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8 FILMS DE TEZUKA

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Les Films du Paradoxe

Aujourd'hui, lorsque l'on parle de grand maître de l'animation japonaise, on pense systématiquement à Miyazaki Hayao... Ce n'est donc évidemment pas de lui que l'on traitera aujourd'hui, mais de son parfait contraire, l'homme qui a rendu l'animation ultrapopulaire et donc indirectement ultracommerciale : Tezuka Osamu, dont Les Films du Paradoxe éditent une compilation de 8 courts-métrages. Penchons nous - dans le désordre - sur le programme...


Les débuts d'un maître...

Il est d'autant plus curieux de voir Tezuka et Miyazaki dans deux écoles complètement différentes, lorsque l'on sait que Paul Grimault, grande source d'inspiration du réalisateur du Château de Cagliostro, a les mêmes références que Tezuka : Disney et les frères Fleisher. Ces références, elles se ressentent énormément dans le premier court-métrage du maître, Histoires du coin de la rue. Un graphisme en effet très proche des cartoons que réalisait à l'époque la firme à la souris, tout en géométrie et en aplats contrastés. L'histoire, comme le titre l'indique, est multiple, tout en entrecroisements de vies. Vie d'une petite fille et de son nounours, vie d'une souris et de sa famille, vie des affiches du coin de la rue... Car ici tout est vie, tout le début de ce court est une ode à la vie, simple et légère, tout en amour, tout avec humour.

Mais une histoire n'est rien sans rebondissements, et c'est là que nous nous rappelons que nous ne sommes finalement pas dans un Disney : ce n'est pas un simple méchant loup qui arrive, c'est la haine à l'état le plus pur, la mort de la liberté, c'est la dictature, c'est la guerre. Le climax est fort, le ton se fait plus dramatique, et ce n'est pas tant les gentils qui gagnent que tout le monde qui perd : il est des tragédies dont on ne se relève jamais intact. Les trente-six minutes d'Histoires du coin de la rue sont belles, poétiques, tendres et puissantes. Un message d'amour simple et limpide, sans même qu'un seul mot soit prononcé, puisque le court, comme tous ceux présents sur ce DVD, est magnifiquement muet, tout passant par l'image, et la musique au refrain entraînant, délicieusement entêtant.

En comparaison, La Sirène est beaucoup plus froid, plus expérimental. Le thème ne manque pourtant pas de charme : l'amour d'un jeune homme et d'une créature mythique, la sirène, qui donne son nom à l’œuvre. Un trait simple, des bonshommes-bâtons tels qu'on en réalise en maternelle, et qui ne sont même pas colorés : ils épousent simplement la couleur du décor. Et c'est ce qu'on demande finalement au héros, se fondre dans la masse, renoncer au rêve, à l'imaginaire...

À l'amour, à sa sirène. Une belle illustration du poids de la société sur ceux qui sont différents, l'écrasant rouleau compresseur de l'uniformisation. Si ce propos brille par sa limpidité, il serait peut-être plus convaincant si la beauté du rêve était mieux mise en valeur. L'aspect expérimental très marqué du film et la simplicité de son propos le rendent finalement assez bancal, et presque aussi assommant que ce qu'il dénonce.




De l'humour ?

Et pourtant, Tezuka savait également se montrer admirable dans la légèreté, comme nous l'avons vu avec les Histoires du coin de la rue, et comme nous pouvons le constater à nouveau dans l'excellent La Goutte. Le postulat de base est d'une simplicité désarmante : un naufragé perdu au milieu de la mer, meurt de soif, quand il voit... une goutte, perché qu’il est sur le mât de son radeau. Et il essaiera tout le long de la rattraper, sans succès, évidemment. Drôle, sadique, drôle parce que sadique, avec un style graphique très particulier, tout en contrastes, mettant parfaitement en valeur le délire du personnage. Parmi les oeuvres humoristiques réunies sur ce DVD, nous retiendrons également l'excellent Film cassé. Encore une fois, une idée simple admirablement exploitée : et si les poussières et autres défauts des vieilles pellicules gênaient plus les acteurs que le public ? Une imperfection qui sépare l'image au point d'empêcher les protagonistes de s'embrasser, le héros qui se sert des sautes de pellicule pour attaquer le méchant par surprise : nous assistons ici à une parfaite fusion entre le fond et la forme.


De la mise en scène

Mais cette fusion va encore plus loin avec Le Saut, qui nous offre simplement le point de vue de quelqu'un qui saute, haut, toujours plus haut, et voyage ainsi. Le film peut être vu comme la succession des portraits surpris de ceux qui voient défiler ce "sauteur", portraits qui eux-mêmes défilent si rapidement qu'il faut passer en arrêt sur image pour les voir (notamment R2-D2 et C3PO). Mais en même temps qu'il saute, le personnage va vers des lieux où la nature est de moins en moins présente, et la violence de plus en plus alarmante... jusqu'à l'enfer. Même avec un concept aussi simple, Tezuka ne manque pas de faire passer un message, dans une métaphore filée simplement remarquable. En terme de simplicité du concept, le très court Autoportrait (treize secondes) fait également très fort : les morceaux de portraits défilent à la façon d'un bandit manchot, pour arriver sur Tezuka. Une façon de dire que nous sommes tous des fruits du hasard ?




La légende de la forêt

Toujours dans cette fusion entre fond et forme, nous avons également le grand morceau de ce DVD, le chef-d’œuvre inachevé de Tezuka : La Légende de la forêt. Mise en images de la symphonie nº 4 de Tchaïkovski, le film aurait dû comporter quatre segments, il n'y en aura finalement que deux, le cancer du maître ne lui ayant pas permis d'achever ce projet. Cette symphonie est la première des "symphonies du destin" du compositeur russe, ayant pour objet de nous rappeler le poids de la fatalité. Le premier segment du dessin animé est totalement construit dans cette optique, et nous conte la vie d'un écureuil volant, en nous faisant en même temps revivre l'histoire du dessin animé : le début est en effet réalisé comme une succession d'images fixes monochromes, suivi d'une animation ultrafluide en noir et blanc, très cartoonesque, puis un passage progressif à la couleur, pour s'achever de façon plus détaillée et réaliste...

Chacune de ces phases est en parfaite adéquation avec l'intrigue, la lutte entre cet écureuil et un bûcheron, les transitions sont d'une fluidité exemplaire, l'histoire est comme souvent, simple mais poignante, bref, du grand Tezuka. Ce qui n'est malheureusement pas le cas du deuxième segment, certes admirable d'un point de vue technique, avec une apparence très Disney, mais qui baigne dans la niaiserie et la mièvrerie... La forêt se fait détruire par de méchants bonshommes, la forêt tente de régler ça dans la paix, et les hommes refusent, donc la forêt se venge de façon plus violente. Le tout n'est pas très fin dans le symbolisme, mais le pire est atteint avec le chef du chantier, caricature d'Hitler. Le dictateur allemand est un personnage d'une telle force, d'une telle ampleur, d'une telle folie, qu'il est simplement inconvenant de l'utiliser pour un personnage aussi bas et inintéressant. Loin de renforcer le récit, cette caricature achève de le décrédibiliser. Dommage, compte tenu de l'immensité de la première partie.

Enfin, le tableau des films de ce DVD ne serait pas complet sans Tableaux d'une exposition, encore une mise en images, encore une oeuvre musicale russe, cette fois-ci de Modeste Moussorgski, et qui porte le même nom que ce court. L'original s'inspirait de tableaux réalisés par Victor Hartmann (ami du compositeur), et c'est en s'inspirant de leurs noms que Tezuka réalisa une dizaine de séquences : ainsi "le gnome" devient "le journaliste", "le vieux château" "le boxeur", ou "la porte de Kiev" celle du Paradis. Tous ces tableaux possèdent leur style propre, à chaque fois lié à un certain symbolisme, comme ce "jardinier" dépeint dans un jardin de métal avec un style qui n'est pas sans rappeler le néo-réalisme de nombreux régimes totalitaires.



Mais cette variété de thèmes et de styles fait perdre toute homogénéité à cette série, et après avoir bien ri face au premier segment, on sombre rapidement dans l'ennui. Dommage, étant donné la réussite stylistique du tout, mais la caricature (car c'est bien à cet exercice que Tezuka s'adonne ici) est un art très porté sur le court et l'instantané, et l'enchaînement ici traîne en longueur. C'est d'ailleurs le seul programme du DVD à ne pas avoir été diffusé au cinéma en France. En effet, ces courts, soit La Sirène, suivi de La Goutte, Le Film cassé, Le Saut et La Légende de la forêt, ont été diffusés ensemble sous le titre "La Légende de la forêt", là où Histoires du coin de la rue, suivi de La Sirène et Autoportrait, eurent droit au même traitement sous le titre "Histoires du coin de la rue".

Au final, avec ces huit films tous intéressants, et pour la plupart passionnants, agrémentés d'un joli livret bien documenté (comme toujours chez Les Films du Paradoxe), ce DVD est simplement un indispensable pour tout fan de Tezuka, et même pour tout fan d'animation en général. À moins bien sur, d'être allergique à autant de variété et d'inventivité, le programme étant très hétérogène à la fois dans le style et la qualité.

José Emmanuel Moura

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