"Moi, j'aimerais bien qu'elle disparaisse, cette école", cette phrase absurde est jetée sur le "chat" intranet d’un lycée par un certain "11". Pourtant, loin de susciter sarcasmes, peurs ou rires, ces quelques mots vont être entendus et même partagés pour devenir le projet X-Day. D’absurde à séduisante, voilà que cette idée devient effrayante. Les diverses étapes nécessaires à la réalisation de ce projet sont abordées suivant une logique implacable de simplicité, de réalisme. En seulement deux tomes, Mizushiro Setona nous offre un shojo mature, loin des standards du genre, une étude sans concession, sans jugement non plus, de la violence inhérente à la nature humaine. Des fantasmes (auto)destructeurs à leurs réalisations, X-Day nous expose les deux temps forts de ce processus: celui de la matérialisation d’un fantasme et l’autre plus délicat du passage à l’acte.
Qui a eu cette idée folle, un jour, de faire sauter l’école ?
Rika Saginuma, élève de terminale, était la meilleure dans sa discipline sportive, le saut en hauteur. Quand elle sautait, tous s'accordaient à dire que c'était Dieu qui l'attirait vers le Ciel. Une blessure l'a contrainte à arrêter quelques temps. Une fois remise, elle refuse de reprendre l’entraînement. Elle n'en voit plus l'intérêt, à cela s'ajoute une rupture sentimentale des plus brutales. Pour ne rien arranger, le coach cesse de la relancer pour réintégrer l'équipe, une des seules satisfactions qu’il lui restait : une autre lui a ravi son titre d’égérie du saut, celle-là même que son ex lui a préférée. D’étoile, la voilà devenue ombre, elle s’évertue cependant à sauver les apparences en dissimulant sa souffrance sous le masque de la jeune fille forte, heureuse et pleine de vie mais ce rempart commence à se fissurer, les premières pierres menacent même de tomber. Au hasard d’un "chat" sur le réseau intranet du lycée, elle devient "11", pseudo sans signification particulière, on ne peut plus anonyme et impersonnel, pour s’intégrer dans une discussion insipide sans queue ni tête. C’est à cet instant qu’elle lâche une bombe qui stigmatise son mal-être:
"Moi, j'aimerais bien qu'elle disparaisse, cette école"
Elle ne s’attendait pas à ce que trois autres internautes la prennent au mot. La première à reprendre l’idée avec force et à entraîner les autres est Polaris. De son vrai nom, Shimada Nanaka, elle est également élève de terminale. Timide et effacée, elle est le mouton noir de sa classe. Sans subir d’ijime, elle n’en demeure pas moins isolée au sein du groupe. Elle voue une haine farouche à son lycée, responsable de tous ses maux. Pour preuve, lorsqu’elle quitte ces murs et sa tenue réglementaire, c’est une toute autre jeune fille, plus sûre d’elle, à l’aise et souriante. Le contraste est saisissant. S’associe également Kin-san, alias Tsukimura Kumihiko, le benjamin de l’équipe puisqu’il n’est encore qu’en première. Un garçon sans histoire bien propre sur lui qui semble complètement perdu cachant un passé des plus douloureux. Il ne trouve sens à son existence qu’en se sentant utile auprès des autres. Il sait que Rika a besoin d’aide, c’est plus pour elle que pour lui-même qu’il participe au projet. Jangalian, le dernier membre, n’est pas un lycéen. Il est pourtant lui aussi prisonnier de ce microcosme scolaire puisqu’il est un professeur. Takano Reiichi enseigne les sciences naturelles. Il est victime de harcèlement moral, voire sexuel, de la part d’une collègue qui se trouve être la fille du directeur de l’établissement. Lui aussi subit mais n’ose rien dire, mais l’usure est là. Ensembles, fatigués de faire bonne figure, ils focalisent sur leur lycée toutes leurs haines, leurs désespoirs, leurs frustrations. "Il" doit être détruit avant qu’ "il" ne les détruise.
Le projet X-Day revêt alors le caractère d’un acte de légitime défense plus que de rébellion afin qu’ils se libèrent de tout ce qui les écrase. A défaut d’accepter un tel raisonnement, on peut toutefois le comprendre. Cette compréhension vient du fait que ces quatre personnages sont de véritables symboles : les porte-drapeaux de standards dans lesquels chacun de nous trouve à se reconnaître. L’immersion dans l’histoire est totale et immédiate. Avec l’identification à l’un des héros, le lecteur, au fur et à mesure des pages, n’est plus un simple spectateur, il devient complice. Mizushiro Setona réussit ici l’exploit de faire d’un manga papier, une oeuvre presque interactive. Impressionnant. L’autre symbole vient de la cible choisie : un lycée, ce lieu qui marque, en effet, la fin de l'enfance, le dur passage à la vie d'adulte et à l’incertitude de l’avenir, lieu des premières gloires comme des premiers déboires, les premières fois étant celles que l’on n’oublie jamais. C’est aussi et surtout, de part ces règles de fonctionnement, ces enjeux, un univers facilement transposable à celui de l’entreprise et plus largement à toutes institutions communautaires. Le message transmis irradie alors au-delà de l’étape obligatoire qu’est la scolarité et s’étend à la société entière. L’œuvre n’en est que plus parlante. Cette idée est d’ailleurs l'un des principaux arguments de Rodolphe Masse qui a fait une analyse du premier tome de la série, servant de post-face à ce volume. Il serait fastidieux, ici, d’en reprendre les termes, son texte est définitivement à lire, comme tout le reste de X-Day.
Ce scénario parfait est servi par des graphismes de qualité. La mangaka nous fait grâce des stéréotypes propres aux mangas pour filles. Pas de place pour des héroïnes futiles et larmoyantes, fi des beaux gosses ténébreux faisant tomber en pâmoison les hystériques fleurs bleues rien qu’avec un sourire "Colgate", sus aux décors fleuris, mais alors que reste-t-il ? L’essentiel… c’est-à-dire ? Des dessins d’une grande finesse, maîtrisés de bout en bout : une confirmation, si besoin en était, du soin apporté à cette série par une artiste qui n’a manifestement rien laissé rien au hasard. Les jeux de regards sont fascinants. Le degré d’ouverture des yeux expose avec brio les sentiments qui animent les personnages. Le dicton qui veut qu’ils soient le miroir de l’âme, n’a jamais été aussi vrai que dans cette œuvre. Le découpage des scènes et l’importance des décors, qui vont du dénuement à la précision la plus détaillée, participent grandement à l’intensité des situations et à l’installation de cette ambiance si particulière tantôt lourde, oppressante, tantôt légère presque irréelle. Le tout constitue une œuvre résolument moderne tant dans le thème que dans la manière de le traiter, ce qui nous invite à attendre avec attention d’autres titres de Mizushiro Setona qui devraient faire leur entrée dans le catalogue d’Asuka d’ici quelques mois. Et pour celles et ceux qui auront découvert et apprécié cette mouvance du shojo avec X-Day, les œuvres de Okazaki Mari tels que BX ou Le cocon, one-shots édités chez Akata - Delcourt, vous aideront à patienter.
La matérialisation d’un fantasme est en définitive fort simple puisqu’il suffit de le vouloir. Le passage à l’acte, quant à lui, touche moins à la volonté qu’aux motivations : un volet psychologique nettement plus complexe. Ainsi à mesure que les préparatifs avancent, nos apprentis artificiers connaissent les affres d’une très sérieuse remise en question.
Il suffira d’un signe pour armer la bombe
Les révélations timides voire pudiques du premier tome s’enchaînent dans le second à un rythme soutenu. Et à l’heure du choix, celui de fixer une date pour la fin d’un monde, Mizushiro Setona nous donne une magistrale leçon non de morale mais d’humanité, à la fois rassurante et terrifiante, à l’image de l’être humain capable du meilleur comme du pire. Rassurante, car malgré tout, X-Day recèle aussi une lueur d’espoir, faible, vacillante mais une lueur qui résiste et continue de briller envers et contre tout. Rika a involontairement initié le projet et s’est laissée, volontairement cette fois-ci, porter par lui. Pourquoi ? La réponse à cette interrogation soulève le paradoxe de la civilisation moderne, à savoir la superficialité des rapports humains : toujours plus d’outils de communication, toujours plus rapides, toujours plus indispensables avec, en parallèle, une montée croissante de la solitude, de l’isolement et à terme l’exclusion de ceux qui ne parviennent plus ou ne veulent plus suivre le rythme. Nos héros se rencontrent via le net. Partageant le même lycée, ils ne s’étaient pourtant jamais adressés la parole, se satisfaisant de ne se (re)connaître que de vue. S’arrêter ainsi aux apparences oblige à ne montrer que ses forces en cachant soigneusement ses faiblesses et être ainsi rongé de l’intérieur par une souffrance que l’on s’interdit de montrer aux autres. Le projet apparaît alors comme une thérapie.
Les membres de l’équipe doivent se rencontrer en chair et en os pour fabriquer la bombe. Inconsciemment, ils se rapprochent les uns des autres, une complicité, autre que criminelle, émerge. Les langues se délient déchirant le voile des secrets trop longtemps gardés. Les démons enfouis sortent au grand jour, l’exorcisme peut alors commencer. Ils ne sont plus seuls, ils osent parler en se sachant enfin écoutés et même compris. En un mot, ils réagissent. Au contact des uns et des autres, chacun se demande ce que la destruction du lycée va leur apporter, à chacun de remplir les godets de la balance du "pour" et du "contre". Et c’est en cherchant à anéantir un univers que les raisons pour le protéger se présentent d’elles-mêmes car si on se satisfait ainsi du monde tel qu’il est, ce n’est pas tant pour soi mais plutôt pour les autres, leur bonheur. Cette prise de conscience va conduire les personnages à cesser leur fuite et à enfin prendre leurs responsabilités : résoudre leur problème d’une manière ou d’une autre mais quoiqu’il en soit, en assumer les conséquences. Leurs reconstructions intérieures grâce à leur amitié sont symbolisées par les couvertures des deux tomes de la série qui se correspondent. Prises séparément, nous sommes face à des personnages, deux filles, deux garçons paraissant attendre quelque chose, voulant aussi dire quelque chose. Mises côte à côte, le sentiment de solitude qu’exhalent ces portraits, chacun dans leur coin, s’efface pour donner l’image d’une bande d’amis heureux de s’être trouvés et d’être réunis. Un hommage à cette lueur d’espoir qui sous-tend l’oeuvre. Mais terrifiante demeure également cette lueur, parce que cet espoir ne parvient pas, malgré tout, à annihiler tous les doutes.
La mangaka ne verse pas dans le romantisme, ni dans un manichéisme étouffant. Tout n’est donc pas tout blanc ni tout noir : elle a opté pour une nuance de gris. Elle va ainsi jusqu’au bout de sa logique à partir d’un constat neutre et sans équivoque sur le genre humain : nous sommes tous porteurs de l’idée d’un X-Day. A la facilité de la matérialisation du fantasme s’allie le caractère aléatoire du passage à l’acte. Il en faut finalement peu pour "appuyer sur le bouton", pour reprendre une image : une goutte de pluie enfante l’océan, de même un rien peut faire pencher la balance du coté explosif. En se réunissant autours d’obscurs desseins, en commençant à parler, Rika et les autres se trouvent pris dans un engrenage qu’ils ont eux-mêmes créé. Leurs problèmes se rappellent à eux de façon brutale voire violente mettant à mal leurs nerfs déjà fortement éprouvés tout en renforçant leur volonté d’en finir. Leur fragilité et leur fatigue n’apportent que tardivement la réponse à la lancinante question du "sautera - sautera pas foutu lycée ?". Un suspense haletant, surtout lorsque l’on assiste au coup d’éclat de Polaris :
"Arrêtez de nous persécuter !!!"
Plus qu’une phrase, un véritable cri du cœur qui fait écho à la tirade fondatrice de Rika, l’une aussi forte que l’autre est silencieuse, toutes deux aussi lourdes de sens que d’implications. A noter qu’après la série proprement dite, le tome deux se poursuit par un one-shot s’intitulant Le dernier repas toujours de la main de Mizushiro Setona. Il traite d’un monde alternatif où les vaches sont des humanoïdes dotés de sentiments et surtout de parole, où les hommes souffrent de la peste et l’unique moyen pour en guérir est celui de se nourrir de viande bovine. Et l’improbable se produit : une amitié entre un veau et un jeune garçon. Vous me demanderez, avec raison, quel est le rapport avec X-Day. De prime abord, aucun, mais à y regarder de plus prés, le message qui y est distillé est une déclinaison de la leçon d’humanité précédemment exposée. Nous avons droit à une leçon de vie. Rien n’est plus précieux que la Vie, rien n’est plus beau que de choisir de donner sa vie pour sauver celles des autres, d’un proche aimé plus particulièrement. Une histoire magnifiquement dure, magnifiquement belle, autant de force en seulement quelques pages : c’est tout simplement sublime.
X-Day s’avère être une lecture éprouvante et dérangeante sur la nature de l’homme : de son besoin des autres à sa faculté de tout détruire. Une œuvre dont on ne sort pas indemne. La plus grande réussite de la série est de susciter une réflexion sur ces thèmes sans pour autant en influencer la direction. Du grand art.
Sabine Soma