Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

SETON, LE NATURALISTE QUI VOYAGE

One-shot disponible aux éditions Kana

Si en lisant que Taniguchi Jirô (Quartier Lointain, Le sommet des dieux…) était le coauteur du titre avec Imaizumi Yoshiharu (1), on en venait encore à douter du fait que le manga ne soit pas un ouvrage d’auteur, il aurait suffit de se pencher sur sa présentation made in Kana pour s’en convaincre définitivement : Pavé de quasiment 300 pages au format 15*21cm, le tout emballé d’un ruban de papier rouge énonçant pompeusement le nom de Taniguchi, on aurait presque l’impression de se trouver devant le dernier Stephen King, Marie Higgins Clark ou autre blockbuster littéraire. Mais ne soyons pas tout à fait naïfs car une telle présentation pourrait en effet faire office de poudre jetée à nos yeux par des mains marketeuses mal avisées, c’est en tout cas ce que les irréductibles chercheurs de perles sont en droit de supputer, et c’est tout à leur honneur. Une seule solution pour s’assurer de la qualité du titre : En inspecter le contenu. Ça tombe bien, c’est justement l’activité préférée d’Orient-Extrême… Taniguchi, nous voilà !

La meute de Currumpaw

Currumpaw, c’est le nom donné à ce plateau du Nouveau-Mexique quasi-désertique bien que traversé par de maigres ruisseaux se rejoignant en une rivière qui arrose cette plaine voisine et verdoyante propice à l’élevage. Nous sommes à l’extrême fin du XIXème siècle - 1893 pour être exact - en plein age d’or du far-west et bien que la mode soit aux éperons et à la Winchester, aux cow-boys tout ce qu’il y a de plus virils et pragmatiques, ces derniers s’accordent néanmoins tous sur le fait que le lieu soit hanté et diabolique…

Point ici de fantômes, spectres, revenants ou autres chimères, non. Juste un loup : ‘Old Boy’, le roi Lobo. Chef d’une petite meute se cachant dans le relief du plateau de Currumpaw, celui-ci est doté d’une force surpuissante et s’attaque quotidiennement aux troupeaux, parfois lui-même mais le plus souvent en se contentant de diriger ses congénères. Les pièges à loups et appâts empoisonnés n’y peuvent rien, Lobo les déjoue tous une fois la nuit tombée pour s’en prendre à la plus belle bête d’un troupeau et en dévorer les meilleurs morceaux.

Résignés, les autochtones voient défiler bon nombre de chasseurs de loups, des Wolfers, d’abord attirés par la prime mise sur la tête de Lobo puis dépités de leurs échecs, il ne font qu’entériner davantage l’aura maléfique accordée au loup…

Quand soudain est arrivé…

Seton. Ernest Thompson Seton. Fervent adepte du monde animalier, cet écrivain peintre de 32 ans s’est fait connaître pour ses œuvres inspirées de la vie animale sauvage et notamment sur sa toile du "Loup endormi" qui fut remarquée par le jury en 1891 au salon de Paris. Une année plus tard, celui-ci présentait "La victoire des loups" qui, contre toute attente, choqua le jury : Son ode à la vie de tout animal, son refus de voir l’Homme dominer unilatéralement la Nature au travers de cette image de loup rognant le crâne d’un squelette, outra un jury anthropocentrique et chrétien (2) refusant la thèse de la toute puissance de la nature impliquant qu’elle domine et dirige l’Homme plutôt qu’un Dieu seul et unique.

"Un loup qui mord le crâne d’un Homme alors que les Hommes sont habités d’une âme sacrée… (…) Faut-il y avoir de la compassion pour la bête ?" Là est la véritable question, qui deviendra même un dilemme pour Seton, partagé entre le désir de capturer le loup pour mettre un terme à ses attaques forces sur les troupeaux mais également par l’admiration qu’il voue à cet animal si surprenant qui résiste à toute une population. C’est là tout l’enjeu que soulève talentueusement Taniguchi : Après avoir installé pendant un tiers de l’ouvrage, cette ambiance far-west, le mythe de Lobo et le personnage de Seton, ces deux derniers se voient inévitablement confrontés dans ce qui devient au fil du temps, un véritable combat symbolique…

Seton et ses collaborateurs contre Lobo et sa meute. Tous deux dirigent leur groupe mais aucun ne parvint à s’imposer : Lobo déjoue les centaines de pièges que pose Seton qui refuse d’abandonner. Parfois même, des regards se croisent entre le prédateur perché sur le plateau et l’homme dans la plaine. Un défi du regard qui bien vite, rend ce duel obsédant et sans merci. Le temps passant, les rôles s’inversent : Seton est obnubilé par la capture de Lobo qui ne se contente que de se défendre. Au fil des longues observations que le naturaliste mène pour tenter de comprendre le mode de vie du loup dans le but de trouver son point faible, ce dernier devient pour nous lecteurs, bien moins inquiétant : Pas d’aura maléfique et de pouvoirs surnaturels, mais un canidé sauvage qui défend ses terres avec toute la ruse dont mère Nature l’a pourvu.

Seulement, ceci Seton ne s’en rend pas compte : les rôles se sont intervertis de manière si infuse que le lecteur se trouve brutalement amené devant ses doutes et interrogations : Et si le loup défendait une cause légitime ? Et s’il n’était pas la bête féroce qui effrayait tant ce jury parisien ? Ce tour de force magistral, qui ne peut être bien évidemment signé que par Taniguchi, revisite l’histoire de base enfantine de Imaizumi Yoshiharu et sa morale écologique. Car, ce duel passionnant entre un loup et un humain s’avère être en fait, le symbole d’une révolte de la Nature contre une humanité menaçante.

Anthropomorphisme ou cauchemar de Darwin ?

Déforestation, pollution, extinction d’espèces… Tout est réunit dans la défense du plateau de Currumpaw par ce loup, ultime icône d’une Nature encore vierge et sauvage, comme parabole de la survie de celle-ci. Lobo, défenseur d’une noble cause qui transcende son existence animale, symbolise un rejet écologique d’une nouvelle expansion humaine dans le far-west américain et comme d’habitude, la bêtise humaine dans toute sa splendeur. L’accent n’est néanmoins pas mis sur une simple culpabilisation masochiste de l’humanité mais bien sur la rencontre de l’Homme et de l’animal, sublimée là encore par le talent de Taniguchi Jirô.

De l’Honneur pourrait-on attribuer à ce loup face à la perfidie de Seton, qu’il finira par regretter : Le duel se clôt sur une victoire à la Pyrrhus comme pour mettre en évidence ces enjeux qui dépassait le simple affrontement. Taniguchi ne joue cependant pas sur la facilité en personnalisant l’animal pour mieux toucher : Lobo ne communique pas avec sa meute autrement que par des grognements, son comportement est avant tout animal et son regard perçant n’est pas exagérément expressif. Le talent du mangaka aura certes voulu que ce jeu de regard soit des plus vivants comparé au charisme bovin d’un Naruto, qu’on aurait tendance à l’humaniser, mais il en est tout autrement de sa vision. En effet, l’auteur reprend en profondeur cette thématique shintoïste chère à Miyazaki visant à accorder une âme à toute entité vivante : "On dit qu’un pigeon qui perd celle qu’il aime finit toujours par mourir… de déception et de désespoir. C’est son âme qui est touchée." dixit Seton, dépité…

De même que l’illustre Hayao dans une œuvre comme Princesse Mononoke, Taniguchi ne condamne pas le progrès ni l’expansion humaine dans son œuvre, il condamne le non respect de cette Nature qu’il accule et maltraite. Il se pose en totale contradiction avec l’anthropocentrisme désuet dans lequel baignait l’Europe, un choc des cultures à l’image de ce grand Est civilisé et urbanisé s’opposant à ce far-west dans lequel la nature dominait encore et où les Hommes ne s’étaient pas tout à fait imposés.

Jirô, le naturaliste qui dessine

Cette capacité à retranscrire tant d’émotions transcendant ce qui n’était qu’au départ une chasse au loup n’est pas seulement l’apanage des talents de conteurs de Taniguchi, mais également celui du maniement plus que judicieux de ses traits. Si l’habitude est aux plans cinématographiques avec leurs lots de plongée et contre-plongée mettant en exergues les mouvements ou points clés d’une trame, Taniguchi est de l’autre école, celle de la photographie et ses plans panoramiques. Ainsi les deux premières planches se voient uniquement composées de ce type de plans où la minutie des décors relève de la prouesse pour un tel auteur se rapprochant traditionnellement de Tezuka sur le plan graphique. Ces somptueux décors forment le cadre général dans lequel évoluent nos protagonistes, renforçant le thème de la souveraineté de la Nature.

L’exception confirmant la règle, les gros plans dirigés par de nombreuses lignes de perspectives insufflant du mouvement sont distribués avec beaucoup de parcimonie pour employer un euphémisme et sont essentiellement répartis sur le début de l’œuvre lors des attaques de troupeaux afin d’accentuer l’aspect féroce de Lobo et à la fin de celle-ci pour ajouter au choc de la tragédie, prévisible mais tellement déchirante… Ces plans permettent de constater l’effort qui a été réalisé sur l’anatomie plus que réaliste de ces loups aux muscles saillants et au regard vif ainsi que sur la physionomie expressive de Seton et de ses acolytes. Là encore tout est fait pour approfondir ce drame en véhiculant les sentiments sans qu’il n’y ait parfois besoin de mots, encore un autre des grands atouts de Taniguchi.


Une morale d’apparence basique d’Imaizumi Yoshiharu qui prend une dimension beaucoup plus profonde sous l’impulsion du génie de Taniguchi Jirô et voilà que le duo nippon s’affranchit de l’écueil Walt Disney et de son adaptation du Roi Lobo par son pathos bien plus intelligent. Le tout se voit renforcé par ce réalisme surprenant des dessins venant compléter la longue liste des qualités de l’ouvrage et lui accordant indéniablement – et au final sans surprise – le titre de manga d’auteur. Si la fable écologique frise le chef d’œuvre elle n’en est pas moins devenue assurément le coup de cœur d’Orient-Extrême. À lire absolument, pour la culture.

Thomas Chibrac

Notes :

1. Imaizumi Yoshiharu est en fait l’initiateur de l’idée originale et grand passionné de la vie des mammifères desquels il s’est inspiré pour publier des ouvrages comme Walden – Mori no seikatsu (Walden – la vie dans la forêt) ou encore Kûchû Mogura Araweru (Quand apparaît une taupe des airs) tous non traduits en français. La reprise de Taniguchi Jirô est issue de l’ouvrage original Seton, kodomo ni mo aisareta nachurarisuto (Seton, le naturaliste que même les enfants aimaient) qui remporta les prix culturel de la protection de l’enfance et Shôgakukan culturel des œuvres publiées pour les enfants.

2. L’Homme comme centre de l’univers et seulement dirigé par un seul Dieu est une vision purement chrétienne. Bien qu’elle ne soit pas nouvelle, cette pensée est assez dominante au XIXème siècle.
Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême