Mardi 22 novembre, mardi noir, grève SNCF, 1 train sur 3 sur le réseau province, 1 train sur 4 sur le réseau corail… C’est un signe. Il est temps de partir, d’attraper la tangente, de suivre TAWADA Yoko dans ses étranges voyages somnambules en train de nuit. En territoire mobile, où tout devient possible, où le quotidien devient forcément insolite et bascule parfois dans l’anormal, vous n’êtes plus maître des évènements, ils vous dirigent, vous vous adaptez, emporté dans son Train de nuit avec suspects. Nous sommes embarqués...
« Votre attention s’il vous plaît… »
« Doppelgänger » signifie le double, renvoie au sosie, à la double voie. Tel est le nom de la collection des éditions Verdier qui publie Train de nuit avec suspects de TAWADA Yoko ; un nom et un sens qui colle à la vie de cette romancière aux deux patries, le Japon et l’Allemagne, aux deux langues et écritures, aux deux carrières – elle obtient de nombreux prix dont les prix Akutagawa (1993) et Gunzô (1991) au Japon et le prix Adalbert-von-Chamisso (1996) en Allemagne. Débarquée de l’extrême orient en 1979 par le Transsibérien, TAWADA est une étrangère, à Hambourg – où elle vit depuis 1982 – comme à Tokyo – où elle est née en 1960 –, en transit, entre deux mondes.
« Voie A, attention au passage d’un train… Eloignez vous de la bordure du quai.»
Hambourg Dammtor destination Paris, Donaueschingen destination Graz via Zürich, Trieste destination Zagreb, Zagreb destination Belgrade, Xi’an destination Pékin, Moscou destination Irkoutsk, Irkoutsk destination Khabarovsk, Hambourg destination Vienne, Hambourg destination Bâle, Linz destination Hambourg Altona, Berlin destination Amsterdam, Patna destination Bombay, ? Destination nulle part. Treize destinations, treize départs, treize voitures, treize séquences, treize déplacements, treize trains de nuit… Dont le personnage ne rate aucun départ, angoissée qu’elle est de la possibilité d’un retard, elle arrive toujours en avance. Elle est danseuse, un corps, une lévitation. Elle ‘subit’ un étrange chorégraphe : le narrateur qui la vouvoie, à la manière des «livres dont vous êtes le héros » que vous dévoriez étant enfant – vous entrez dans l’auberge des Trolls et… « Vous avez tendance à toujours arriver à la gare longtemps avant l’heure du départ. Cette tendance ne fait qu’empirer au fil des ans, et vous imaginez que, vieille, vous vous trouverez sur un quai, embrasée par le soleil levant, attendant le train qui part la nuit suivante. » Une autre littérature. Où chaque translation nocturne est une rencontre, une perturbation, un rêve, un meurtre, un incident, un chaos ou tout du moins la possibilité d’un chaos.
Treize compartiments dont chacun renferme une histoire, semble une nouvelle, mais tel un réseau ferré, TAWADA tisse et ramifie les correspondances, la narration inscrivant le rythme – écho de la cadence du passage sur les rails, ou, plus sûrement, résonance des voix d’annonces en gare indiquant au voyageur son quai, son horaire et son train.
« Votre TGV vient de subir un retard important… »
Le premier départ doit vous mener à Paris, vous y arriverez certes mais en autocar, la France est bloquée par la grève, et à la frontière belge vous êtes priée de descendre du train. Vous vous interrogez sur la façon dont vous vous rendrez au spectacle de danse dans lequel vous jouez, mais une fois arrivée à Paris vous constaterez que, conséquemment à la paralysie sociale, votre spectacle est annulé. Lors vous repartez, toujours en autocar, vers Bruxelles afin de regagner une gare qui vous ramènera en Allemagne, malheureusement vous débarquez bien à Bruxelles mais dans la gare d’embarquement Eurostar dont l’unique destination est Londres ; et vous vous dîtes, pourquoi pas Londres ?…
Ainsi de suite, vous ricochez sur la vie au hasard des dérives et des wagons, vous passez la douane Yougoslave en cachant du café dans vos bagages pour rendre service à vos voisins de compartiment ; allant à Belgrade vous rencontrez un drôle de type dont vous découvrez la cicatrice postiche à l’arrivée ; en chine vous surnommez deux cagoles locales « les fées du jardin des pêchers » et dans un demi sommeil vous pensez qu’elles ont assassinées ce marchand bridé grande gueule et vulgaire ; prise à témoin d’une querelle de couple entre Moscou et Irkoutsk vous vous déclarez chaman auprès d’eux et leur révélez l’avenir ; vous êtes tombée du train en plein milieu de la plaine de Sibérie, recueillie, vous et votre hôte devenez androgynes tandis que vous baignez ; sur le trajet vous menant à Vienne, il ne vous arrive rien et vous vous en étonnez ; une comédienne croisée dans le train de Bâle vous fatigue avec ses histoires d’actrice d’avant-garde ; vous mêlez parfois botanique et cinéma à Linz ; vous dédaignez un enfant en danger car vous êtes absorbée par votre roman policier ; en Inde vous rencontrez Vishnou dans une file d’attente, puis contre un coupe-ongles vous récupérez un « billet à validité éternelle » ; « dès que vous aurez fini ce voyage, le train suivant arrivera. Et ce voyage fini, le suivant commencera aussitôt. Et c’est ainsi que les voyages dureront toujours. »
« Le train TER à destination de Plaisir-Les Clayes départ 19h38 partira voie une… »
« Quand vous êtes passagère dans un train, vous n’êtes plus la même que sur scène, vous n’avez nullement l’intention de vous faire remarquer. » La danseuse danse discrètement lorsque les roues commencent à crisser, elle observe et imagine les trajectoires des êtres qu’elle heurte, construit leurs destins à partir de ses perceptions de leurs accessoires, morceaux, particules et fragments. Tous les possibles sont permis, réalités et songes s’entremêlent et TAWADA nous entraîne volontairement vers cette fine frontière des demi sommeils, rêves éveillés, somnolences, où les réels se troublent d’interférences, glissent flous, tremblent. « Une stridence de roues sur les rails ronge la lune, la gare surgit bien nette au milieu du cosmos ténébreux. Où est le haut ? Où est l’Est ? » Les repères
s’estompent, vous naviguez à vue dans l’espace clos de la voiture, il vous semble alors que le voyage est confinement, sa destination vire à l’anecdote, seul compte le transport. « La gare est sombre et vous ne distinguez pas bien l’intérieur. Le taxi que vous avez commandé à Moscou n’est pas là. Qu’allez-vous faire, à présent ? » Oui, qu’allez-vous faire, à présent que vous êtes arrivée ? Puisque l’événement est à l’intérieur des wagons, dans leurs parenthèses ferrées, la vie s’y déroule même si fantasmée, invoquée, recréée. Et dans ce biotope la faune est suspecte, claudicante et bancale, biscornue, car le malin n’est jamais loin, « dans un train de nuit, il était rare de tomber sur quelqu’un qui soit clairement vampire de la tête aux pieds. Le diable est dans les détails, a dit M. Beck. » TAWADA creuse les éléments et les principes, corps fixes et transferts des âmes, elle brouille les cartes. A la manière des rotondes à locomotive, nous tournons mais restons immobiles, mais à force de pivoter l’on se déboussole. Vous vous effacez, vous vous cachez derrière les autres, s’agirait-il de se perdre ? Enfin vous disparaissez « dans le sommeil, allongée, immobile, enfermée, sombre, sans parole, sans vous-même, de plus en plus petite, mince, calme, dans la nuit. »
« Attention ce train est terminus, tous les voyageurs descendent de voiture. »
Johann Cariou
TAWADA Yoko, Train de nuit avec suspects (titre original : Yôgisha no yakôressha), traduction de SEKIGUCHI Ryoko et Bernard BANOUN, collection Der Doppelgänger, Editions Verdier, 2005.
Du même auteur et dans la même collection, aux Editions Verdier : L’Œil nu, Opium pour Ovide, Narrateurs sans âmes.