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MIJEONG

One-shot paru dans la collection "Made in" chez Kana en Septembre 2006

Sept nouvelles de Byun Byung Jun sont réunies sous une même bannière : "mijeong" qui signifie à la fois "beauté pure" et "quelque chose de non encore défini". "L’esthétique monochrome de ce manwha ne laisse place à aucun désespoir. Ses fantaisies technopolistiques sur fond de ciment rugueux et d’asphalte aux tons bleutés vous absorbent. La pensée, hypnotisée par le trait, se glace devant le regard égaré d’une jeune fille qui semble receler tous les secrets du monde.", ces propos de Kim Hyeong-Bae, auteur de bande dessinée, placés en évidence immédiatement après le sommaire ne nous éclairent pas davantage sur ce que contient cet ouvrage au titre impénétrable.

Réalisés entre 2000 et 2003, sans réel rapport les uns avec les autres, les récits se succèdent sans tenir compte d’une quelconque chronologie, avec une constante cependant : la ville, à la fois théâtre et spectatrice silencieuse de la vie qu’elle (r)enferme. Des hommes et des femmes s’y côtoient, marqués par les épreuves et le temps, oscillant entre l’amour et la mort en quête de quelqu’un ou de quelque chose, d’un sens à leur vie. Des thèmes classiques, une entrée en matière peu avenante, la lecture devient alors exploration. Mais qu’y a-t-il à explorer dans cet environnement urbain si familier ? Tout simplement, comme un badaud qui s’arrête devant l’insolite, la curiosité nous pousse à découvrir les histoires de ces gens ainsi mis en scène. Des tracas du quotidien en des rencontres bouleversantes, voici quelques tranches de vie à dévorer… des yeux.

Quand la routine s’emballe

Parmi les forêts d’immeubles de banlieue, le dédalle des rues commerçantes, des salles de classe ou encore d’une pièce unique comme décor, les hommes errent, se croisant parfois, parqués dans leurs quotidiens indifférents au reste. Et pourtant, un simple évènement suffit à fragiliser cet équilibre, le modifier voire le détruire.

Ainsi dans Utility, le manwhaga met en image un scénario de Yun In-Wan. Sur le chemin de l’école, les élèves du quartier se rejoignent et arrivent en groupe aux portes de l’établissement. Entre compétitions et jalousies, les relations sont tendues, sentiments entretenus et même exacerbés par les parents, eux-mêmes rivaux, qui s’affrontent via leurs progénitures sans égard pour leurs aspirations propres. Un triste évènement plombe l’ambiance de cette matinée qui jusque là était banale : le directeur se serait suicidé. Un collégien, le héros, mène l’enquête pour savoir ce qui s’est réellement passé. Ses déductions l’amènent à s’intéresser de près à une camarade de classe.

Quelques pages plus loin, débute 2002 villa sinil, histoire dans laquelle un manwhaga travaille sans relâche pour parvenir à rendre ses travaux dans les temps. Il n’a pourtant pas le moral, puisqu’il vient de se faire larguer et implore jour après jour son ex de lui donner une autre chance. De rage devant ses vaines tentatives, il joue aux fléchettes avec pour cible des articles de presse épinglés sur son mur. L’une d’entre elles vient se ficher dans l’œil d’un boxeur célèbre. Peu après, la télé allumée, fond sonore et lumineux comme pour meubler le silence et la solitude de cet amant éconduit, crache les nouvelles du jour : un sportif, le roi du ring est subitement devenu aveugle. Bizarre… De retour à sa table de travail, il découpe un article, documentation supplémentaire pour les planches qu’il dessine. Se faisant, il lacère au cutter le visage d’un député. Ce dernier fera la une des informations le lendemain, il aurait été victime d’un meurtre. Dubitatif, le héros commence à croire en son pouvoir. Ni une ni deux, il s’en vante auprès de sa dulcinée pour lui prouver qu’il n’est pas le tocard qu’il semble être.



Encore plus avant, Courage grand père narre une drôle, à plus d’un titre, de romance. Un vieux matou amoureux de sa maîtresse, s’efforce de la protéger des attentions d’un jeune homme lui aussi épris d’elle.

Enfin Un petit conte à dormir debout, sur un scénario de Yang Seung-cheon, clôture l’ouvrage. On retrouve là aussi un manwhaga en plein boulot, interrompu par un coup de téléphone. Sa petite amie se languit de lui, toujours trop pris et surtout loin d’elle. Elle lui demande alors une histoire. Seul dans son petit bureau, l’oreille collée à l’appareil, le jeune homme s’exécute. Il invente alors un conte, un conte à dormir debout où un dieu timide s'amourache d'une jeune fille. Celui-ci cherche conseil auprès de ses amis Rhume et Bonheur. Eux aussi conquis par la miss rivaliseront de gentillesse et de ruse pour capturer le cœur de la belle.

Ces quatre nouvelles d’inégales intensités traitent d’une de ces journées, d’un instant où tout semble différent alors qu’au final, rien n’a véritablement changé. Comme une parenthèse à leurs existences, les personnages n’en sortent ni grandis ni affaiblis. Ils restent tels qu’ils sont. Dans cette ville-zoo, le lecteur-touriste ne peut qu’observer ces autochtones sans parvenir à s’identifier à eux ni même, pour certains, à les comprendre.

Entre le comportement hallucinant autant qu’effrayant des enfants d’Utility, l’aventure d’un artiste stressé (2002 villa sinil) digne d’un épisode de la série Au-delà du réel, les pensées rigolotes et les réactions improbables d’un chat – il arrive à rougir de gêne (Courage grand père), un coup de fil anodin qui se transforme en conte de fée (Un petit conte à dormir debout) , il y en a pour tous les goûts. Le meilleur dans tout ça : ni le titre mystérieux de l’ouvrage, ni le sommaire laconique n’annonce la couleur. La surprise est totale donnant ainsi un côté piquant à la lecture. On ne sait jamais sur quoi on va tomber ni quelle sera la chute. Divertissant.

Trois autres one-shots s’intercalent dans ces virées citadines. Ils sont plus noirs et plus denses, car si la ville est un lieu de vie, les morts y ont aussi leur place de même que le surnaturel.

Des rencontres marquantes

Certains évènements font dates et marquent la chair et l’esprit d’une cicatrice indélébile. La ville, elle aussi, garde les stigmates de ces destins sinon brisés, à tout le moins profondément ébranlés. Inconscient collectif et monuments anonymes sont à la fois des ruines rongées par le temps et l’oubli, et paradoxalement les fondations et le ciment des murs de la cité.

Le recueil commence par Mijeong, très courte histoire et pourtant la moins lisible de toutes, ou en tout cas la plus sujette à caution. Difficile de dire qui est cet homme, d’ailleurs est-ce bien un homme ? Eperdument amoureux, il suit l’élue de son cœur qu’il devine et croit connaître jusqu’à son âme sans jamais l’avoir abordée. Celle-ci, héroïne à son insu est magnifique dans son ignorance. Le regard de l’autre, que l’on y prête attention ou non, qu’on le subisse ou l’exerce, fait partie intégrante de la vie en société, de la vie tout court.

Tout de suite après, on fait la connaissance d’une autre jeune fille : Yeon du,17 ans. Les cours finis, elle rentre chez elle quand elle rencontre par hasard le père de son premier petit ami, son âme sœur. Sauvagement agressée quelques années auparavant, ce dernier a été tué en la défendant. Depuis, la vengeance régit sa vie alors que l’homme, jeune retraité et veuf depuis peu, dépérit dans sa solitude. Il se propose de la reconduire, elle accepte. La conversation tourne autour de la tragédie et du disparu, chacun en ressortira curieusement apaisé et résolu.

La septième et dernière histoire du recueil intitulée Chanson pour toi détonne de l’ensemble. Contrairement aux autres, celle-ci est en couleur : pastel de gris sur camaïeu de bleu et de rose. Un chanteur, malgré les supplications des membres de son groupe, se refuse à reprendre le chemin de la scène et des concerts. Au fond du gouffre, il n’a plus goût à rien depuis la disparition de sa sœur. Un soir, il reconnaît l’air d’une chanson entonnée par une inconnue. Il s’agit de la chanson qu’il avait spécialement composée pour sa cadette. Il accoste vivement la jeune femme et lui demande où elle a entendu cette musique. Brusquement, l’espoir renaît.

Voici trois exemples de cabossés de la vie en pleine descente aux enfers qui se débattent dans leur misère sociale et affective. Le message, s’il devait y en avoir un, serait qu’il n’y a pas de solution miracle pour surmonter les coups durs. S’ouvrent seulement à eux, par le biais d’un autre (ami, simple connaissance ou parfait étranger), de nouvelles voies : voie de sortie vers des lendemains meilleurs ou voie sans issue, il n’y a ni garantie ni promesse, seulement un risque à prendre.

Ainsi scénarisés, stylisés même, ces destins pathétiques et tristes ne sont que des illustrations des infinies possibilités qu’offrent les interactions entre les populations regroupées dans des immeubles, des quartiers, des villes, etc. Là encore, la distance est de rigueur vis-à-vis des héros auxquels il est difficile de s’identifier. L’observation devient d’ailleurs du voyeurisme à mesure que les détails sordides se révèlent. Si le bonheur ennuie, le malheur, lui, fascine.

Les sept histoires sont construites sur un schéma identique, l’exposé d’une situation, des nombreux liens vers le passé qui expliquent le présent et surtout des fins en conséquence, toujours surprenantes et inattendues, soulignant ainsi le côté hasardeux de l’existence. Si les personnages ne suscitent délibérément aucune empathie, force est de constater que le graphisme moyen ne leur permet pas de véhiculer des émotions. Les visages aux expressions figées sont maintes fois repris, calqués d’une planche à l’autre alors que le contexte diffère. Ces insuffisances sont, en partie seulement, compensées par le verbe. Ainsi le texte parfois très fourni a nécessité une police assez petite pour que tout tienne dans les bulles imparties (à noter, une coquille en page 102). Les décors quant à eux sont nettement meilleurs. La ville est dépeinte sous de multiples facettes, plus ou moins détaillée, plus ou moins floue, lui conférant ainsi le rôle principal. Ce sont ces ambiances très évocatrices qui font réagir le lecteur, et confèrent une âme à l'ouvrage. L’urbanité omniprésente, les héros n’en sont finalement que des émanations presque insignifiantes.

Tantôt absurde, tantôt cruel, entre humour noir et instant comique, du réalisme cru au conte de fée, ce recueil cache bien des merveilles et cette richesse si sobrement annoncée ne se révèle qu’avec plus d’éclat. Laissez-vous tenter par une visite de Mijeong, ville d’artiste, superbement illustrée et indéfinissable car en constante évolution.

Sabine Soma

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