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TOKYO ELECTRIQUE

La couverture de Tokyo Electrique - une lycéenne japonaise en uniforme sur fond criard de néons tôkyôïtes - nous laisse tout de suite sceptique quant à son contenu : on s’attend encore à subir une série de stéréotypes sur les jeunes japonais. Mais l’éclectisme de ce recueil de nouvelles nous surprend rapidement, ainsi que sa mise en valeur des sentiments humains. Cinq histoires, de cinq auteurs différents, relatant tout simplement la vie, avec pour toile de fond une face de Tôkyô encore trop ignorée en France.


Début difficile


Cette compilation d’auteurs nous ouvre les portes d’un cœur inconnu, celui de Tôkyô, décorum mélangeant tous les âges, toutes les vies. Afin de mieux cerner les différents endroits évoqués, il est judicieusement dessiné au début du livre une petite carte de la capitale, nous mettant tout de suite en confiance.


La première nouvelle contraste définitivement avec ce que l’on attendait du livre : cinq héros, allant de trente-cinq à cinquante ans, traînant dans leur bar habituel, le Fugugawa. On pensait avoir tout de suite affaire à une jeunesse décadente et pourtant non ; ce sont cinq hommes, qui parlent d’une femme mystérieuse, Yumeko. Cette nouvelle écrite par Muramatsu Totomi, surprend même un peu trop, en fait, histoire un peu ringarde qui aurait fait un bon roman policier si plus long ; mais en cinquante pages, l’auteur ne peux pousser suffisamment l’intrigue, et nous coûte un léger ennui. Mais parallèlement, cette première nouvelle soulève de fortes questions existentielles : les cinq amis s’interrogent sur Yumeko, une habituée du bar depuis peu, qui pourrait bien être une criminelle, d’après certains dires. Doit-on juger les gens à leur apparence ? L’auteur démontre bien que selon les endroits et les critères sociaux, un homme est perçu totalement différemment. Ce débat animé montre aussi l’indifférence qui règne dans les grandes villes, à quel point les gens ne se remarquent même plus entre eux… un résumé global de la population de Tôkyô nous est livré, population qui d’ailleurs n’est pas si éloignée que ça de la nôtre.


Jeunesse et sentiments sincères font enfin bon ménage…


Le livre regroupe en deux parties les quatre histoires restantes : la deuxième et la troisième sont liées par la jeunesse des protagonistes. Une des deux fait quand même place au fameux "sexe, drogue et rock n’ roll", celle de Morita Ryûji, Les fruits de Shinjuku. Ryôta et Ichirô ne vont plus à l’école, se droguent avec tout ce qu’ils ont et vivent dans un minuscule studio. En face, un hôtel. Ryôta, le narrateur, se prend de passion pour la prostituée philippine qui y travaille. Il l’épie chaque jour, puis la rencontre. Maria, si jeune et si débrouillarde, l’humanise, lui, robot de la société détaché de toute peur. Les fruits de Shinjuku est une très belle nouvelle pleine de mélancolie, peignant une jeunesse désireuse de se raccrocher à n’importe quoi pour survivre. Morita réussi à exploiter autrement un thème quelque peu récurrent dans la littérature nipponne traduite, façonnant cette histoire pour en faire quelque chose de touchant et de profondément triste ; mais donne malgré tout espoir en une jeunesse meilleure, que la passion peut sauver à tout moment.


Cette jeunesse se retrouve aussi dans la nouvelle de Hayashi Mariko, Amants pour un an (1). Hayashi nous imprègne totalement de la candeur d’Eriko, vingt-six ans. Sa rencontre avec Yôichiro la bouleverse, bien qu’elle se dise méfiante des hommes. Malheureusement, ce jeune homme a déjà une fiancée, partie au Etats-Unis pendant un an. Il propose donc à Eriko d’être sa petite amie durant cette année. La façon de douter d’Eriko, toutes ces questions existentielles qui la tourmentent un peu plus chaque jour, nous renvoient littéralement à notre période d’adolescence. L’amour qu’elle ressent pour son amant est si fort, qu’on la voit revivre pleinement tout au long de cette année les douleurs de l’amour ayant réveillé son cœur endormi. Bien que notre fleur bleue ait déjà vingt-six ans, son raisonnement de collégienne dessiné par la plume aérienne de Hayashi nous rappelle nos premières peines de cœur. La jeunesse Tokyoïte est enfin décrite de façon simple, et les otakus et autres enjôkosai (2) sont pour une fois mis de côté.


Se raccrocher aux choses les plus simples


Si Tokyo Electrique décrit sensiblement bien les sentiments de nos jeunes héros, il décrit encore mieux ceux que peuvent éprouver leurs aînés, à travers notamment la passion d’une femme au foyer pour les commissariats… c’est en effet dans la nouvelle de Fujino Chiya qu’apparaît une histoire pour le moins originale, voire proche de l’absurde. Une petite fille, Mika, pose un soir une question à sa mère : « dis, maman, pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de femmes dans les postes de police ? » Ce genre de questions pourtant si typique d’un enfant obsède alors complètement la mère de Mika, Natsumi ; elle va chaque matin faire le tour des commissariats, et finit par y passer la moitié de son temps. Fujino montre l’obsession de cette mère, qui grandit au fil du temps, pour finalement devenir sa première passion dans la vie, son oxygène. Le vide de cet adulte, pourtant comblé à première vue (mariée, un enfant, classe sociale moyenne) est si surprenant que l’écrivain prouve une fois de plus la différence entre apparence et sentiments. Son style détaché et simple nous ferait presque penser à des romans pour enfants, ce qui fait justement tout son charme.


L’histoire la plus touchante est sûrement celle de Shiina Makoto, La tente jaune sur le toit. Un salary-man, M.Fujii, perd son modeste appartement dans un incendie et décide de s’installer avec sa tente sur le toit de son entreprise. Vivant en haut de cette tourelle, il devient par là même libéré de toute contrainte morale et surtout physique : si le toit se trouve à peine doté de choses les plus élémentaires, notre narrateur ressent agréablement la différence entre ses vingt mètres carré encombrés de Playstation, télévision et autres, et son toit le met lui en contact direct avec les cieux. N’ayant eu plus rien qui fasse battre son cœur, rongé par le quotidien, il redécouvre à présent un plaisir immense et pourtant des plus simples, celui de regarder les étoiles du ciel de Tôkyô, qu’il n’avait jamais vues auparavant. Shiina donne à cette histoire simple une dimension extraordinaire, manifestant peu à peu les désirs de son héros emprisonné dans Tôkyô : complètement étriqué par sa société et ses mœurs, il se libère chaque fois un peu plus, laissant tout ses soucis de travail ainsi que le tintamarre de la ville derrière lui, se redécouvrant en tant qu’homme, retournant aux sources primaires, décidant de prendre comme partenaire un petit chiot qu’il sauve de la mort... L’auteur prône à travers notre héros le retour aux choses simples, constatant que la société nipponne ne s’est que trop enlisée dans un consumérisme qui pourrait la mener à sa perte. Une magnifique histoire dont on ne peut qu’apprécier la beauté et la simplicité.


Tokyo électrique assène un coup dur à la culture de satisfaction immédiate : "Jetez téléphones portables, télévisions et ordinateurs pour venir vivre d’amour et d’eau fraîche !" Semble t-il asséner. Mais derrière cet extrémisme se cache une vraie crise, qui touche l’ensemble de la population. Chaque personnage du recueil semble chercher constamment quelque chose en quoi croire, quelque chose qui leur donnerait ou redonnerait l’envie de se battre. Ces cinq nouvelles montrent qu’il y a possibilité de choisir entre le rêve et la destruction, et que nous pouvons tous combattre l’effet néfaste que produit sur nous la société, en nous raccrochant à quelque chose de pur.


Xia Lo


Notes :


(1) Amants pour un an a été adapté au cinéma par Takami Jun, sous le titre Tôkyô Marigold. La critique du film est disponible ici.
(2) Prostitution adolescente.

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