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SHAN SA - LES QUATRES VIES DU SAULE

Un jeune lettré en quête de reconnaissance, une femme obsédé par son frère jumeau, un adolescent révolutionnaire poursuivant un but lointain et une femme dans la fleur de l’âge déjà lassée par l’amour, telles sont les quatre vies du saule. Avec son second livre, ayant reçu le prix Cazes en 2000, Shan Sa explore toujours les terrains tortueux de l’amour mais ne laisse jamais de côté la dimension historique, qu’elle mêle avec brio à ces perpétuelles interrogations sur la vie.


Sous forme de quatre nouvelles, Shan Sa sillonne les vies, traduit les premiers amours, les premières révoltes, les premières trahisons.


Sous la dynastie des Ming, Chong Yang se veut de devenir le lettré le plus reconnu de la Cour. Il commence par s’exiler dans une montagne puis épouse une femme dont la simplicité fait l’essentiel du charme. Son amour pour la reconnaissance et les belles choses lui font oublier petit à petit sa vie d’avant et il se fait prendre au piège dans ce cercle infernal qu’est la Cour impériale…


Toujours sous la dynastie des Ming mais cette fois-ci un siècle auparavant, Chunning nous conte son histoire. La sienne et celle de son frère jumeau Chunyi. Ils se détestent, rivalisent à la moindre occasion, mais la frontière entre cette haine et l’amour est si fine qu’ils jonglent entre ces deux sentiments tout leur l’adolescence. Leur famille se dégrade de jour en jour et ils essayent tant bien que mal de se protéger du malheur qui plane au dessus de leurs têtes.


Un Grand Bond en avant s’effectue, nous voila en 1966, époque où le communisme fait rage en Chine et où la Révolution culturelle sournoisement élaborée par le président Mao Zedong monopolise petit à petit le cerveau d’une jeunesse robotisée. A Pékin, Wen se lance dans la lutte des classes et décide de s’engager fermement dans cette voie politique. Il part défricher les terres reculées et débute son parcours de garde rouge. C’est là qu’il rencontrera Saule, elle qui fera de son temps et de son espace un vaste océan de bonheur.


Pas de prolongations pour la dernière histoire puisque l’auteur nous offre en sept pages le rêve plein d’espoir d’une businesswoman, cherchant en vain son prince charmant.


Triste saule


Les quatre vies du saule se compose donc de quatre nouvelles qui contiennent chacune une référence au saule pleureur. Connu pour ses feuilles tombantes, il pleure, et l’œuvre de Shan Sa elle-même s’imprègne de cette tristesse. Via ce saule, elle jongle dans le temps, transvasant ce chagrin auprès de chaque personnage, dont le sort parait défini d’avance. Elle décrit très finement l’attachement de Chong Yang pour ses saules pleureurs qu’il a plantés depuis l’enfance, et fait vivre ceux de la deuxième nouvelle en les comparant furtivement mais concrètement à des êtres humains, dont l’âme s’anime et se meurt. Cette contemplation de l’âme pour les saules traduit vraiment le rôle qu’ils avaient en Chine, considérés comme symbole de la mort et de la renaissance. L’auteur laisse toujours flotter derrière la moindre joie un mauvais pressentiment, une aura de malheur dont le saule semble être le responsable malgré lui.


Ces brèves références au saule dans les deux premières nouvelles n’en font pas moins leur importance, et c’est justement leurs discrétions qui permettent à l’auteur de disséminer progressivement cette angoisse, augmentant petit à petit le mauvais présage qui menace ces condamnés. Le renvoi au saule pleureur lors de la Révolution culturelle est cette fois ci indéniable : l’héroïne s’appelle Saule. Shan Sa confirme nos doutes sur ce nom qui semble porter malheur et accorde une fois de plus au saule un destin tragique hors de son contrôle. Cependant, elle change la donne avec la nouvelle finale, en laissant au lecteur le soin de s’imaginer lui même la destinée de cette jeune femme. Le message est bien passé : le conditionnement que l’on subit par ces trois précédentes fins déchirantes nous laisse seulement penser que la pauvre femme connaîtra le même sort que les autres.


Mais, malgré cette intuition néfaste qui plane au dessus des têtes de chaque protagoniste, c’est un sentiment d’amour pur qui rayonne tout le long du roman. L’amour, les questions existentielles, l’être humain si simple, voila ce que Shan Sa nous lance depuis ce livre regorgeant de vérité.


Elle court, elle court, la maladie d’amour...


La concomitance entre êtres humains ne s’avère exister que par une seule et même chose : l’amour. Shan Sa l’a bien compris et en fait le point fort de ses romans. Le dévouement, la confiance, le partage, tout cela flotte au-dessus de ces paysages souvent en guerre.


Chong Yang et sa bien aimée se posent bien des questions. Pourquoi Lü Yi tient tant à une vie sans artifices, alors que lui voudrait réussir, se hisser tout en haut des marches de la Cour impériale ? Malheureusement, amour et ambition ne peuvent coexister et à travers cette décadence progressive du personnage l’écrivain nous laisse voir de nous même le résultat d’une vie, où le désir matériel a ruiné considérablement ce qui était une esquisse du bonheur.


L’amour entre jumeaux ressort aussi dans deux nouvelles, et cette relation fusionnelle qui leur est propre est décrite par un quotidien «je t’aime moi non plus ». Shan Sa retrace les tourments de chaque âge, et après avoir exprimé ceux d’un adulte et d’une enfant, vient le tour de l’adolescent révolutionnaire. Il rencontre Saule, et c’est le coup de foudre. Cette complexité adolescente et ses recoins obscurs, nous ramènent à cet état d’insouciance primaire où notre vie ne se résume plus qu’à l’autre.


Shan Sa nous livre beaucoup d’interrogations, et nous fait réfléchir sur les nôtres par la même occasion. Elle relie finalement tous ces doutes en nous prouvant avec la dernière nouvelle, qu’une femme moderne est sujette exactement aux mêmes incertitudes que Chong Yang au quinzième siècle.


Voyage au centre de la Chine


Les liens forts et l’amour passionnel, renaissent comme le phénix, peu importe l’endroit où l’époque, ni même les conditions de vie. En effet, Shan Sa s’adonne à son plaisir favori, celui de mélanger amour et dimension historique de sa Chine natale. Elle ne laisse échapper aucun détail et manie très habilement l’art descriptif. Pas de palabres inutiles et l’on avale ce contexte authentique à grandes gorgées, en aucun cas rébarbatif, follement cultivant ; le décor est recréé, les scènes réalistes et l’on a l’illusion totale que Shan Sa a vécu dans chaque époque pour nous en livrer si minutieusement des détails.


La manière dont les lettrés doivent passer le concours pour être admis est étonnante et le lecteur, en immersion, ressent avec Chong Yang chaque goutte de pluie qui tombe lorsqu’il écrit son manuscrit. La cérémonie pour bander les pieds de la petite Chunning est terrible, la douleur révélée s’infiltrant dans notre corps. Le Grand Bond en avant qui précède la Révolution culturelle nous entraîne cette fois-ci au cœur des tourments d’un jeune homme en quête de soi mais surtout d’une nouvelle Chine. Sa tendresse débordante pour Saule contraste avec ce paysage torturé. Tout ce passé est présenté d’une vision tellement subjective qu’elle bouleverse le lecteur tant habitué à ses manuels d’histoire.


Avec ce second ouvrage, Shan Sa tisse un fil entre chaque nouvelle, nous révélant tourments et bonheur à chaque époque, illustrant les rêves de chaque génération. Une œuvre qui laisse un goût rêveur malgré ce saule pleureur toujours présent autour des personnages.


Xia Lo

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