Sérié parue chez Akata-Delcourt à partir de 2004, édition terminée.
Avant de mourir, Albert Einstein, écrasé par un sentiment de culpabilité pour avoir indirectement participer à la création de l’arme atomique, va émettre un souhait. Deux jeunes garçons dotés d’étranges capacités se chargeront de le réaliser. Telles sont les bases pour le moins atypiques du shôjo Global Garden. Autour de cette personnalité, de certains faits historiques et scientifiques Saki Hiwatari dresse une histoire fantastique où le temps n’est qu’un détail, où les rêves et les souhaits ont un pouvoir : celui de décider de l’avenir de l’Humanité. Einstein en "guest star" d’un manga : une curiosité à découvrir.
Le pouvoir des fleurs
1954, deux enfants : Haruhi et Hikaru dévoilent leur secret à un vieil homme qu’ils ont surnommé: "Einstein le pleurnichard". Fiers d’eux, ils lui annoncent qu’ils peuvent voir l’avenir et aussi certains évènements passés dans leurs rêves. Surpris et dubitatif, l’homme devient très intéressé au fil des révélations qui lui sont faites.
De leur côté, les deux prodiges cherchent à savoir pourquoi leur aîné est si malheureux. Lorsqu’ils assistent via leurs songes aux drames d’Hiroshima et de Nagasaki, ils prennent conscience que c’est le poids de la culpabilité qui écrase un peu plus chaque jour le vieux professeur. Usé et malade, Einstein voit dans ces garçons une possibilité de rédemption.
Années 2000, Ruika se rend à l’hôpital pour voir sa mère. Plongée dans une grave dépression, cette dernière ne s’est jamais remise des morts accidentelles de son époux et de son second enfant. N’acceptant pas le décès de son fils, dans son délire c’est sa fille qui est morte. Par amour, l’adolescente accepte de se travestir et se fait passer pour son frère disparu. Son dévouement est tel, qu’il s’accompagne de transformations physiques: elle n’a pas de poitrine et malgré ses 15 ans, elle n’a toujours pas eu ses premières règles. Elle change progressivement de sexe.
A la suite d’une de ces visites dominicales, elle rencontre un certain Hikaru. Il semble la connaître en tant que fille. Il l’a vu en rêve et est à sa recherche depuis des années. Intriguée, Ruika/Masato écoute les élucubrations de cet inconnu. Il lui révèle alors qu’elle serait l’incarnation d’une déesse qui aurait la faculté de réaliser les souhaits, elle seule est capable d’accomplir le testament d’Einstein. A cette fin, elle doit se rendre dans le Global Garden car elle tire son pouvoir des fleurs qui y poussent.
Hiwatari Saki décline une nouvelle fois, après Please Save My Earth (1) et Magie Intérieure (2), ses domaines de prédilection à savoir la réincarnation et la magie. Quant à la palette des sentiments exploités, outre celui amoureux, shôjo oblige, elle a choisi d’illustrer l’amour filial et la culpabilité.
En rapport avec le premier thème cité, elle aborde la question de l’identité.
En l’occurrence, Ruika/Masato se demande si Hikaru voit en elle/lui la fille de ses rêves ou la personne qu’il a devant les yeux. Il/elle se cherche tout simplement : qui est-il/elle ? Une fille, un garçon ? Ruika, son frère ou alors autre chose : un être complètement dénaturé par le souhait d’une femme folle de chagrin et sa propre culpabilité de n’avoir pu protéger la personne aimée ? C’est à grand renfort de décors fleuris, de personnages androgynes fragiles et sensibles au passé douloureux, aux grands yeux dotés de glandes lacrymales hyper actives occasionnant des torrents de larmes à la moindre émotion, que la mangaka tente d’apporter des réponses aussi maladroitement que superficiellement ne nous épargnant, hélas, aucun cliché ni poncif de circonstance.
Pour preuve, poussant jusqu’à son paroxysme l’idée du travestissement, pour mémoire : Ruika se transforme physiquement en garçon, le désamorçage de cette situation inédite se limite en une quête de la féminité ? Hikaru ! Tu dois rendre sa féminité à Ruika, mais comment ? Et là, "l'argument qui tue" : commence par lui offrir des robes, les filles adorent ça. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres : risible ou triste suivant les susceptibilités, dans tous les cas: c’est lourd, très lourd même. Certes la série est destinée à un public jeune qui n’a pas encore dû trop réfléchir sur les tenants et les aboutissants d’une telle recherche de soi mais tout de même, avec un peu plus de subtilité, cela n’en aurait été que plus percutant.
Quant à la magie, Saki Hiwatari reprend la définition qu’elle en avait donnée dans Magie Intérieure. Le pouvoir est intérieur, en décidant de changer "du dedans", on agit sur l’extérieur, un peu comme un lien de cause à effet. Si Ruika redevient femme grâce au soutien d’Hikaru, cette volonté d’émancipation conduit sa mère sur le chemin de la guérison. Ce côté fantastique nous ramène paradoxalement à une réalité: Einstein et la bombe atomique.
Peace and love
Sur la base d’une idée d’Einstein selon laquelle "La distinction entre le passé, le présent et le futur même si on la pressent fortement n’est qu’une illusion", associée à la mythologie nordique avec Yggdrasill, l’arbre qui soutient le monde et sa gardienne divisée en trois facettes : Urd qui administre le passé, Skuld : le futur et Vervandis : le présent; Saki Hiwatari parvient habilement à rendre cohérente son histoire et à mêler réel et imaginaire.
L’utilisation de "Little boy" (3) et "Fat man" (4), que les japonais ont appelé "Genbaku", n’a pas seulement rasé des villes entières et fait un nombre incalculable de victimes, ces armes ont aussi touché le cœur de la Terre. Hikaru et Haruhi ont vu dans le champignon nucléaire, cette colonne de feu et de fumée qui suit l’explosion atomique, l’arbre mythique en train de brûler.
Einstein, qui de par son génie se devait de contribuer à l’essor de ces semblables, s’est vu offrir des pilules mystérieusement fabriquées ralentissant voire stoppant le vieillissement afin de lui permettre de poursuivre son œuvre pendant encore longtemps. Lorsqu’il apprend, grâce aux enfants que la personne pouvant soigner l’arbre n’est pas encore née, il décide de leur confier la mission de la retrouver à son époque en leur donnant à chacun, un de ses cachets miracle et en faisant un vœu.
Cette originalité de départ se perd dans les méandres d’une narration laborieuse et poussive.
Les scènes se succèdent sans réellement de logique. Tout au long de l’histoire, l’on est baladé dans les couloirs du temps entre flash back et visions d’avenir ou de passé, des confrontations entre ces visions et le présent. Ces sauts temporels rendent la lecture difficile et barbante. Ce ne sont pas les héros ternes et stéréotypés qui rehausseront l’intérêt de la série qui s’effrite à mesure des volumes encore moins les seconds rôles horripilants ni les dialogues d’une platitude extrême et redondants d’une planche à l’autre.

A noter que l’adaptation française a généré une certaine polémique au point que la traductrice d’Akata-Delcourt en charge du projet est intervenue (5) pour expliquer certains de ses choix : celui de la traduction de l’expression "arme atomique" notamment. Elle a souhaité mettre en évidence le mot japonais "Genbaku" sensé être plus parlant puisque renvoyant directement aux drames de la Seconde Guerre Mondiale afin d’appuyer le discours de la mangaka. Là où cela devient gênant c’est que ce choix n’est pas généralisé dans l’œuvre, et l’on trouve au fil des pages soit l’expression française soit son équivalent japonais. Une confusion supplémentaire.
La présence de post-face explicative est en revanche salutaire. Clairs et concis, ces petits rappels historiques sur le choix des cibles des bombes, la planification des largages, les conséquences à court et long terme des explosions mais aussi une biographie sommaire d’Einstein : sa vie plus que son œuvre avec ces engagements publics contre la prolifération de telles armes, sont des aides précieux.
Pour en revenir à l’histoire, Saki Hiwatari enlève progressivement toute portée à son œuvre en diluant son message dans une intrigue mal venue. L’on apprend ainsi qu’Hikaru et Haruhi sont utilisés par une société secrète qui exploite leurs dons à des fins lucratives. On vire dans le sordide et un certain sectarisme lorsque les médecins-chercheurs de cette entreprise utilisent des orphelins comme des machines à prédiction en leur inoculant des substances faites à partir du sang des deux élus, ils appellent ça: le baptême. Un nouveau pallier est atteint quand il est question de clonage.
Toutes ces dérives contraire à l’éthique et la dignité humaine sont abordées avec une telle légèreté que ça en est presque choquant alors que, faut-il le rappeler, Global Garden est basé sur la culpabilité d’un homme, d’un scientifique en raison de ses découvertes et de l’utilisation qui en a été faite.
La révélation du dernier rêve d’Einstein dans le huitième et dernier tome de la série, déjà largement éventé dans les volumes précédents n’est donc pas une surprise. Le plus important vient de ce que les élus en ont fait : une lueur d’espoir. Croire en un avenir meilleur et faire en sorte que cela se réalise n’est-ce pas là ce qui fait avancer et évoluer l’Humanité ? Et la phrase de Rabelais qui date de 1532 : "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme" n’a jamais été autant d’actualité. Global Garden, une série inégale dont un joli début et une grande fin ne parviennent pas à gommer les faiblesses du scénario. A feuilleter à l’occasion.
Sabine Soma
Notes :
(1) Please Save My Earth, œuvre de Hiwatari Saki, parue en France chez Tonkam, parution terminée.
(2) Magie Intérieure, parue en France chez Akata-Delcourt, parution terminée.
(3) Little Boy : nom donné à la bombe atomique (à l’uranium) lancée sur Hiroshima le lundi 6 Août 1945.
(4) Fat Man : nom donné à la bombe atomique (au plutonium) lancée sur Nagasaki le jeudi 9 Août 1945.
(5) Propos de Yuko K. sur le forum d’Akata, lien du topic : http://www.akata.fr/phpBB2/viewtopic.php?t=87