Disponible en DVD zone 2 aux éditions TF1 Vidéo
Cette année, le second film de Kim Ki-duk sur nos écrans. Autant Locataires se lisait volontiers en diptyque avec Bad Guy, autant celui là radicalise l’Ile. Thématiquement, il s’agit d’une mise en scène du même type d’activité : la pêche. Diégétiquement, un personnage est privé de possibilité de mouvement, limité aux quatre côtés de son bateau, l’autre fait la navette avec l’extérieur. Enfin, l’aboutissement du film voit la disparition de l’appareil flottant. Radical et donc forcément moins facile d’accès.
Kim Ki-duk, il est maintenant évident, progresse dans son travail figuratif par petites, imperceptibles touches. Si par exemple la défloration apparaissait dans Bad Guy, elle était violente et contrainte. Ici défloration il y a, mais consentie et plus symbolique qu’effective. Elle est véritablement métaphorique. Nous avons affaire à un film fort et véritablement problématique mais, cette fois, épuré à l’extrême. L’intrigue consiste simplement pour un vieil homme de préparer son mariage avec la jeune fille dont il s’occupe depuis son septième anniversaire et qu’il a tenue à l’écart de toute vie normale – impure pourrait-on dire. En somme, il s’agit d’une adaptation de l’Ecole des femmes.
Formalisme quand tu nous tiens
Kim Ki-Duk aime manifestement les films à dispositif, les films réglés sur des choix figuratifs radicaux. L’un d’entre eux, le mutisme des acteurs principaux, est repris, mais encore développé, affiné. On se doutait bien dans Locataires, que Kim Ki-duk entreprenait de préciser que la parole n’était pas un interdit, qu’en somme il voulait arriver à en faire autre chose que du vide et de l’informatif. Rien de moins impossible dans ses films que « Passe-moi le sel. »
Ici, les choses se font plus claires. Une des réplique nous énonce notre propre surprise « Alors vous n’êtes pas muet. » C’est un trait, là encore, tout à fait récurrent : aux personnages doués de parole, il donne le pouvoir de dire, dans leur discours vide, les mots – en fait – du spectateur. D’ailleurs ce spectateur est toujours convoqué dans ses films. Dans Locataires, le spectateur était à n’en point douter personnalisé dans le geôlier. Ici, il revient sous les traits des pêcheurs occasionnels, discret, dilué et de fait, plus insaisissable.
La simplicité du décor est aussi posée en principe. Toute l’ouverture du film ne vise que la mise en place de cette scène unique, dont il parcourra l’ensemble des possibilités et la continuité dans un plan quasi séquence de poursuite. Entrée dans le film, un plan-séquence de quelque minute fixe l’eau, limite infranchissable par la jeune fille et se redresse sur le bateau, puis le cadre se resserre, comme pour nous signifier la restriction des possibilités. Le mouvement ici s’accomplit de la réduction a minima que tentait déjà l’Ile. A cette différence que l’Ile proposait un décor grandiose (Printemps, été, automne, hiver et … printemps itou – duquel il conserve le cycle en dix ans, donné constitutif de l’évolution de l’homme) dans lequel bien des esprits chagrins pouvaient se réfugier. Là, les montagnes ont disparues et on songe à l’écran numérique où apparaît une image : ils s’extasient mais l’image nous montre un horizon vide, rien, qui est aussi l’annonce du plan de fin.

Dispositif parle-moi
Réduire ainsi les possibilités filmiques pourrait n’être qu’un vil moyen d’économie. Mais quand bien même, nombre chefs d’œuvre sont nés de telles contraintes, car elles obligent l’esprit fainéant à penser. Elles libèrent aussi l’auteur qui alors peut se charger de beaucoup de choses en équipe réduite et éviter des lourdeurs logistiques handicapantes. Se débarrasser de tout l’emballage présente le même intérêt que de se débarrasser des fioritures du dialogue. Elle met l’accent sur ce qui reste. Ici, nul loisir de se réfugier dans la contemplation de l’horizon ; et quand Kim Ki-duk nous montre sur un fond bleu uni le drapeau coréen à moitié déchiré, nous voyons d’emblée que son seul intérêt est ce drapeau lui-même et le symbole qu’il véhicule.
C’est-à-dire qu’une profonde logique est à l’œuvre. L’esthétique que développe Kim Ki-duk est celle du détail. Ce qui signifie, c’est l’infime variation dans le regard, dans le geste, dans la caméra. Mettre une vitre entre deux personnes n’est assurément plus un simple jeu scénaristique ou variation de prise de vue, du fait de la réduction des moyens à l’essentiel, cela devient un choix vital. De même à plus forte raison, les choix de plans, les gestes…
Se refuser à tout effet imposant, signifiant par son évidence même revient à mettre le spectateur devant cette évidence que l’imperceptible est tout le sens. Mais aussi que l’évolution purement dramatique ne dit au final que peu de chose, et pour cause, il ne se passe pas presque rien sur ce bateau : tout n’est que l’attente de son naufrage.
L’économie du détail se manifeste au tout début, dans la séquence prégénérique que nous avons évoquée. Une série de plans très rapprochés sur le vieil homme préparant son arc à musique nous montre le détail des gestes, leur économie, leur précision. Nous voyons aussi des détails du personnage qui ne nous est pas donné intégralement et finalement un détail de la jeune fille : son regard. Alors nous la voyons sourire. Sourire ? peut-être car nous ne voyons pas la bouche ; mais dans son regard naît une étincelle, celle de la jeunesse aussi, un plissement léger qui nous dit un sourire complice, coquin…

Manifeste du détail. Voilà tout ce qui compte : le petit rien.
Alors oui, nous aurions pu aussi parler de la fin de l’enfance, thème cher à Kim Ki-duk et de la scène extrêmement puissante de la défloration. Nous aurions pu aussi évoquer la vision de l’amour très particulière de l’auteur, une vision éthérée et idéale qui traverse ses œuvres en s’infléchissant elle aussi. Et précisément, ici surviennent des détracteurs, les reproches infondés : cette œuvre est quasiment identique à des choses qu’il a déjà faites. Nous trouvons les mêmes thèmes, les mêmes motifs figuratifs.
Pourtant tout est différent, à chaque fois. Et dans ce film Kim Ki-duk nous donne une clef explicite : esthétique du détail… hystérie du détail.
Matthieu Guinard
L’Arc de Kim Ki-duk, Corée du sud, 2005