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KANEHARA HITOMI - SERPENTS ET PIERCINGS

Quand on est japonaise, la vingtaine à peine passée, le teint blafard et mignonne de surcroît, que l'on écrit des livres qui percutent le lecteur de manière frontale, en faisant dans le SM ou le franc-parler (voire les deux), tout semble pouvoir nous sourire. Il n'en fallait pas plus à Kanehara Hitomi pour devenir la nouvelle coqueluche de la littérature japonaise. Elle remporte l'an passé, le prestigieux (en tout cas il est de bon aloi de le faire passer pour tel) prix Akutagawa. Chouchou de Murakami Ryû, elle est la plus jeune auteure à recevoir ce prix. Plongé dans un Tôkyô underground, la minutie et l'attrait malsain de la souffrance et de la mutilation physique ne cacherait-il pas une coquille vide ?

Djeun' et rebelle

Totalement décomplexée. La couverture arbore une oeuvre léchée et attirante de Trevor Brown, une figure idyllique de poupée, percée de toute part. Piercings aux oreilles, barres au labret et au nez, peau marquée par des tatouages tribaux. Le ton est donné, résolument moderne et « dans le coup ». La modification corporelle est un art, un esprit, une façon de vivre, et les cul-serrés n'ont qu'à passer leur chemin. Ils sont quand même super ouverts chez Grasset ! Il faut battre le jeune pendant qu'il est encore chaud, ça rapporte toujours gros. Et puis on ne crée pas un livre culte sans s'en donner les moyens. Pas jusqu'à traduire le livre depuis sa langue et son style japonais bien entendu, le livre culte s'accommode à merveille d'une mauvaise traduction, ça le rend encore plus culte.

"Un classique et un roman-culte" - The Sunday Morning Post

On se prosterne devant la flamboyance du propos. Outre la possible antagonie des deux termes, on peut se poser la question : Qu'est-ce qu'un roman culte ? Et en quoi celui-là pourrait-il l'être ? Japon et culte sont deux mots qui font bon ménage dans l'imaginaire du fan glaireux. L'exotisme et l'outrance de certains nippons ont tôt fait de venir jusqu'à nos côtes. L'un des plus célèbres est sûrement Bleu presque transparent du fameux Ryû Murakami. Icône sacrée d'une jeunesse en totale dépravation, il arrive à toucher le lecteur par l'apparente sincérité des propos, avant-gardiste des grandes tendances sociales. Dans son premier roman, il ne maîtrisait pas encore son style, et ses textes fourmillaient de naïveté, mais le mélange sexe, drogue et piercing, apposée à la photo de la belle et piercée Lili en couverture, a propulsé l'auteur comme effigie de toute la sous-culture du Body-art dans le monde.
Et l'oeuvre de Kanehara a des relents de Bleu presque transparent, un arrière-goût qui nous remonte le long de la trachée. Tout les outils qui ont fait la renommée de Ryû sont présents chez cette demoiselle, du nihilisme de la jeunesse à l'absence du tabou du morbide, de la défonce alcoolique ou sexuelle, jusqu'aux désagréments de l'éjaculation sur le pubis (ça colle et on est obligé de prendre une douche après). La belle ne s'émoit pas et décrit avec une attention particulière ses ébats sexuels, jusqu'à la sodomie adultérienne. Eh oui, c'est ça être une japonaise moderne.

Pute et ultra-violence

Lui, c'est le nom très mal retranscrit de notre poupée barbie gâtée qui tient le rôle d'héroïne dans le plus pur style autofiction de la littérature actuelle. Pourquoi Lui ? Elle explique que ce choix de pseudonyme provient de la marque française Louis Vuitton. Le personnage parfait pour une plongée en enfer. Petite fifille trop parfaite qui arpente d'habitude les boutiques de Shinjuku ou d'Harajuku. Par un procédé tout en finesse, Kanehara projette le lecteur au cœur même du sentiment dominant le livre, et ne le lâchera pas jusqu'à la dernière et cent soixante troisième page. Lui, obsédée par son chic plus pute que BCBG, rencontre un type pas franchement fréquentable, du style raver technoïde piercé de toute part et arborant une mohican rouge. Le démarrage abrupte sur cette scène permet à l'auteure d'éviter les évidences (ou plutôt de les cacher avant que le lecteur ne s'en aperçoive). Lui est pris d'un soudain intérêt pour la langue « de serpent » d'Ama, son petit camarade. Kanehara s'amuse à imaginer le dégoût du lecteur en accumulant les détails, sur le pierçage en particulier, l'agrandissement successif du trou dans la langue jusqu'au tranchage finale d'un coup de scalpel. Mue par un désir qui vient de naître en elle, avoir à son tour une langue fourchue, Lui va suivre le jeune homme, coucher avec et emménager chez lui.

Serpents et piercings se construit autour de deux lieux phares. Le premier est la boutique de piercing où officie Shiba-san, à la fois figure patriarcale et personnage en apparence inatteignable à tendance SM. Engoncée dans son complexe d'Electre (complexe Oedipien adapté à la gente féminine), Lui tombe dans la facilité de la prostitution déguisée, dans la fascination ignorante. Le deuxième se trouve être l'appartement d'Ama, lieu de déchéance morale, où elle enquille cannette sur cannette. Les deux espaces semblent se concurrencer et prendre plus de place encore que les deux personnes qu'ils représentent et qui partagent la vie – maintenant coupée du monde – de Lui. L'un est lieu de tentation, de fantasme, l'autre est le bercail, morose et déprimant.

Lorsqu' Ama tourne à l'ultra violence, on est moins surpris par son comportement que par l'absence de prise de conscience de l'acte par Lui. Témoignage supplémentaire de ce nihilisme qui n'offre malheureusement pas d'angle différent à la perception, on est le spectateur immobile de ce déluge d'agressivité, qui ne manquera pas de choquer ou de faire frémir ceux qui s'estiment (tout de même !) ouverts. C'est là bien le problème du roman de Kanehara, elle ne s'adresse qu'à une "majorité" qui trouve un certain exotisme dans la négation des valeurs traditionnelles. Elle s'amuse en perturbant le lecteur moyen, fait de son « Moi » fantasmé l'objet des pires insanités. Barbie-pute et perverse inconsciente, qui traine à longueur de journée avec les pires thugs de Tôkyô, cet Ama, punk aux réflexions limitées, ou ce Shiba-san, pervers avec un fond de théologie dénaturée.

Kanehara Hitomi avoue ne s'être jamais essayée aux modifications corporelles, aux tatouages, trépanations ou autres scarifications. Elle en est resté à des recherches sur Internet. Un peu maigre pour se lancer sur un roman si spécifique et pointilleux. Surtout lorsque l'on compare celui-ci à du Ryû Murakami. Plutôt que de donner au roman, un point de vue d'une personne concernée par le Body-art, elle offre celui de ses propres fantasmes narcissiques et confus.

Alors que la première partie du roman s'annonçait destructrice de schéma, libératrice d'un pattern trop souvent éprouvé, dénigrant ses protagonistes au nom de la seule beauté du corps mutilé, l'histoire tourne rapidement à un triangle sentimental, où le tatouage n'est que le prétexte de l'ensemble, où l'on oublie les piercings, la langue de serpents, Tôkyô... L'absence de "décorum", de brisures dans le récit, fidèle au shôjo manga, ne met pas pour autant les personnages en exergue, mais entraîne une simplification, et par là même, une stéréotypisation des protagonistes.

Serpents et piercings n'est pas un mauvais livre, c'est juste une pâle copie d'un Murakami. Le livre se lit avidement, se termine abruptement et s'oublie tranquillement. L'auteure ne manque pas d'un certain style ni de panache, mais l’on attendra une oeuvre plus personnelle, qui mettra à profit ce talent indéniable.

Arnaud Lambert

Serpents et piercings, Kanehara Hitomi, traduction de Brice Matthieussent, Grasset 2006.

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