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ZIPANG

Série disponible en DVD zone 1 (import US) aux éditions Geneon

Quand un studio japonais, sous couvert de divertissement science-fictionnel, adapte un manga à succès osant mettre en scène la guerre du Pacifique d’un point de vue japonais ET assez objectif pour être signalé, cela donne Zipang, série de 26 épisodes attendant une suite, dont les ressorts dramatiques passionnants et la mise en scène spectaculaire en font ce genre d’animés que l’on dévore en un week-end – pour les moins sages d’entre nous. Récit ambitieux au point d’être casse-gueule, il est avant tout une aventure rondement menée et plutôt fédératrice.

A l’aube du XXI siècle, le navire Mirai des forces d’autodéfenses japonaises (JIEITAI) (1), parti dans le Pacifique pour effectuer une série d’exercices conjointement à la marine américaine, traverse au quatrième jour de navigation une violente tempête électromagnétique… qui l’envoie danser soixante ans en arrière, alors que la Campagne du Pacifique (Décembre 1941 – Août 1945) opposant le Japon aux Etats-Unis d’Amérique fait rage depuis seulement quelques mois. Une fois le coup accusé et sa situation un tant soit peu éclairée, et face à des acteurs de l’époque ayant toutes les raisons de lui tirer dessus – au cas où –, son équipage de 242 hommes élevés dans un Japon pacifique et prospère va vite devoir faire un choix : éviter à tout prix l’interaction avec l’environnement pour ne pas bouleverser le cours de l’Histoire ; où bien faire joujou avec ses super missiles autoguidés pour calmer tout ce petit monde, au risque de tout changer. Mais le Pacifique en 1942 est un endroit plutôt fréquenté… et dès lors que Kadomatsu, le second du Mirai, sauve de la noyade un officier de la marine impériale, les dés sont jetés…

Mirai, retour vers où ça ?

Si le résumé de Zipang vous évoque un certain film de science-fiction américain nommé Nimitz, retour vers l’enfer (en v.o. : The Final countdown), point d’étonnement : le manga de Kawaguchi Kaiji (encore en cours) dont la série est adaptée s’est librement inspiré du film de Don Taylor. Réalisé en 1980 et interprété par très viril duo Kirk Douglas/Martin Sheen, ce block-buster de "science-fiction intelligente" (Retour vers le futur n’existait pas encore) narrait les dilemmes moraux des cadres d’un porte-avion nucléaire de l’Amérique de Jimmy Carter face à l’imminent débarquement surprise des Japonais à Pearl Harbor, dont ils sont à peu près les seuls patriotes américains à être au courant…

De Nimitz, retour vers l’enfer à Zipang, un simple travail de transposition culturelle ? Niet. Ou du moins, c’est un peu plus compliqué que ça. L’entreprise du mangaka n’avait rien à voir avec, par exemple, l’adaptation américaine d’un Ring, ou le remake X d’une bluette Y, puisque le genre du récit faisait l’entière différence : Zipang allait mettre en scène le Japon moderne face à son héritage culturel, la vision qu’ont les nouvelles générations du Japon impérialiste de l’époque, la confrontation entre le Japon d’avant Hiroshima et le Japon d’après, ou plus simplement – mais pas moins sérieusement – la conduite de l’armée nipponne dans les territoires occupés… et, plus dangereusement, les altérations de l’histoire, mais ça, ce n’était même pas dans la version américaine.

Dans cette dernière, si l’on mettait de côté l’excellente qualité du spectacle, ainsi que la pirouette très élégante de la fin, à se mettre sous la dent il n’y avait guère autre chose de cérébral que les interrogations métaphysiques du personnage de Warren Lasky (interprété par Sheen père), censé être celui qui se posait des questions puisqu’il venait "du ministère de la défense". Aucune intervention majeure dans le cours de l’histoire n’était effectuée ; et la rencontre entre les Américains du présent et ceux du passé ne dépassait pas le simple intérêt ludique à durée de vie limitée, puisque aucun regard politique d’historien n’était porté sur l’action, et de toute façon, le bridé capturé se faisait buter. Quel intérêt ? Le rôle des USA dans la Seconde Guerre n’a pas manqué de zones d’ombre (ils n’ont pas été que simples sauveurs altruistes), mais face aux Japonais dans le cadre du Pacifique, tout a été écrit ; il n’y avait rien à revoir, ni pour eux, ni pour personne d’autre. Ce n’est pas le cas du Japon, qui contrairement à son allié d’aujourd’hui n’a pas cette heureuse propension à exorciser ses démons proches à travers le cinéma ou la littérature…

Kawaguchi Kaiji voulait donc aller très loin… et il s’est jeté à l’eau, pour un long crawl qui s’étire depuis quatre ans, et passionne un lectorat de plus en plus fourni et varié, puisque l’eau est bonne, et Zipang, en dépit de quelques défauts majeurs, un spectacle étonnant.

Spectacle (parfois) distrait

On peut aisément qualifier la série animée d’une des plus ambitieuses qu’un studio nippon ait produites. Pour les raisons précitées certes, mais Deen (ledit studio) n’avait qu’à lire attentivement le manga ; et surtout parce que la série allait donner vie à un univers dont l’authenticité était une condition sine qua non de la réussite. Ici, pas de lézards géants, de tortues géniales, ou de gros nibards qui rendent tolérant. La présence au casting de conseillers des Forces d’autodéfense nipponnes (le JIEITAI en question) est une honorable garantie du réalisme qui imprègne le Mirai et son équipage ; et l’écriture des personnages confirme la première impression que nous laisse Zipang : nous avons là affaire à un seinen de gabarit supérieur. Pas de marmot qui, parce qu’il est super plus intelligent que ses petits camarades, dirige un vaisseau de guerre super balèze ; tout juste trois amis de l’école militaire se retrouvant par un heureux hasard sur le même bâtiment, chacun endossant une fonction déterminée qui l’amènera à faire des choix cruciaux aux moments de crises… objet d’un traitement psychologique étonnamment complet au vu du genre du récit – Kawaguchi aurait très bien pu céder à la simplification, sinon à la caricature, au profit de l’action et de la réflexion globale. Parallèlement à ces qualités, on ne peut que déplorer le doublage japonais des soldats de l’US Navy, que l’on a bien du mal à voir comme des yankees.

Le mot "spectacle" a été mentionné plus haut. Il décrit assez bien l’esprit dans lequel a été érigée Zipang, la série animée ; une aventure romanesque, traitée sur un ton et dans une (aéro)dynamique très… hollywoodiens. En témoignent la réalisation emphatique et inspirée de Furuhashi Kazuhiro (responsable des excellents OAVs de Kenshin, tout de même), et la bande originale, tous canons dehors. La première, aux prises avec les lacunes d’une animation 2D et 3D manquant de moyens (si cette dernière aide à la réussite de nombreuses scènes d’action, elle plombe franchement certains panoramiques), et un character design fidèle au manga original et à ses défauts (on a parfois l’impression d’avoir affaire à du Matsumoto Leiji), assure le show, force close-up expressifs, montage serré, recyclages ingénieux de plans, etc. (on trouve même de jolis plans du navire tout droit tirés de Nimitz, retour vers l’enfer…). La seconde, dénote cette même indéniable inspiration : dans le film américain, la musique de Howarth et Scott, lyrique et patriotique, était aux premières loges. Dans Zipang, il devait au moins en être de même, et la même instrumentalisation accouche d’une bande originale orchestrale de grande classe, bien qu’un peu suremployée ; alors que les dilemmes prennent de l’ampleur et que la fin approche, les thèmes principaux gagnent en tragique sans jamais céder au pompeux ; c’est fort et sans fioritures. Le bâtiment de guerre "pacifique" Mirai répond à cette même logique : doté d’une technologie écrasante, il n’a pas pour autant la taille ni les ogives nucléaires du porte-avions Nimitz, ce qui ne le rend pas totalement invulnérable, et du coup force ses auteurs à réfléchir.

C’est certainement les yeux rivés au tableau de bord de leur magnifique engin que les scénaristes en question ont oublié les bases mêmes du voyage temporel théorique, principal défaut de la série : partant sur la base d’univers parallèles (le "multivers") permettant en théorie au Mirai de passer d’une époque à l’autre sans conflit physique – la donne habituelle –, Zipang met le paquet, tout le long de son récit, sur la nécessité de non altération du cours de l’histoire. Jusque là, tout fonctionne… au détail près que, puisqu’ils sont entrain de barboter dans le passé, cela signifie qu’ils sont bels et bien partis du présent, donc qu’ils existent bel et bien, et qu’ils ne feront dans le passé rien d’assez fondamentalement important pour que cela change quelque chose. On s’étonne de n’entendre nulle part cette remarque. Puis la catastrophe arrive, à travers un personnage secondaire, paniqué le pauvre, disant quelque chose comme "c’est horrible, si mes parents meurent, quand je rentrerai dans le présent, je serai tout seul." On a beau prétexter le travail d’écriture authentique du militaire mongoloïde de base, il y a comme qui dirait un malaise. La suite de la série n’est qu’une confirmation de la candeur confondante des auteurs : une fois qu’assez de changements dans l’histoire sont effectués, et que nos héros du présent demeurent inchangés, a fortiori lorsque le père d’un personnage central meurt alors qu’il est enfant, sans pour autant que le personnage en question disparaisse, Zipang semble définitivement ignorer certaines bases de l’écriture du voyage temporel comme le paradoxe du grand-père (voir Le Voyageur imprudent de René Barjavel) ; on se croit en plein cirque de Pékin.

A la rescousse, l’hypothèse selon laquelle nos héros viendraient d’un univers à 100% parallèle, dans lequel le passé serait donc inviolé ? Pourquoi pas. Ca leur permettrait de faire ce qu’ils veulent, de descendre leur grand-mère, de faire sauter la Diète (2), tout ça ; à leur retour à la casba, tout serait propre comme au départ. Mais dans ce cas là, pourquoi, parmi tous ceux qui ont peur de retourner dans un présent qu’ils ne reconnaîtront pas, n’y a-t-il pas un garçon assez éveillé pour leur botter les cellules grises ? Le scénario accusera la même légèreté lorsque certains personnages du passé apprendront d’où vient le Mirai et son équipage, en leur écrivant une réaction… un peu trop zen. Zipang évoque l’exemple que l’on donne pour expliquer les limites du cerveau humain : arrivé à saturation, il éliminerait des informations aléatoirement, tout rapide qu’il fût. En étant plus admiratif que de raison, on pourrait dire que la série des studios Deen a tellement fait travailler ses méninges sur le reste qu’à la fin, elle en a oublié les notions de base mêmes de la relativité générale. Est-on plus admiratif que de raison ?

Le Japon regarde le Japon

Davantage oui que non. Comme annoncé plus haut, Zipang, l’œuvre de Kawaguchi et par extension sa fidèle adaptation animée, est un coup d’éclat dans la fiction nipponne. Contrairement à ce que les Américains ont toujours fait (notamment pour exorciser le démon Vietnam), les Japonais n’ont pas cette habitude d’autopsier leur funeste histoire à travers le média cinéma ; en revanche, ils aiment bien y analyser le présent : les regards critiques sur les nombreux défauts de la société ne manquent pas, leurs séries télé ont même fait de l’élaboration d’un monde meilleur (nippon) un sport national. Parfois même, c’est encore plus excentrique que Zipang : il n’y a qu’à voir un autre film de 1980, Sengoku Jieitai (titre français : Les Guerriers de l’apocalypse), où une division de l’armée de terre en exercice se retrouvait propulsée dans le Japon des samouraïs. Un Japon vieux de quatre siècles, dont ils se sentaient assez éloignés pour pouvoir en parler, et se concentrer plutôt sur le portrait de ce général crevant d’ennui dans une société pacifique (pacifiée…), et voyant dans ce petit trip temporel une occasion d’avoir enfin SA guerre – un personnage proche de celui qu’incarne Nick Nolte dans La Ligne rouge. Derrière ce spectacle décomplexé et bien moins consensuel que Nimitz, retour vers l’enfer, il y avait un mal être caractéristique du Japon, pays opulent et presque apolitique, dont l’unique souci de gagner un max de yens montrait déjà ses limites.

Empire japonais, IIIe Reich, même combat ?

Dans Zipang, on ne parle pas tant du Japon actuel, et de ses ardents désirs de réforme de la constitution, allant de pair avec un nationalisme en progression sensible, que du Japon d’avant, et d’un avant très proche, celui de la guerre. Un Japon agresseur, militaire, impérialiste, et auteur d’atrocités de guerre (voir les camps 731 en Mandchourie) à peine punies par le gouvernement MacArthur (3), trop occupé à chasser les communistes (MacCarthysme aidant) et à payer grassement pour leurs futurs services les petits Mengele nippons – de la même manière que nombre de savants nazis ont été récupérés par l’URSS après 1945. Empire japonais, IIIe Reich, même combat ? Si le premier n’a pas atteint le degré d’improbable du second avec sa velléité d’extermination globale d’un peuple bien défini, il s’est en revanche distingué dans son traitement des prisonniers chinois et russes (souvent sur la base de présumées sympathies communistes), repoussant les limites de l’abominable. Pas même besoin de citer le très controversé exemple du viol de Nankin (pour reprendre les termes de l’écrivaine assassinée Iris Chang (4)) qui n’a pas d’équivalent nazi en termes de nombre de victimes, et que l’écrivain Romain Slocombe s’est fait un horrible plaisir de décrire en profondeur dans son excellent livre sorti cette année Regrets d’hiver ; seuls suffisent les témoignages post-guerre de soldats japonais, racontant leur surprise face au traitement tout à fait humain que leurs réservaient leurs geôliers américains. Divergences de culture. Divergences de rapport à l’existence et à l’immanence, aux poids de la vie et de la mort, et blabla… ; toutes les explications se valent. La plupart ne figureront jamais dans un manuel scolaire japonais, très enclin à relativiser, à l’adresse des petits nippons, la culpabilité du Japon dans la guerre – voir l’affaire du sanctuaire de Yasukuni (5). "Ce sont les autres…" ! Le Japon a cela de plus que l’Allemagne qu’il s’est pris deux bombes atomiques dans le buffet ; ces deux bombes, sur la légitimité desquelles il est inutile de revenir, ont brouillé les pistes, par leur force foudroyante et inédite ont aveuglé l’histoire, et ont prêté au Japon un statut de victime tout autant que de bourreau, en particulier du point de vue européen.

Et pourtant, malgré le fait que le Japon "pacifique" de l’après-guerre n’ait jamais fait le moindre mea culpa à l’égard des nations voisines meurtries, contrairement à l’Allemagne d’un Willy Brandt à genoux face au Memorial du Ghetto de Varsovie, le cinéma japonais n’a pas encore eu le courage de regarder en face cette partie de son Histoire. Contrairement à l’Allemagne qui, après plus de cinquante ans certes, a su réaliser son premier vrai film "objectif" sur Adolf Hitler, avec La Chute. Cette absence de regard idéologique sur un tel événement s’inscrit-il dans cette culture confucéenne de l’impermanence, qui fait porter à des jeunes chinois des badges de Mao Zedong, responsable de centaines de millions de morts ? L’omniprésence de l’idéologie politique comme remplaçant du dogme religieux aveugle t-il l’Occident dans un humanisme qu’il souhaiterait universel ? Quoiqu’il en soit, Zipang est un spectacle bourré de codes occidentaux, qui se revendique de ce même pacifisme que celui auquel l’ont condamné les Etats-Unis. Il se devait donc d’avoir un regard impartial sur ses belliqueux ancêtres.

Avec succès

Sur ce terrain, le résultat est plutôt probant : si Zipang fait au départ très peur en présentant le Japon comme une nation d’êtres nobles ne partant en guerre que pour protéger le pays – version destinée au grand public de l’époque certes, mais énoncée ici par un Japonais du "présent", donc "au courant", et en mettant en scène des soldats nippons un peu trop meugnons lorsqu’on sait comment ils se traitaient entre eux, il pose rapidement les bases d’une condamnation sans détours d'un impérialisme qui fait encore des émules. Le meilleur véhicule de cette pensée est l’activisme anti-guerre du navire de guerre Mirai ("avenir" en japonais) ; et la confrontation des Japonais du présent aux Japonais du passé.

L’incarnation individuelle de ce schéma peut se trouver dans la dualité Kadomatsu/Kusaka. Le premier, avec sa dégaine de super héros américain, son franc-parler et son pragmatisme ("nous ne sommes pas des visionnaires"), incarne, si l’on met de côté son aspect bourrin parfois un peu fatiguant, l’homo japonicus idéalisé du XXIe siècle au regard perçant de héros de comics ; tandis que le second, petit, glacial et perçant, incarne dans son rêve de modification de l’Histoire l’être idéologique d’une époque chaotique. Parallèlement à ce face à face qui ne trouve pas d’issue dans la première saison de la série (le 26e épisode ne faisant que l’annoncer), mais dont on attend beaucoup tant il est, couplé à la situation historique, bourré d’un panache digne de la tragédie antique classique, on peut voir dans l’absence de parti pris de Kawaguchi une profonde interrogation sur la nature du peuple japonais, et sur les leçons qu’il aurait réellement et naturellement tiré de son Histoire récente. Il est important de souligner qu’au plus vif de cette démarche, l’auteur évite le trop-plein de patriotisme balourd. Simultanément, le Mirai, face à un ennemi du passé qui n’a que faire de ses considérations philosophiques, cèdera à l’offensive, pour survivre à l’attaque. L’auteur oppose le militaire agresseur au militaire défenseur, et pose la question de leurs différences.

La série la plus ambitieuse, disait-on… oui, plus encore même que les brillants récits de Urasawa Naoki, les remarquables Monster et XXth Century Boys en tête. Parce que pointe, à la fin de la première saison de la série, le spectacle d’une histoire sur le point d’être irrémédiablement changée, et le grand thème-titre, jusque là relativement absent et pour cause. Zipang, nom donné par Marco Polo lors de la découverte de l’Archipel (Cipango en français). Un Japon mythique tel que se l’est construit dans la mythologie shinto la nation nipponne, mais inatteignable en pratique ; et ce que veut vraisemblablement créer le personnage de Kusaka… en Mandchourie. Ou plutôt Manchukuo, cette Mandchourie sous domination nipponne, gouvernement fantoche qui servait de base de départ aux invasions des régions environnantes. Un symbole pas très rose auquel s’attaque Kawaguchi, dont les desseins sont encore difficilement discernables. En attendant, tout ceci est-il bien crédible ? La facilité avec laquelle le Mirai fait son bonhomme de chemin, sans que les quartiers généraux de l’armée nipponne ni le premier ministre Tôjo aient vent de son existence, se repose sur l’archaïsme des systèmes de communication de l’époque, oubliant l’omniprésence des espions en interne. Et Kawaguchi a visiblement sous-estimé les occasions de "changer le monde", aussi nombreuses qu’il y a d’hommes – devant l’ampleur de la tâche, on lui pardonne.

Mais en dépit de ces nombreuses imperfections, et en vertu de son incomplétude (Kawaguchi n’est pas encore arrivé au bout de son manga), on accordera à Zipang le bénéfice du doute sur nombre de ces points, et se concentrera sur la préciosité de son oeuvre, changeant des nihonjinron (6). Ne serait-ce que pour cette scène où le capitaine du Mirai, Umezu, prend le saké face au légendaire Yamamoto Isoroku, et lui annonce la gorge nouée qu’il décèdera l’année suivante, dans l’attaque par les Américains de l’avion qui le transportait… attaque autorisée par l’amiral Chester Nimitz. Le monde était petit, malgré ses morts, en 1942 ; et, on peut le parier, Zipang nous réserve encore pas mal de stimulantes surprises.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) Armée fondée en 1954 par le gouvernement japonais, pour parer à toute menace, dans un unique objectif d’autodéfense (l’article 9 de la constitution nipponne interdisant au pays d’avoir une armée officielle), d’où son appellation en anglais Japan Self-Defense Forces, JSDF. Elle compte environ 240 000 hommes. Ce mois-ci, le Japon s’est doté d’un véritable ministère de la défense, événement historique qui annonce pas mal de changements à venir.
(2) Parlement japonais créé sous Meiji, en 1889 (en japonais "kokkai")
(3) Commandant en chef des forces alliées dans le pacifique, gouverneur militaire du Japon sous occupation américaine, de 1945 à 1952. Présenté comme un "vice-roi du Pacifique" par les médias, certains le voient comme le dernier Shôgun du Japon.
(4) Américaine d’origine chinoise, journaliste et historienne en freelance, Iris Chang s’est faite connaître en 1997 avec son best-seller Le Viol de Nankin (The Rape of Nanking). Elle s’est suicidée en février 2004.
(5) Sanctuaire shintô, construit en 1869 pour rendre hommage à "ceux qui ont donné leur vie pour le Japon". Considéré comme un symbole du Japon impérialiste et colonialiste – nombre de criminels de guerre nippons y sont enterrés et honorés – il est depuis l’après-guerre sujet à de vives polémiques entre par exemple la Chine et la Corée d’un côté, le Japon de l’autre. L’ancien premier ministre Koizumi Junichirô a durant son mandat tout fait pour entretenir cette polémique, avec sa visite annuelle et médiatisée du sanctuaire.
(6) Genre d’écrit très populaire au Japon, dont le but est d’expliquer ce que le peuple japonais a d’unique au monde, en étudiant minutieusement ses fonctionnements politique, social, spirituel, comportemental, etc. Sa lecture est très appréciée par les nippons très amoureux de leur île.

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