perdre la tête ; The Hand est l’histoire de sa mort, et de ce qu’elle implique. La fuite des bases ; le regard dans le vide, comme celui de Chang Cheh dans le dernier plan ; Comme la perte d’un premier amour. C’est ce qui rend le film si discrètement spectaculaire ; en quelques scènes, Wong Kar-Wai rappelle en l’homme ce qu’il a perdu d’innocence.

L’exclusivité des chefs d’œuvres?

Alexandre Martinazzo

The Hand, de WONG Kar-Waï, avec Gong LI et Chang CHEN, 40 min, 2005. Troisième partie de la compilation Eros.