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PAPRIKA

Disponible en DVD aux éditions GCTHV

Fans d’œuvres sophistiquées et d’animation de qualité, profitez de la sortie ciné de Paprika, formidable bien que trop court voyage qui signe le retour du réalisateur Kon Satoshi sur les écrans français, dix ans après le remarquable Perfect Blue. Oui, Il est de retour, le maestro de la japanimation qui ose dessiner des personnages aux yeux bridés et conter des histoires qu’habituellement à la DV on filmerait, et qui, au fil de sa filmographie, s’est fait un spécialiste des récits tordus toqués de l’humanité. Ou plutôt de son pan féminin… ?

Dans un futur proche, un laboratoire met au point un dispositif nommé DC Mini, qui permet de visualiser et d’enregistrer les rêves, dans un but psychothérapeutique. Alors que la phase de test n’est pas encore terminée, un prototype de DC Mini est volé, ce qui risque de compliquer sérieusement les choses, la machine permettant de pénétrer librement dans les rêves des gens… Alors que certains employés du laboratoire deviennent frappadingues, Chiba Atsuko, doctoresse glaçon collègue du génie qui a inventé la DC Mini, est priée par ses supérieurs de plonger dans la dimension des rêves, sous l’apparence de son alter ego déluré Paprika, charmante fille qui jusque là a obtenu des patients consentants… tout ce qu’elle désirait. Et si cette fois-ci, ça devenait plus coton ?

"Nandaka… mystery ?"

Cette réplique, que l’on pourrait traduire en français par "vous ne vous faîtes pas un film, là ?", est prononcée deux fois dans Paprika. "Misuteri" (de l’anglais "mystery") est une façon d’appeler les films à suspens au Japon ; dans la bouche de Paprika, l’héroïne schizo-kawaii du film de Kon Satoshi, le terme a quelque chose de romantique et de naïf. Tout Paprika, le film, est comme ça. Assagi. Excentrique mais assagi. Bordélique mais assagi. Construit autour d’une intrigue… assagie. Recul de la maturité ?

Autant annoncer tout de suite la couleur : Paprika n’est pas un film facilement assimilable du premier coup, pour qui n’est pas familier de l’univers de son réalisateur, ni familier du Japon même ; parce qu’il est, tout simplement, un des films d’animation les plus japonais de ces dernières années… rempli de références et de codes visuels occidentaux comme l’est le Japon actuel, que sous-tend ce fameux syncrétisme (bouddhisme+shintoïsme+taoïsme) qui a participé à l’élaboration de l’identité nipponne. Cette identité, on la sent, ici, dans les liens homme/femme comme dans les références culturelles envahissantes (voir les rimes poétiques et autres jeux de mots intraduisibles qui parsèment le film), dont la sophistication et le nombre rappellent le Voyage de Chihiro miyazakien, version contemporaine (jeter un œil aux salarymen qui se jettent des toits ou courent fouiner sous les jupes des lycéennes-cell phones).

S’y ajoute donc le spectre du cinéma classique qui dans Paprika prend tantôt une forme de retour aux sources (on voit vers la fin du film toutes les affiches des films du réalisateur), tantôt des allures de dédramatisation amusée. Quoiqu’il en soit, on ne peut qu’y voir le prolongement de l’émouvant hommage au septième art qu’il rendait dans Millenium Actress.

Mais malgré la forte influence du roman de science-fiction éponyme de Tsutsui Yasutaka, duquel il tire son film, Kon Satoshi pose les bases de son cinéma dans les premières minutes du film, avec, entre autres, son héroïne gambadant à la manière de l’idole folle de Perfect Blue, et la même virtuosité dans la conception mine de rien d’un univers vivant et grouillant. Et son cinéma, s’il ne devait avoir qu’une qualité, pourrait se résumer par la simplicité. Non pas de l’univers de l’homme (donc), mais plutôt de son écriture cinématographique (du scénario au montage), qui rend accessible la démonstration la plus compliquée. Kon Satoshi se pose en conteur pour enfants dans un univers d’adultes, fait parler l’image de son langage universel.

Ainsi, Paprika est un film que son bordel ordonné aurait pu menacer d’ésotérisme, si Kon n’avait pas simplifié au maximum le pitch de base (en témoigne le résumé ci-dessus), pour se concentrer sur l’emphase graphique et les tourments tout terriens de ses personnages (toujours très authentiques chez Kon, voir Tôkyô Godfather) plongés dedans. Emphase : l’exubérance chromatique du film, doublée par la bande originale symphonique de Hirasawa Susumu, sur laquelle on reviendra plus bas, en atteste. Et pourtant, cette dernière ne détonne pas avec cet assagissement caractéristique du travail de Kon Satoshi : chez le cinéaste, ne seront jamais dépassées les limites de la correction, même lorsqu’il se passera quelque chose d’affreux (c’est un peu moins le cas dans Perfect Blue, film de commande contrairement aux suivants). Pas qu’on s’ennuie : ce que l’on voit à l’image est beau et fringuant ; mais jamais Kon ne sortira les violons de tout l’orchestre philharmonique de Vienne, il se contentera d’un ou deux, pour accompagner ses personnages.

Car Paprika est graphiquement somptueux, il faut le préciser ; somptueux et toujours tout à fait propre au crayon de son auteur : Perfect Blue aurait eu cette animation riche et fluide s’il avait été doté d’un budget moins ridicule (ce qui ne l’a pas empêché de devenir un grand truc) ; et on retrouve la luxuriance de Millenium Actress, ce même grand tout foisonnant accompagné cette année de 3D, une première pour Kon, qui passe son baptême du feu avec succès puisqu’on ne remarque que très peu ladite 3D, trop accaparé par l’impression d’assister à la survie héroïque et pétaradante de l’animation artisanale (ça change d’Appleseed…). La petite star des séries animées Hayashibara Megumi, voix de Faye Valentine (Cowboy Bebop) et d’Amano Ai (Video Girl Ai), fait ici le pont, dans le rôle-titre, avec le meilleur de l’animation.

En parlant de meilleur, on ne peut qu’admirer la bande originale signée Hirasawa Susumu, figure de la techno-punk depuis les 80’s, qui a connu la renommée en signant la bande originale de la monumentale série Berserk en 97. Dense, foutraque et lyrique comme le film, elle épouse littéralement le sophistiqué maelström d’images, à croire que l’auteur n’est jamais aussi à l’aise que face au chaos, qu’il soit onirique et doux, ou sombre et maléfique (Berserk). A ce titre, la chanson de générique de fin, construite autour des vocalises du compositeur, semble être ce qu’une œuvre animée comme Paprika pouvait espérer de mieux. Tu as compris, Otaku : te voici en lieu sûr…

Sweet dreams

Mais mettons un peu de côté les formidables compétences techniques de l’équipe de Kon, ainsi que le savoir-faire en la matière du maître ; et profitons en pour mettre également de côté l’énergie déployée par les auteurs pour écrire des répliques de fous (en l’occurrence ceux dont les rêves ont été piratés) d’une aussi grande qualité dans le n’importe quoi : le challenge du cinéaste ne comprenait pas ce genre de vétilles, mais plutôt, dans l’ordre d’apparition à l’écran : des grenouilles trompettistes, des poupées nipponnes (ningyô) au salut hitlérien et à la voix suraiguë, ou encore des papillons bleus sortant de la tête de qui veut bien.

Ce que veut mettre en scène Paprika, le film, c’est la monstration objective du rêve tel qu’il est vécu par l’être en sommeil. Un bien beau challenge sur lequel n’importe qui avait de quoi laisser quelques dents – l’hollywoodien The Cell (avec Jennifer Lopez) en a fait les frais il y a quelques années. Le déjà culte film espagnol Ouvre les yeux (Abre los ojos, de Alejandro Amenabar, 98), librement inspiré du chef d’œuvre littéraire traitant du rêve sous un angle proche, Ubik (de Philip K. Dick), a réussi son coup parce qu’il a mêlé le rêve à la folie, que l’on imagine bien volontiers plus cohérente visuellement du point de vue du fou. Avec Paprika, Kon n’avait pas cette alternative...

Parce qu’écrire un rêve relève du même exercice impossible que de demander à un homo sapiens d’imaginer un monde en quatre dimensions, les limites du cerveau humain rappliquant, alors Kon Satoshi a joué. Avec les mots et avec l’image ; joué au prestidigitateur, de celui dans le tour duquel on va aimer être piégé. Et s’il a réussi à mettre en scène le rêve d’une manière un tant soit peu crédible, c’est en y intégrant des symboles aisément reconnaissables, ou encore des références à l’action du film que comprend le public, histoire de ne pas être hermétique pour le spectateur ; et en le juxtaposant à un autre rêve déjà vu, et déjà nourri des mêmes références. En résulte ce que l’on pourrait appeler une continuité discontinue, garante de l’homogénéité et de la cohérence du film, garante de l’aspect ordonné et réglé du bordel précité, et garantie par ce talent de conteur propre à Kon qui facilite la lecture de ses films.

On se permet même dans Paprika d’aborder un thème qui n’aurait pu qu’être évoqué, celui de la psychothérapie par le rêve, à travers le trauma ancien du personnage de l’inspecteur. Du début où son obsession semble tourner autour de l’affaire criminelle sur laquelle il travaille, à la fin où il appuie sur la détente fictive et libère son vieux rêve rangé dans un tiroir, le cheminement psychologique du personnage de Konakawa est marqué par des balises bien visibles, mais qui ne tendent jamais vers la facilité. Et bien qu’il s’agisse d’une sous-intrigue, on ne peut que constater que c’est par Konakawa que passe l’important clin d’œil au cinéma, et un des messages du film. Ce message, ce conseil, serait d’enterrer les fantômes de son passé, que l’on vive dans le rêve ou dans la réalité, qui n’est, après tout, qu’un rêve refoulé…

Refoulé. Freiné. Délavé. Terne. Dans le rêve se lovent en vacillant les hommes et les femmes, transis dans l’ignorance de sa fugitivité. La réalité est terne ; le rêve est relevé. Salé. Epicé. Paprika… vu comme ça, ça parait évident. Après tout, Paprika n’est-il pas devenu, en même temps que le titre du roman de Tsutsui Yasutaka, celui d’un film porno du pape Tinto Brass, et ce à la même époque ? La perche est tendue : Paprika est un film-ode à l’otaku, au nerd, au geek ; cet otaku qui vit réfugié dans son monde imaginaire, cet otaku qui ne pourrait sortir qu’avec une fille-mère – comme le personnage du génie inventeur de la DC Mini.

Mais à la question "une ode au geek est-elle nécessairement une œuvre DE geek ?", la réponse est…

Paprika est une fille

Ainsi, fidèle à son titre, un film féminin. Passons sur le fait que l’héroïne est une femme, comme dans la plupart des film de Kon Satoshi, pour en venir plutôt au cas du mâle, qui lorsqu’il se met en scène dans des postures masculines (en Tarzan ou en Humphrey Bogart), se prend une tarte dans la gueule : que ce soit le vieux et minuscule professeur, le boulimique génie, ou l’inspecteur de police traumatisé, chacun n’a qu’un mot à la bouche : Paprika ; et quand un personnage masculin est plutôt beau gosse, comme le collègue Osanai, il se révèle vite avoir une sexualité fort peu… épanouie ; et au bout du compte, ne se rattacher, au dernier moment, qu’à la chtite Paprika.

Paprika, Paprika… gambadant de la manière précitée, et figeant, à l’instar des héroïnes précédentes des films de Kon Satoshi (Mima de Perfect Blue, Chiyoko de Millenium Actress…), son air mutin dans une confondante et rare représentation dessinée de la beauté naturelle de la Japonaise : cette même douceur dans les traits, et au fond de son regard une mélancolie mêlée de détermination – car les yeux font tout.

Et tout de la femme, c’est déjà beaucoup, c’est déjà suffisant : à la fin, dans un décor tout droit sorti de Akira, lors de la fusion complémentaire entre le vieux débris géant (homme) et l’héroïne (femme), cette dernière "avale" littéralement ce dernier qui parasitait la réalité. Or, au lieu d’avoir comme résultat de cette fusion un androgyne parfait, on a… une femme, immense et nue, sous le ciel azur. Immense… comme une mère du point de vue de son enfant.

A ce titre, le choix du cœur que fait Atsuko à la fin du film témoigne spectaculairement de la dominante hautement féminine du film, féminine jusqu’à l’enfantement, ou plutôt dans le cas présent la prise en charge : en tant que femme supérieure, qui pouvait-elle donc choisir d’autre que l’obèse et génial concepteur du DC mini, que l’on ne cesse de présenter comme un grand gamin impotent ? Fort heureusement, Kon Satoshi prend bien garde de ne pas mettre un sexe en position de supériorité par rapport à l’autre, malgré sa légère préférence, en présentant les deux comme totalement complémentaires, de la même manière qu’ils le sont en électronique.

Ainsi c’est elle qui, en effet, "avale" la masse critique de mauvais songes pour la recycler en quelque chose de pur (femme-filtre ?), de la même manière que c’est elle qui est pénétrée lors du fist-fucking onirique auquel se livre l’odieux traître du récit. Respect de la procédure ou simple amuse-gueule ? Ce qui est certain, c’est que par la suite, le personnage de Paprika, dans un rêve, "pénètrera" à son tour à l’intérieur d’un personnage masculin. Et là il n’y a aucune signification terre-à-terre, la symbolique est asexuée : dans le monde des rêves, les gens, hommes ou femmes, pénètrent tout, partout. La pénétration amenant à la jouissance, dans un mix du rêve et du réel… Paprika est-il un appel à un monde métrosexuel à l'indifférenciation des genres célébrée ? Du tout. Parce que ce cortège incessant d’êtres de foire, qui traverse les décors, oniriques ou réels, et qui noie la raison des rêveurs, est doté d’une horizontalité toute masculine face à une héroïne tentant tout le long du film de le refouler. Parce qu’à la fin, c’est elle, la Femme, qui apparaît géante. Et cette femme n’est pas Paprika : c’est Atsuko ; la vieille fille à lunettes du monde réel. Dans Paprika, la nudité déjà peu présente (le cinéaste semble dominer les pulsions auxquelles cèdent la plupart de ses confrères) ne prend que les traits de Atsuko. Le personnage de Paprika, qui incarne pourtant une Atsuko fantasmée et délurée, n’est à aucun instant dénudé, et reste au contraire, miraculeusement, vêtu d’une garde-robe riche et colorée…

Le film de Kon n’établit pas de distinction ni de préférence claires entre le réel et le rêve ; mais in fine, on découvre Atsuko nue sous son habit de Paprika ; comme si au fond des choses, il y avait l’être réel, ou plutôt l’amibe qui est en lui, endormi. Comme pour dire que le vrai plaisir se trouve dans la réalité, bande de nazes. Sympathique pour une oeuvre de geek… et d’une lucidité fort féminine. Le soleil est pâle ce soir… vous vous ferez bien un film ?

Alexandre Martinazzo

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