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IMPRESSION DE MONTAGNE ET D'EAU

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Les Films du Paradoxe

Si en parlant d'animation asiatique on pense quasiment toujours au mastodonte japonais et au petit copieur coréen, on oublie parfois que certains artistes ont réussi à exercer sous la Chine maoïste. Après Impression de montagne et d'eau, et Les trois moines au cinéma, Les films du paradoxe nous offre une compilation de ces deux programmes en DVD.

Impression de montagne et d'eau et autres histoires doit son nom au fait qu'il s'agit d'une compilation de courts métrages, dont l'un d'entre eux s'appelle Impression de montagne et d'eau. Étonnant, non ? S'il n'était pas inutile de le signaler dans la critique des Trois Moines, du fait du statut particulier lié à la projection cinématographique des courts-métrages, ce procédé s'apparente ici au remplissage de texte honteux par un rédacteur paresseux. Ce n'est évidemment pas le cas dans cet article, car il s'agit de mettre en valeur le fait qu'en vidéo, l'éditeur fait ce qu'il veut, c'est-à-dire dans ce cas nous offrir deux programmes pour le prix d'un, soit sept films d'animation d'une qualité rare. Sont projetés à la suite Impression de montagne et d'eau et Les trois moines, ce qui correspond aux courts suivants : La mante religieuse, L'épouvantail, Les singes qui veulent attraper la lune, Impression de montagne et d'eau ; suivi de L'aigrette et l'huître, Les têtards à la recherche de leur maman, et enfin Les trois moines. Ce n'est évidemment pas dans cet ordre que nous allons vous les présenter. À noter que tous ces films nous proviennent du Studio d'Art de Shangai, et sont clairement destinés au jeune public, même s'ils ont suffisamment de qualité pour être appréciés des plus âgés.

Lavis animé...

Avec Les têtards à la recherche de leur maman de Te Wei, nous avons un synopsis des plus simples : une grenouille pond, s'absente, les têtards se retrouvent sans leur maman, et vont donc la chercher (d'où le titre)... Lorsque la grenouille revient, ses enfants ont donc disparu, et c'est à son tour de partir retrouver sa progéniture. Pendant ce temps, les têtards rencontrent tour à tour poissons, tortues, crevettes, crabes et autres animaux. Ce film est de loin le plus enfantin de la sélection, et c'est d'ailleurs le seul parlé. Et pourtant... le but de ce film est clairement de présenter la faune de l'étang à nos chères têtes blondes, et il le fait très bien, en évoquant à chaque fois des caractéristiques supplémentaires à chaque animal.

Un aspect éducatif qui n'est donc pas à dénigrer. Mais la représentation de ce petit monde est surtout merveilleusement rendue par un aspect graphique totalement à part. Le réalisateur/peintre Te Wei s'est inspiré des peintures du célèbre peintre Qi Baishi (1) et en 1960, il a ainsi mis au point pour ce film la technique du "lavis animé". Le lavis est une technique de peinture à l'eau très particulière, qui offre entre autres une grande rapidité d'exécution (de moins une fois le papier correctement préparé), et une infinité de couleurs par les nuances de dosages entre la peinture et l'eau. Point de trait ici, simplement la délicatesse de la couleur, rehaussée par les teintes particulières du papier de mûrier. Une absence de trait qui conduit à un certain flou artistique pour les contours, et qui conjugué avec les superbes dégradés offre une sensation de relief rare, sublimée par l'animation fluide et les délicates variations d'une peinture-image à l'autre. On regrettera peut-être le manque de mouvements, mais aucune autre technique de dessin n'aura jamais offert de tels volumes, des images à la fois si profondes et épurées... n'ayons pas peur de le dire : c'est tout simplement beau à en pleurer.

... Puis découpé.

Mais le lavis animé coûte cher. Très cher. Au point que seuls quatre films ont été produits de cette manière, et qu'il n'y en aura probablement plus jamais. D'où le recours au lavis découpage, mélange entre le lavis animé des têtards à la recherche de leur maman et le découpage articulé si souvent utilisé dans les films en silhouettes. Le résultat permet une palette de mouvements plus large et (car ?) plus économique qu'avec la méthode de Te Wei, mais curieusement cela appuie l'aspect statique des peintures, et l'ensemble perd en dynamisme. Parmi les quatre films utilisant cette technique, trois furent réalisés par Hu Jinqing : La mante religieuse, L'épouvantail, et L'aigrette et l'huître. Tous trois décrivent des scènes naturelles illustrant de vieux proverbes chinois (pléonasme ?) : ainsi, l'aigrette et l'huître reprend une maxime guerrière qui veut que lorsque deux camps s'affrontent, ce soit un troisième qui profite. Les deux premiers étant bien entendu matérialisés par les personnages-titre, et le troisième par un pêcheur qui observe la scène, et qui attend qu'il se passe quelque chose...

Comme le spectateur en somme, qui appréciera un temps la relative beauté de ces scènes et la description de la nature, avant d'être lassé par le manque de rythme . Rythme dont ne manque pas Les singes qui voulaient attraper la lune de Zhou Keqin, dernier film en lavis découpé de la sélection, et de loin le plus impressionnant. Si l'aspect "lavis" est moins marqué du fait d'un choix de couleurs que ne renierait pas Michel Ocelot (2), le dynamisme de la mise en scène et la rapidité de l'action surprennent dans un domaine qui nous avait tant habitués à une certaine "beauté statique". Sans rien perdre en richesse des détails, la fluidité de l'animation nous fait oublier l'habituelle mécanique de marionnettes du papier découpé...

L'histoire, quant à elle, est celle d'une jolie quête de l'impossible : des singes qui veulent attraper la lune, tout d'abord dans les cieux, puis dans l'eau. Un brin d'humour et beaucoup de poésie pour une oeuvre fascinante, tout comme peut l'être celle qui donne le titre au DVD : Impression de montagne et d'eau de Te Wei. De nouveau du lavis animé, de nouveau une claque graphique. Certains d'entre vous ont peut-être été fascinés par la beauté des mouvements dans Le serpent blanc, joyau des studios Toei ? Oubliez. La finesse du trait à l'encre de Chine se joint ici à la beauté éthérée de la peinture au lavis pour de magnifiques tableaux, que le réalisateur a simplement ensorcelés. Le mot "animation" est un descendant du latin "anima", "l'âme". Te Wei a simplement donné vie à ces peintures. Impression de montagne et d'eau est plus qu'un dessin animé : c'est un enchantement, une expérience sensorielle unique, du caviar pour les yeux, sublimé par une magnifique bande-son traditionnelle.

Les trois moines

Ce dernier court-métrage est à part du reste de la sélection, puisqu'il délaisse le lavis au profit de la technique bien plus classique du cellulo. Mais cela reste tout de même visuellement très agréable, avec des personnages tout en rondeur, quasi élastiques, et relativement cartoonesques dans leur design. Cartoonesque, le mot est lancé : Les trois moines joue énormément sur l'humour, avec des personnages caricaturaux et muets, et un rythme entièrement dicté par la musique. Une silly symphony asiatique en quelque sorte, étant donné que le graphisme du film de Ah Da reste malgré tout typiquement chinois, tant par les traits de visages particuliers que par l'aspect épuré général. L'histoire en elle-même caricature un vieux proverbe chinois : "Un moine seul porte deux seaux d’eau, deux moines portent un seul seau et quand ils sont trois, ils manquent d’eau…" Ce proverbe montre la tendance à se reposer sur les autres, chacun estimant travailler suffisamment. N'est-il pas humain de jalouser le repos des autres ?

La plus simple des tâches est toujours plus épuisante lorsqu'on peut la déléguer... Le dessin animé montre ainsi l'arrivée successive de trois moines dans un temple, et le rituel de l'eau à aller chercher au pied de la colline entre deux méditations... Chacune de ces étapes sera donc répétée trois fois, et même plus pour souligner l'évolution du quotidien. Ainsi, le film joue principalement sur deux registres comiques, celui de situation et bien sûr celui de répétition, là où au vu du sujet on aurait pu croire à l'affrontement de trois moines aux personnalités bien distinctes... Mais malgré leurs différences physiques, les trois protagonistes se ressemblent énormément dans leur caractère, sans doute à cause du fait qu'il n'y ait pas de dialogue pour les fouiller et donc construire un comique de personnage. Le récit n'a de toute façon pas besoin de cela, le rythme étant suffisamment bien géré pour que l'on ne s'ennuie pas une seconde, et ce, jusqu'à la fin, drôle même si gentillette et un poil moralisatrice. N'oublions tout de même pas que nous restons dans le domaine du film pour enfants, même si la personnalité de ces Trois moines met l'oeuvre de Ah Da à part du reste du programme.


Avec cette compilation, Les films du paradoxe nous offrent des films prioritairement adressés à la jeunesse, mais dont la qualité devrait toucher le coeur des plus âgés. À vrai dire, les deux chefs-d'oeuvre que sont Les singes qui voulaient attraper la lune et Impression de montagne et d'eau justifient à eux seuls l'achat de ce DVD, même si les autres courts ne déméritent pas. Troquez donc vos japonaiseries pour ces chinoiseries de qualité, sept moments de poésie, que vous pourrez même partager en famille.

José Emmanuel Moura

Notes :

(1) (1969-1957) Peintre populaire chinois, qui excellait dans la représentation de la nature et de ses habitants. Plus que de copier la nature, son but était de retranscrire l'émotion qui s'en dégageait.

(2) Réalisateur français, à qui l'on doit Princes et Princesses ainsi que les Kirikou.

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