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REMEMBER

One-shot édité par Xiao Pan en Mars 2006.

Au travers de deux histoires et d’un recueil de dessins que l’artiste Benjamin - de son vrai nom Zangh Bin - a pris soin de commenter, Remember narre la vie d’artistes en Chine, celles d’auteurs de BD plus précisément.
En partie vécus, en partie inventés, ces souvenirs abordent le thème douloureux de la création. L’accent est mis sur les espoirs et les déboires d’artistes qui, voulant percer dans ce milieu, sont tiraillés entre leur désir de s’exprimer toujours en quête de perfection et l’obligation de se soumettre aux exigences des éditeurs s’ils tiennent à être, un jour, publiés.
Vivre de son talent sans trahir son art dans un consensualisme alimentaire, un défi bien difficile que Benjamin a magnifiquement illustré tant sur le plan scénaristique qu'à travers un graphisme de toute beauté.
Avec cette œuvre, la Chine se fait ainsi une place dans les rayons de la BD asiatique et vient rejoindre le Japon et la Corée grâce au label Xiao Pan.
Remember, une BD chinoise dont on se souviendra...

Les affres de la création

Dans Personne n’est capable de voler, personne n’est capable de se souvenir, une jeune fille, Yu Xin, que les nécessités de la vie ont poussé à arrêter la BD - un passe-temps mais pas un métier lui répétait sa mère - va, suite à une rencontre avec un dessinateur, tout remettre en question. D’abord séduite par l’œuvre, elle s’entiche peu à peu de l’artiste puis de l’homme. Elle pense quitter son travail pour reprendre le dessin et suivre ce nouvel amour.
De son côté, l’artiste d’abord flatté par l’intérêt que lui porte cette fan, n’aura pourtant de cesse de la rejeter pour finalement la perdre et surtout la regretter.
Leurs visions de la BD sont aux antipodes l’une de l’autre. Pour elle, "la BD c’est un truc qui décrit les rêves, c’est la lumière de l’espérance", alors que pour lui, la BD n’est qu’un moyen de retranscrire une réalité. Réalité dévoyée car les auteurs de BD sont tous des escrocs. Pourquoi ? Parce qu’ils mentent pour être publiés. Puriste, il se refuse à se plier au diktat des éditeurs, aucun compromis n’étant envisageable ni même envisagé.
Comme la groupie du pianiste de Michel Berger, Yu Xin est tombée amoureuse d’un égoïste. Toute l’ambiguïté de cette relation tient au fait que si elle a vu l’homme au travers de l’artiste, lui ne s'est jamais départi de sa figure d’artiste incorruptible. Aussi ne l’a-t-il jamais considérée que comme une consoeur déchue, du moins s’en persuade-t-il.
Entre sa BD ou cet amour, il choisira donc son art. Mais à nouveau seul devant sa planche à dessin, des gouttes d’eau salée viennent s’écraser sur sa feuille blanche, le masque tombe. L’homme pleure. Comme le soulignera Benjamin dans sa post face : "Il est bien possible que le bonheur réside justement dans ce que l’on méprise et rejette."

Dans L’été de cette année-là, l’histoire raconte le quotidien de jeunes qui préparent un examen d’entrée à une école d’art, parmi eux, un gars de la campagne. Ce dernier pauvre et asocial parce qu’enfermé dans son univers ne faisant que dessiner sans se soucier du monde extérieur, subit les violences des autres garçons de son dortoir. Eux ont choisi d’être artistes parce que c’est tendance de l’être : Un piège à fille, une vie de paraître qu’ils s’efforcent d’entretenir avec des vêtements de marque et les dernières baskets à la mode. Un étudiant, l’auteur peut-être, décide de l’accueillir dans sa chambrée pour le sauver de sa déchéance. Peine perdue. L’autre est parti trop loin allant jusqu’à se bourrer les oreilles de papier pour s’isoler encore plus des interférences extérieures. Devenu fou, il sera ramené par son père dans la campagne qu’il n’aurait jamais dû quitter. Et le bon samaritain fête avec sa copine la réussite de leur examen.
Aucune morale, juste une anecdote d’une année charnière, d’un évènement qui marque une vie.

Si l’originalité est l’autre mot de l’égoïsme, il est aussi celui de la marginalité. Avoir une passion est à la fois la plus belle et la pire des choses qui puissent arriver dans une vie. La meilleure, car elle donne un sens à l’existence, celle de l’artiste en l’occurrence. D’un autre côté, elle l’emprisonne de part son exclusivité. D’où le constat à l’issue des ces deux one-shot : Le jeu en vaut-il la chandelle ? Assurément oui mais encore faut-il accepter d’en payer le prix : Des sacrifices, beaucoup de sacrifices qui parfois n’apportent qu’une satisfaction bien minime face aux efforts fournis.
Pour Benjamin, savoir faire des compromis sans perdre son identité et avoir une volonté de fer sont les maîtres mots pour être auteur de BD en Chine. Son succès qui maintenant irradie jusqu’en Europe prouve de façon flagrante que cette recette est la bonne.

L’artiste et son œuvre

Tout en couleur, Remember se donne à voir avant d’être lu. A noter que l’édition soignée de ce titre nous invite à cette découverte visuelle dans les meilleures conditions possible. Le recueil Un monde de couleurs participe ainsi à une impression d’exposition. Benjamin nous montre ce qu’il sait faire par une petite rétrospective de ses dessins : des œuvres de jeunesses, des œuvres de commandes, des œuvres faites à l’envie…
La grande majorité de ces "tableaux" ont été réalisés par ordinateur. Il a utilisé le même procédé pour mettre en image les scénarii de ses one-shot, le rendu est fascinant.
Les planches sont toutes très travaillées tant au niveau du graphisme que celui de la colorisation. Il alterne ainsi des plans très détaillés, faisant de l’image une quasi photographie, avec des plans où il cultive un flou artistique des plus subjectifs. Quant à la couleur, il a opté pour des monochromes de tons froids tantôt bleus tantôt verts pour la première histoire, il généralise le noir dans la seconde. Dans les deux, des éclats de couleurs fauves : Rouge, jaune, rose aussi, viennent briser cette monotonie et forcent l’œil à se focaliser sur un objet : le t-shirt de l’artiste, une canette de coca, les lèvres d’un visage.
L’ensemble entre en parfaite résonance avec la gravité du texte, lui donnant une profondeur et une intensité saisissante.
Le découpage un peu brouillon des scènes pourra ne pas plaire, en perdre certains même. Mais n’est-ce pas là le propre du souvenir ? Se rappeler un élément de façon très précise sans toutefois parvenir à recréer l’ensemble, la cohérence passant au second plan. Jouant de ce travail de mémoire, Benjamin se focalise sur ce dont il se souvient le mieux, brode sur le reste. Donc brouillon oui, bordélique peut-être, anarchique non, il ne saute quand même pas du coq à l’âne, pour reprendre l'expression champêtre.
L’ambiance générale est, à l’instar de son créateur, complexe et torturée.

Entre fausse modestie et perfectionnisme exacerbé, éternel insatisfait, Benjamin témoigne de façon récurrente de la souffrance qu’il a éprouvé à d’abord rédiger les trames de ses histoires, puis de ses difficultés pour les mettre en scène. Il est souvent déçu de n’avoir su retranscrire ce qui paraissait pourtant clair dans son esprit. Cette déception est d’autant plus palpable dans les commentaires qu’il apporte sur ses nombreux dessins.
Grâce à ses auto-critiques qui frôlent par moment l’auto-flagellation et ses reflexions plus personnelles dont il nous gratifie à la fin de l’ouvrage, Benjamin nous offre ainsi son ressenti sur son travail et une magnifique illustration du lien qui unit l’artiste à son oeuvre. Intéressant, instructif.
Ce côté intimiste révèle paradoxalement que l’œuvre a une vie propre. Aussitôt réalisée, elle devient étrangère à son créateur car figée. Elle reflète l’artiste à un moment donné et celui-ci, avec le temps et l’expérience, évolue et change. Le spectateur participe également à cette aliénation parce qu’il s’approprie l’œuvre de part l’interprétation qu’il en fait, du sens qu’il lui donne.

Remember est une œuvre d’auteur, puissante et aboutie sur le fond comme sur la forme. Le one-shot Personne n’est capable de voler, personne n’est capable de se souvenir a d’ailleurs reçu en 2004 le prix du dragon d’or lors de l’ "Oriental Animation and Comic Competition".
Remember étant parmi les premières BD chinoises à être éditées en France, il est difficile de déterminer sur cette base quelles sont les grandes caractéristiques de ce nouveau pendant de la BD asiatique, d’autant plus que cette forme d’art n’est pas reconnu dans son pays d’origine...

Sabine Soma

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