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HIRAIDE TAKASHI - LE CHAT QUI VENAIT DU CIEL

Hiraide Takashi, poète japonais, nous offre avec Le Chat qui venait du ciel, son premier roman, un récit à fort caractère autobiographique qui nous entraîne dans l'intimité du couple du narrateur. Dans cette œuvre puisée à l'encre poétique, l'auteur nous livre une tranche de vie presque en dehors du temps, où l'apparition d'un chat transforme l'existence des époux et leur rapport au monde. A une époque charnière pour le Japon, la mort de l'Empereur qui annonce toujours la fin d'une ère ancienne et le début d'une nouvelle, les deux époux vont, eux aussi, faire l'expérience d'un destin en total renouvellement.

Le récit, presque une autofiction, débute par l'installation du couple dans un pavillon loué au cœur d'une vaste propriété que jouxte un chemin tortueux : "le passage de l'Eclair" comme vont le nommer le narrateur et sa femme. Les propriétaires, deux vieilles personnes, acceptent les jeunes gens sans aucune difficulté au sein de leur magnifique jardin, tout en conservant, eux-mêmes, une grande maison dans laquelle ils continuent à vivre. Personne ne souhaite empiéter sur le domaine de l'autre, encore moins perturber l'existence bien réglée du couple voisin. Les changements qui s'annoncent ne paraissent pas radicaux, tant les existences en présence semblent bien réglées, comme si leurs vies n'étaient que des bulles en dehors de l'écoulement du temps. Le poète, tout à son écriture et à sa contemplation, laisse la vie se dérouler dans l'observation du monde. Cela nous offre des pages magnifiques, touchées par une grâce zen, sortes de longs haïkus qui essaieraient de saisir un instant à la frontière de la réalité. On a l'impression que la vie va poursuivre son cours, sans anicroche, sans aucun changement, lent passage du quotidien sur ce petit écrin de verdure à l'écart du monde. Le poète, cherchant dans le jardin des traces de vie et d'harmonie, nous entraîne dans ses lentes progressions, nous conviant à l'envol d'une libellule, à l'éclosion d'une fleur, au passage du vent dans les ramures. Si cet état de grâce peut sembler parfois effrayant pour l'observateur, il n'en est rien, car l'intimité du couple est à peine déstabilisée par le regard du narrateur qui ne nous fait saisir que la surface des choses. Jusqu'à ce que tout soit bouleversé.

Un éclair dans la vie

Ce train-train quotidien est soudain brisé par l'apparition d'un chat qui appartient à des voisins du "passage de l'Eclair". Rapidement, le couple se prend d'amitié pour ce félin appelé "Chibi" qui envahit petit à petit leur vie, la modifiant jusqu'à offrir un nouvel axe autour duquel tourner. On passe alors de la contemplation du monde à celle du chat qui aimante toutes les attentions. Chaque instant semble devoir lui être consacré, depuis son apprivoisement progressif jusqu'à son entrée dans l'intimité du couple, du nure-en au pavillon lui-même, de la table à la chambre. De l'écriture, le narrateur passe au jeu, tout cela sous les yeux amusés puis séduits de son épouse. Le récit met alors en scène une étrange famille recomposée autour de l'animal qui prend la place de l'enfant que n'a pas le couple. Le chat tient d'ailleurs plus du fils prodigue que de l'enfant aimable et câlin. Car Chibi, comme tous les chats, est indépendant, vient quand il veut, joue quand il veut, demande à manger et à boire, mais n'accepte ni caresse ni embrassade.

Malgré cela, le couple s'attache à l'animal jusqu'à vouloir se l'approprier, jalousant les voisins lorsqu'il va les voir, le cherchant dans le jardin lorsqu'il s'absente quelques jours, imaginant le pire lorsqu'il n'arrive pas à l'heure prévue. Chibi devient l'enfant de la maison, mais aussi la lumière qui illumine deux vies passablement ternes. Le rapport au monde des deux personnages est totalement bouleversé et les références littéraires qu'appelle le narrateur servent à expliquer cette relation. On perçoit ainsi la grande culture de Hiraide Takashi qui cite Machiavel, fait référence à Léonard de Vinci, tout en s'inscrivant dans une culture japonaise traditionnelle omniprésente. Les références aux contes, à l'écrit, aux rituels sont nombreuses et participent à cette atmosphère si singulière qui transporte le lecteur dans un autre monde.

L'expérience de la mort

Mais cette vie bien réglée, émerveillée par la fraîcheur de Chibi puis adoucie par la place toujours plus grande du jardin dans l'imaginaire du narrateur, cette vie va s'assombrir par plusieurs expériences de deuil. Tout d'abord, nous sommes à une époque charnière du Japon, puisque l'Empereur décède. Cette annonce semble marquer chaque habitant du pays au plus profond de son âme. Une ère nouvelle commence, mais surtout une très ancienne se termine. Le Japon de la guerre et de l'après guerre semble s'évanouir avec lui, ce Japon des traditions, celui de la fin plus simple, moins chère, un Japon qui persiste dans les coutumes suivies par le narrateur et sa femme, mais également par les écrivains et les artistes qu'ils représentent. On perçoit les changements que cela implique dans de simples mouvements du texte, dans un mot plus triste, plus amer, par l'angoisse qui sourd entre les lignes.

Dans le même temps, la santé du propriétaire se dégrade, obligeant le vieux couple à quitter sa propriété. Si ce départ resserre étrangement les liens entre locataires et propriétaires, il apporte aussi un vent glacial dans la vie doucement illuminée du couple. Cette absence qui pèse est annonciatrice de pertes plus importantes encore. La mort du vieil homme scelle définitivement le sort de tout le monde. Lui mort, la maison doit être mise en vente, tandis qu'incapables d'acheter le pavillon le narrateur et son épouse doivent quitter les lieux la mort dans l'âme. Mais quitter le pavillon, c'est quitter Chibi, c'est quitter un Japon moribond pour un pays trop moderne, c'est quitter la sérénité d'un lieu qui leur a tout apporté pour s'enfoncer dans une ville qu'ils ne comprennent pas.
Mais la mort ne s'arrête pas en si bon chemin, s'en prenant également à un ami du narrateur, poète comme lui. Par sa lente agonie, c'est l'art tout entier qui s'en trouve magnifié. Grâce à un échange entre les deux hommes, on sent vibrer autre chose derrière la disparition qui menace. Le style rend grâce à ces moments si particuliers en jouant la simplicité, le recueillement et l'hommage.

Et lorsque vient l'heure du départ, le chat qui venait des étoiles manque lui aussi à l'appel.

A travers ce roman intimiste, Hiraide Takashi nous entraîne dans un Japon hors le temps, un Japon des artistes, un Japon des poètes. Il nous ouvre les portes de traditions qui s'étiolent mais que quelques irréductibles continuent à faire vivre en s'opposant à la marche toujours plus pressante de la modernisation à outrance et du consumérisme. Dans cette bulle qu'essaie de se construire l'écrivain pour se protéger du monde, la présence de Chibi vient nous montrer qu'il existe encore des possibilités d'émerveillement, même lorsque le cancer de béton ronge à la fois les villes et les corps.

Denis Labbé

Le chat qui venait du ciel, de Hiraide Takashi ; éditions Picquier Poche, 2006, 144 pages. Traduction Elisabeth Suetsugu.

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