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CHOI KYU-SOK - INTERVIEW

Après les timides débuts de Kana et de Paquet dans la BD indépendante coréenne, c'est au tour de Casterman de lancer sa collection, sobrement nommée Hanguk, dédiée aux phylactères du pays du matin calme. C'est l'auteur Choi Kyu-Sok, avec le très beau recueil L'amour est une protéine qui ouvre le bal... et fait craquer nos rédactrices. Petite conversation avec un auteur créatif -affublé du doux sobriquet de Kyu-Kyu - qui en met plein les mirettes.




Orient-Extrême : Parlons un peu de L’amour est une protéine… le titre original du manhwa signifie t-il la même chose ? Ou bien ne s’agit-il pas d’une traduction littérale ?


Choi Kyu-Sok :
Le titre du recueil est différent, c’est Dinosaure Dooly ; mais il faut savoir que Dinosaure Dooly est un personnage très populaire en Corée. Pour la version française, on a choisi pour le titre du recueil le titre d’une des autres histoires, qui est littéralement L’amour est une protéine, puisqu’en France, tout le monde s’en fout du dinosaure Dooly…

Orient-Extrême : Dans la version coréenne, L’amour est une protéine est-il alors un segment très secondaire ?

Choi Kyu-Sok : Du tout. Pour que ce recueil soit publié, j’ai du concevoir L’amour est une protéine. Tous les autres segments existaient déjà.

Orient-Extrême : Dans une sorte de très court avant-propos du recueil, vous dites donner votre cœur (entier) au lecteur. D’après vous, ne peut-on pas réaliser une œuvre pleine si l’on n’est pas capable de ce genre de "sacrifices romantiques" ? Est-ce que vous comptez re-donner votre cœur à chaque nouveau manhwa ? N’y aura-t-il pas un moment où il ne vous restera plus aucun morceau ?

Choi Kyu-Sok : Les auteurs qui font le même genre de manhwa que moi sont plutôt rares, tout comme le sont les lecteurs intéressés par ce style là. C’est pourquoi j’ai fait beaucoup d’effort pour parvenir à donner le meilleur de moi-même, à l’attention de lecteurs qui sont habitués à autre chose ; c'est-à-dire, d’une manière générale, des manhwas au style manga. Après, j’ai également essayé de les divertir, puisqu’il ne faut pas non plus rester grave comme une crise cardiaque du début à la fin.

Orient-Extrême : Cette démarche de faire différent à tout prix du gros de la production manhwa ne comprenait-elle pas le risque d’aboutir à quelque chose d’artificiel, à une différence artificielle ? Vous est-il arrivé, malgré cela, à faire quelque chose d’absolument perso ?

Choi Kyu-Sok : Je ne me force pas du tout à être original à tout prix. Si jamais beaucoup de jeunes dessinateurs comme moi se mettaient à faire des œuvres personnelles et originales, je ne pense pas que je me soucierais autant des lecteurs. Mais ce n’est pas le cas, et les manhwas style manga sont majoritaires, et nous autres sommes très - trop - rares. C’est pour ça. Après, moi… je fais ce que j’ai envie de faire… sans plus d’effort que ça pour les lecteurs.
Au moment de la parution du livre en Corée, en fait, très peu d’éditeurs croyaient en moi ; mais à présent, beaucoup de monde a lu mon recueil, j’ai donc encore moins besoin de ça.

Orient-Extrême : Au début de L’amour est une protéine, Vous faites dire au cochon-tirelire "je me sacrifierai pour ma patrie" ; c’est très cynique. Est-ce que par là vous adoptiez une position critique à l’égard du concept même de patrie ?

Choi Kyu-Sok : En fait, c’est un peu plus simple que ça (sic) : l’expression n’est pas du tout de moi, je l’ai empruntée aux mendiants coréens qui utilisent souvent cette expression. Alors je n’ai pas placé du tout de critique à l’égard de l’État. Je me suis juste un peu moqué de cette tendance qu’on les Sud-coréens a invoquer "l’État" d’une façon assez théâtrale pour le moindre petit problème sans importance.

Orient-Extrême : Ah… ok. Il s’agissait donc d’une private joke, du moins pour le lecteur français, car nos SDF à nous ne parlent pas trop de l’État…

Choi Kyu-Sok : … je suis tout à fait d’accord avec vous, et ne pensais pas que ça allait être traduit en français [rires].

Orient-Extrême : Pas de mal… Bon, j’avais une interprétation personnelle, comme j’en étais content, je la garde. Revenons à nos moutons. Le psychopathe aux yeux… écarquillés revient souvent. Que représente t-il pour vous ? L’homme moderne un peu inconscient du mal qu’il fait, le consommateur ahuri, ce genre de choses ?

Choi Kyu-Sok : C’est un peu ça. Dans cette histoire en particulier. Il y a une logique très simple : il a payé, et a donc le droit de faire ce qu’il veut du poussin grillé.



Orient-Extrême : Dans Dinosaure Dooly, pareil : il joue un scientifique peut-être plus prestigieux, mais humainement, il est tout aussi repoussant, avec cette même logique froide… On croit voir deux personnages de la même famille dégénérée, sinon le même personnage.

Choi Kyu-Sok : Tout à fait [rires] ! La même famille… pour tout vous dire, il s’agit de la caricature d’un ami à moi, qui a un visage euh… très particulier [rires].

Orient-Extrême : Je vois. Mais dans la vraie vie, il cligne des yeux, de temps en temps, ou… niet ?

Choi Kyu-Sok : Oui, oui… un peu !

Orient-Extrême : Autre question qui m’intriguait : Avez-vous dessiné L’amour est une protéine dans le but secret et inavoué de dégoûter définitivement vos lecteurs du poulet ?

Choi Kyu-Sok, l’air surpris, "genre"… : Du tout du tout ! J’ai des amis qui, après avoir lu cette histoire, m’ont avoué avoir eu une subite envie de poulet. A ce moment là, j’ai pensé que je pourrais même être sponsorisé par KFC…

Orient-Extrême : Eh bien, c’est du joli. Bon, nous à la rédaction, ça nous vraiment fait l’effet inverse.

Choi Kyu-Sok : Je vous rassure, comme la plupart des gens. Mais ce n’était, quitte à vous surprendre, pas du tout mon but.

Orient-Extrême : Ok, donc, le poulet dans ce segment n’a pas vraiment de signification hautement symbolique… et vous n’avez jamais eu d’histoire sordide avec aucun poulet, rien du tout, même pas une petite anecdote pour les lecteurs ?

Choi Kyu-Sok : Rien du tout [rires]. Tout ce que je peux dire du poulet, c’est que j’aime en manger ; qu’il y a énormément de restaurants faisant du poulet frit en Corée du Sud, et que c’est l’enseigne d’un de ces restaurants qui m’a inspiré… Si cela avait été l’enseigne d’un restaurant spécialisé dans la cuisine du porc, mon histoire aurait peut-être mis en scène un infanticide porcin…

Orient-Extrême : On retrouve tout de même le porc dans l’histoire. Un plan particulièrement marquant : la fumée de cigarette dessinant une auréole au-dessus de la tête du poussin fantôme… une image très fort, chargée d’émotions contradictoires, en même temps absurde et émouvante… Une émotion particulière dominait-elle lorsque vous avez fait ce dessin ?

Choi Kyu-Sok, au début silencieux… : Ce que je voulais provoquer, comme effet, comme sentiment, en réalisant cette séquence, c’est que trop souvent, les situations deviennent trop sérieuses. Moi-même, j’ai souvent eu des problèmes, lorsque arrivé à certaines scènes, tout se bloquait à cause de ce trop-plein. Je me bloquais. Alors j’ai résolu le problème de la tragédie que je voulais mettre en scène par l’humour. En banalisant presque la mort, la souffrance, etc.

Orient-Extrême : On croit y distinguer les éventuels relents d’une tradition tragi-comique dans la culture coréenne… Cette dernière existe-t-elle, comme c’est le cas dans certains pays occidentaux comme l’Italie ?

Choi Kyu-Sok : [hésitation] Ce que je sais, c’est qu’aucune œuvre étrangère ne m’a influencé particulièrement. Je ne me suis à aucun moment dit "tiens, ça c’est ce que j’aimerais faire". Les films de Chaplin ont marqué mon enfance, mais c’est tout.



Orient-Extrême : En parlant d’influences… Transition : avez-vous des modèles ?
Choi Kyu-Sok : Lee Hee-jae, Park Kyong-yong, Yoo Se-Yon, trois auteurs qui vont être publiés par Casterman... et Ôtomo Katsuhiro.

Orient-Extrême : Pas d’auteurs occidentaux ?

Choi Kyu-Sok : Si, bien sûr. Enki Bilal, Mœbius, De Crécy.

Orient-Extrême : On a vu pire [silence]. Le grotesque sans merci du final… mine de rien, il fait mouche, tout en annonçant le ton général du recueil. Est-ce que pour vous la vie, en dépit de ses jolies choses et des quelques êtres sensibles qui la parcourent, est une farce amère ?

Choi Kyu-Sok : Je voulais faire une parodie de la culture populaire. Quand il y a un événement, un meurtre, un événement social, souvent on noie ça dans un déluge de bons sentiments. J'ai voulu me moquer de ça.

Orient-Extrême : Votre montage est remarquable. On oublie trop souvent que la mise en place des cases est cruciale dans la BD. En particulier le passage d'une page à l'autre, qui reprend la scène en transition, mais dans une situation complètement autre. Quelle est la place du montage dans votre travail ?

Choi Kyu-Sok : Je m'éclate en créant ce genre de séquences. Ces transitions marquent le passage entre le fantastique et le réel. Le poussin se fait arracher la jambe, et à la page d'après, on voit la cuisse du poussin dans une assiette. C'est le passage entre la cruauté et la banalité quotidienne. J'ai mis quinze jours pour réaliser ce passage.



Orient-Extrême : C'est effectivement ce passage qui dégoûte du poulet. Dans Cocaman, quelle est la signification du final ? Est-ce juste une rédemption ? Ou y a-t-il quelque chose derrière ça ?

Choi Kyu-Sok : Je suis obligé de répondre ? [rires]
Je vais vous dire franchement. Il y a deux raisons. Ces deux dernières pages sont un peu "extra". Normalement c'était une fin tragique. Mais comme j'avais fait ça pour un concours, je me suis dit que ce serait bien de faire une fin "autre". C'était une époque où je devais me nourrir avec ces concours... [rires]
Il n'y a pas vraiment de message. C'était plus pour tenter un autre format de manhwa.

Orient-Extrême : C'était plus expérimental au niveau graphique alors ?

Choi Kyu-Sok : Le graphique, oui ; mais c'était surtout la mise en scène. Le manhwa au style manga est surtout centré sur les personnages et leur physique, on ne voit que quelques descriptions de la situation ; ce qui est normal lorsque l'on doit faire autant de séries sur des délais aussi courts. J'ai essayé de donner une autre ambiance. Beaucoup d'auteurs coréens lisent des BD européennes. Mais ils n'ont pas le temps pour réaliser ce type de dessin. J'ai essayé de faire un peu ça, en donnant une autre forme de manhwa. Après ça, pas mal d'auteurs ont commencé à utiliser le stylo. Comme si c'était là mon but...

Orient-Extrême : C'est donc normal qu'il n'y ait pas de mélancolie ?

Choi Kyu-Sok hôche la tête.

Orient-Extrême : Le dinosaure Dooly, on a vraiment l'impression que c'est une métaphore de l'intégration. Est-ce qu'il a voulu donner une image de son opinion sur l'intégration en Corée ?

Choi Kyu-Sok : Dans l'oeuvre originale de Dooly, il y avait plus le côté comédie que tragédie. Mais en pénétrant l'histoire, je me suis de suite intéressé aux histoires des travailleurs en Corée qui ont les même problèmes qu'actuellement. Les travailleurs étrangers ne sont pas vraiment au coeur de mon propos, mais c'est un hommage à l'oeuvre originale.

Orient-Extrême : Les personnages, qui ne sont pas présents dans l'oeuvre originale, sont longuement présentés en fin de volume. On a l'impression d'une sorte de "trailer". A-t-il le souhait d'aller plus loin que cette petite histoire ?

Choi Kyu-Sok : Je n'ai pas le droit de continuer quelque chose sur Dooly. L'auteur ne me le permettrait pas.
J'ai déjà mis du temps à me défaire de Dooly. Je suis un peu désolé pour l'auteur, on a beaucoup parlé de Dooly. Si jamais je refais une histoire avec Dooly, on me prendrait pour quelqu'un qui ne recherche que l'argent.

Orient-Extrême : Mais vous le souhaiteriez ?

Choi Kyu-Sok : [rires] Non, non, non...

Orient-Extrême : Leviathan est la plus courte des histoires. Vous y expliquez qu'il n'y a pas de système idéal. Peut-on trouver ici une critique de la situation des deux Corées. Est-ce que c'est malgré tout optimiste ?

Choi Kyu-Sok : J'ai fait cette histoire après mon diplôme d'étude secondaire. Je me révoltais beaucoup contre cette société dominante. Il y a un peu une sorte de perversité, les gens aiment être contrôlés, ils acceptent ça. Mais tout en étant contrôlés, ils aiment bien les romans ou les films où le héros détruit le système. Pour moi, ce n'est pas crédible.

Orient-Extrême : Quelle a été la réaction des Coréens ?

Choi Kyu-Sok : Ils ont dit que c'était un peu cynique. Mais à part ça, il n'y a pas d'analyse plus aboutie.

Orient-Extrême : Au début de Ma décision, un personnage dit "Tous des pauvres communistes !". C'est courant chez vous ?

Choi Kyu-Sok : Ce n’est pas du tout pour désigner les Coréens du nord. C'est une insulte un peu différentes de la traduction. En Corée, ceux qui s'opposent aux mesures politiques, pour les conservateurs, ce sont des "rouges".


Titres parus en France :
- L'amour est une protéine chez Sakka
- Le marécage (sortie le 25 août 2006) chez Sakka
- Nouilles Tchajang chez Kana


Propos recueillis par Alexandre Martinazzo
Photos : Eric Oudelet sauf dernière photo par Sara Lawi
Remerciements : Casterman

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