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ANGRY

Racailles de Séoul

Tome 1 du manwha disponible aux éditions Paquet depuis 2005

S’il est certifié par l’adage que la musique adoucisse les mœurs, le sport ou judo en l’occurrence a plutôt tendance quant à lui à en canaliser les plus violentes. C’est encore plus vérifiable (vérifié et nécessaire) chez l’adolescent en phase terminale de crise hormonale… Angry, c’est un peu tout ça à la fois. Des ados en crise, des relations ambiguës et du sport comme autant de reprises thématiques rongées jusqu’à l’os, par les imaginations plus ou moins corrosives des mangaka de l’archipel voisin… Difficile alors pour le binôme coréen You Kyoung Won – Kim Jae Yeon de s’affranchir en partant sur ces bases. Difficile oui, mais pas impossible : Malgré un début poussif et incertain, Angry sort peu à peu des sentiers battus, révélant au fil des tomes, d’indéniables qualités artistiques. Plus qu’un manwha d’ados, Angry est un essai (transformé) d’auteurs.

Fantasme secret

"Ce n’est peut-être pas normal (..) d’avoir ce genre de fantasme… Mais c’est plus fort que moi… J’adore l’instant où mon corps bascule dans le vide avant d’échouer sur le tatami… Ce mélange de volupté et de violence me fait penser à ce que mon père a fait à ma mère il y a longtemps de cela… Je rêve d’être renversée à mon tour par quelqu’un… Voilà la véritable raison pour laquelle je fais du judo." Cho Ha Seo, coréenne, 17 ans.

Un fantasme comme seule intro et voilà déjà le peloton des shônen du genre distancé. Pas de pouvoirs spéciaux, pas de monologues métaphysiques sur un monde à sauver ni de spleen sur l’ijime, juste un idéal intrigant qui dévoile un pan de cette trame vite limpide mais bien pensée et exploitée. L’un des rares vestiges scénaristiques exploitant le style nippon est en fait le triangle sur lequel s’axe le titre :
Suk Dong Min, vivant à l’orphelinat, est un talentueux amateur de judo dont les bases lui ont été enseignées par ses manwha. Nouvel arrivant dans le dôjo, il s’impose rapidement non sans arrogance avec sa prise favorite. Lee Yun Ki est lui un ancien champion de judo, secrètement transi d’amour pour Cho Ha Seo, elle aussi judoka et invaincue jusqu’alors. Cette dernière s’est promise d’épouser l’homme qui lui assènerait un ippon lors d’un combat - mettant immédiatement un terme à celui-ci sur la défaite de la championne. En bon challenger qu’il est, Suk Dong Min inflige une défaite inattendue à Cho Ha Seo qui espérait beaucoup de ce moment. Abasourdie, elle s’interroge alors sur la teneur de sa promesse.

Un coup du sort qui ne doit rien au hasard quand s’incruste en filigrane la relation cachée que la mère de Ha Seo, ancienne judoka, partageait avec le défunt père de Dong Min, son amant. Peu après la victoire de Dong Min, la mère de Ha Seo pas dépourvue d’instinct maternel recueille le fils de son amant chez elle. Ainsi Cho Ha Seo et Suk Dong Min ignorant tout de la relation de leurs parents respectifs, se voient contraints de cohabiter tant bien que mal. Mais derrière les mesquineries respectives plutôt attendues, se dispose rapidement un profond sentiment d’attachement mutuel, au grand dam de Lee Yun Ki… L’amour d’une personne s’inscrirait-il dans les gènes pour survivre à la génération suivante ?

Qui a dit sous-traitance de shônen ?

Il faut toujours se méfier des apparences et là encore, c’est on ne peut plus vrai : La couverture colorée et dynamique relevant surtout de la faute de goût est à ce propos le premier leurre du titre. L’installation du "triangle amoureux" sponsor officiel des shônen simplets pléonasme ?), les combats entre ados à l’ego aussi développé que leurs muscles saillants©, les pointes d’humour potache en SD™ ou encore la cohabitation forcée made in Love Hina, forment également la façade sur laquelle les détracteurs s’arrêteraient volontiers pour y décharger toute leur aigreur du shônen et/ou de la repompe. Avec raison certes, puisque parmi tous ces éléments on ne peut que sentir en effet l’inspiration importée directement du Japon. Faut-il pour autant rajouter Angry à la longue liste des titres papiers et animés plus proche de la sous-traitance nipponne que de l’émancipation artistique coréenne ? Grande question métaphysique à laquelle Angry répond très franchement par la négative : Angry n’est pas un shônen, c’est un manwha, un vrai de vrai. Car la touche coréenne apportée par les deux auteurs dilue au fil des tomes ce sentiment de déjà vu pour conférer au titre une touche propre, à commencer par cette façade shônen méticuleusement démontée…

"Je n’aurai aucun scrupule à me servir de votre triangle amoureux pour arriver à mes fins." Coach, tome 3. Si on avait encore un doute face à l’ambiguïté des deux premiers tomes, la réplique du coach du dojo à Yun Ki vient elle, démolir d’un coup sec les préceptes du shônen qu’on croyaient fièrement exhibés par les deux auteurs - ah la belle surprise !

De la même manière, l’ego gonflé de certains personnages est crevé par les répliques acerbes d’autres, juste histoire de montrer qu’Angry joue dans la cour des grands, celle du réalisme, de la vie, la vraie. Même les SD, caricaturaux par défaut, se voient dotés de plus de pragmatisme aussi bien au niveau du dialogue (exit les épanchements lyriques ou répliques de maternelles) que de la situation ou du graphisme. Par ailleurs, les personnages secondaires sont nombreux et tous (ou presque) pourvus d’une personnalité entière et dégagés de gros stéréotypes bien baveux comme on les aime : On retrouve ainsi un rasta qui n’a pas la langue dans sa poche à l’accent encore plus prononcé que le picard, un prêtre qui se bat, une caïd qui s’approprie les hommes comme des marchandises… Un féminisme latent ? Juste une touche pour le fun, ce qui caractérise avant tout le titre est son réalisme efficace, servi par une consciencieuse volonté de coller au monde du judo et de jeunes qui y voient un moyen de s’épanouir, c’est ce qu’en témoignent les nombreuses scènes de combats qui retranscrivent fidèlement différentes prises. Il faut dire que la partie dessin et colorisation attribuée à Kim Jae Young est la plus réussie de toute. La preuve en image.

Une étincelle et tout s’enflamme

Un regard… Il suffit parfois d’un seul regard pour exprimer ce que cent mots ne feraient pas. Un simple regard pour embraser une relation, se laisser noyer dans la mansuétude d’un sentiment aussi profond que diffus. Transmettre une émotion par un dessin, sans autres formes d’expression qu’un regard croisé est une des prouesses graphiques réalisées par Kim Jae Young. La faute à un trait droit, ferme et dynamique, au cadre souvent fuyant et à la violence de la colorisation très contrastée, comme pour mieux mettre en valeur un visage ou des personnages pour lesquels ce contraste se dilue en teintes et les traits se courbent, parfois s’adoucissent. Ainsi Cho Ha Seo et plus généralement les autres filles, se voient dotées de courbes et d’ombres qui confère un volume de poitrine ou un visage qui n’a rien de proéminent ou d’anguleux, là encore on s’éloigne des canons du shônen.

Seul bémol venant assombrir quelque peu l’excellent travail du dessinateur, les choix discutables des représentations "intermédiaires" des personnages, à mi chemin entre les planches détaillées et les SD kawaii… pardon les SD mignons. On regrettera en effet ce type de dessin à demi-baclé, présentant quelques déformations essentiellement au niveau du visage et de la mâchoire proéminente. Ces quelques petites fautes de goûts sont bien heureusement disséminées et pas assez pesantes pour gâcher le plaisir procuré par l’ensemble des autres planches. À ce propos, on reconnaîtra le bon travail de l’éditeur Paquet fournissant des volumes propres, annotés et à la colorisation bien ancrée qui booste le rapport qualité/prix d’un titre label orange inférieur à 5 euros.


Au final, que retenir d’un titre comme Angry ? Son influence nipponne de prime abord avec laquelle jouent nos deux artistes, tantôt la déchirant littéralement, tantôt l’adaptant à leur vision coréenne. Son scénario classique, hélas lent à se lancer mais bien construit et dont la portée émotive est décuplée par des planches au graphisme poignant, quasi viscéral. Bien sur, de par son sujet et l’âge de ses protagonistes, Angry est un manwha visant un public en deçà des 25 ans, mais quel manwha : Il s’agit ici de la nouvelle référence coréenne, prélude à l’affranchissement du manwha ciblé jeune, et du manwha tout court. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’éditeur Paquet en a fait sa tête de pont…

Thomas Chibrac
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