Série en cours de parution chez l'éditeur Asuka
Un lycée et des élèves qui s’y côtoient tous les jours. Entre premiers émois amoureux, amitiés sincères et fausse camaraderie, saine rivalité et jalousie haineuse avec en toile de fond, la pression de la compétition et de la réussite : cette vie estudiantine est la trame de bon nombre de manga. L’Infirmerie après les cours serait-il donc un shôjo comme il y en a tant ? Si les codes sont suivis (on n’échappera pas aux décors fleuris ni au triangle amoureux), Mizushiro Setona va plus loin, beaucoup plus loin. Dans la lignée de X-Day, elle reprend ses thèmes de prédilection avec des adultes en devenir, paumés et enfermés dans leur mal-être. A commencer par son héros, Mashiro : il n’est ni une fille, ni un garçon, mais une moitié de l’un et de l’autre genre. Et cette infirmerie dans laquelle ces lycéens, obligés de s’y rendre tous les jeudis, s’affrontent dans un étrange rêve. S’accepter, surmonter ses traumatismes, se libérer du poids d’un secret, tout ce travail d’émancipation passe par une recherche d’identité : une quête de soi et de reconnaissance. Et le sexe plus que la sexualité est l’un des éléments essentiels pour se construire. Mais avec Mashiro, l’évidence ne l’est plus : qu’est-ce qu’un homme ? une femme ?
Mashiro Ichijo est un lycéen discret et serviable qui cache un lourd secret. Un événement tout ce qu’il y a de plus naturel vient soudainement de le lui rappeler alors que jusque là, il s’était efforcé de le dissimuler, de le nier.
S’il est grand, avec le torse plat et musculeux d’un homme, la partie inférieure de son corps, elle, est féminine. Et aujourd’hui, il a ses premières règles. Suite à cela, il décide de quitter son club de kendo, fuir la promiscuité de ses équipiers pour continuer à donner le change car malgré ses douleurs menstruelles, il persiste : il est un garçon. Sa récente et cuisante défaite contre So, lui fournit un parfait prétexte. En récupérant ses affaires dans le vestiaire, il remarque alors qu’il y a beaucoup de casiers vides. Cette étrange impression se confirme une fois retourné dans sa classe. Les sièges vacants sont nombreux et surtout, il n’a aucun souvenir des élèves qui occupaient ces places.
Cette désastreuse journée s’achève par une rencontre surprenante. Une nouvelle infirmière lui demande de l’accompagner à l’infirmerie. Ils ne vont pourtant pas dans la bonne direction. Mashiro découvre l’existence d’une seconde infirmerie située dans un des sous-sols du bâtiment, pièce qu’il n’a cependant jamais remarquée auparavant.
L’inconnue lui annonce qu’il va suivre un cours spécial. Le voilà propulsé dans un rêve, espace onirique qu’il partage avec d’autres lycéens. Ils doivent surmonter une épreuve qui leur est propre : affronter leur plus grande faille – en l’occurrence pour Mashiro, il s’agit de son sexe - et se battre pour prendre une clé qui leur permettra de quitter et le rêve et le lycée. Les sortants disparaissent de la réalité comme effacés aussi bien physiquement que mentalement : personne ne se souvient d’eux. Les perdants se réveillent à l’infirmerie et doivent revenir tous les jeudis après les cours jusqu’à leur réussite. Mashiro comprend alors pourquoi l’établissement se dépeuple lentement dans l’indifférence générale.
Comme dans X-Day, Mizushiro Setona se joue des apparences. L’image souriante, lisse et forte que renvoient les élèves, cache leurs ténèbres intérieures qui peu à peu les engloutissent. Si Rika et les autres (X-Day) s’épanchent sur un chat Internet, les personnages se dévoilent ici au travers du rêve. Car dans celui-ci, chacun apparaît tel que son cœurs le symbolise. L’habit fait véritablement le moine. Et Mashiro porte l’uniforme féminin révélant ainsi aux yeux du monde sa vraie (?) nature. Les autres participants ont eux aussi une allure bien différente de celle qu’ils ont en réalité : une armure en métal noir totalement vide, une petite fille dont les traits du visage sont déformés par une profonde terreur et une haine viscérale envers les hommes, une gothic lolita, une sans visage, un bras doté de raison comme La Chose de la Famille Addams, une girafe en papier, pour ne citer que quelques incarnations.
Une différence notable cependant, les adolescents de L’Infirmerie après les cours ne peuvent détruire leur lycée pour se libérer des maux qui les accablent. Ils y sont retenus prisonniers dans la réalité comme dans le rêve. Les scènes oniriques et réelles se déroulent donc invariablement dans une classe, un couloir, les dortoirs ou encore le réfectoire. Cet espace clos devient vite oppressant, angoissant même.
Plus important encore, ils ne prennent pas l’initiative de changer, de s’émanciper. C’est l’infirmière qui vient les chercher un par un, à un moment précis certes, mais un moment non choisi par les principaux intéressés. Cette contrainte est une forme de violence, celle-ci constamment sous-jacente dans l’œuvre se décline également sous d'autres formes. Violence première de découvrir sans y être préparé ni même l’avoir voulu sa propre image, pas celle que renvoie le miroir tous les matins, masque forgé au fil du temps que l’on s’efforce de conserver avec autrui. Non, il s’agit de l’image intérieure, représentation exacte de notre "moi profond" avec ses forces et ses faiblesses sans fard ni faux-semblants. Mashiro a reçu un véritable électrochoc en se voyant pour la première fois en femme, et il endure un second choc, encore plus dur, avec la divulgation de ce secret si longtemps tenu caché. Maintenant il en appréhende les conséquences, car si lui est resté facilement identifiable, il n’a pas changé d’apparence. Il porte simplement l’uniforme féminin pour symboliser cette moitié dont il a honte, ce n’est pas le cas pour les autres. Il est complètement déboussolé par la découverte de la véritable personnalité de ces camarades qu’il croisait pourtant tous les jours : méconnaissables, horribles, cruels ; difficile de décrire pareilles rencontres. Une chose est sure, on n’en sort pas indemne. Violence encore dans la confrontation entre lycéens dans le rêve, où la situation tourne vite à la Battle Royale. C’est chacun pour soi et tous les coups sont permis, aussi bien agressions physiques qu’attaques verbales, souvent bien plus douloureuses, et ce pour trouver la clé et sortir.
Ainsi mis devant le fait accompli, comment réagir ? Ce cours spécial est-il vraiment une thérapie pour permettre à ces jeunes de surmonter leurs difficultés ? Certains éléments font planer de sérieux doutes. Sur quoi donne cette porte si difficile à ouvrir ? Y a-t-il véritablement des enseignements à tirer du rêve quand l’on sait que les perdants ne garderont aucun souvenir des sortants, des relations qu’ils ont pu avoir avec eux ? Comment évoluer si au fur et à mesure l’oubli gomme une partie du cheminement pour ne laisser que la douleur des blessures infligées par les autres perdants ?
Scénario complexe et palpitant servi par une narration très rythmée entre combats et moments de réflexion et d’introspection des personnages, Mizushiro Setona ne laisse aucun temps mort tout en prenant son temps. Si X-Day se déroulait sur 2 tomes l’obligeant à la précision et la concision, L’Infirmerie après les cours en compte déjà 7 et la série est toujours en cours au Japon.
Toujours prompt à clore une piste pour en ouvrir ou laisser en suspend une autre de façon insidieuse ou surprenante, l'intrigue introduit subtilement quelques indices pour attiser la curiosité du héros mais aussi celle du lecteur. Ce dernier, plongé dans les méandres de ces esprits tourmentés, baigne dans un univers clos assez malsain, glauque et carrément gore par moments. Jeune public s’abstenir.
A leur réveil, les élèves quittent l’infirmerie sans jamais se croiser. Ce qui se passe dans le rêve doit rester dans le rêve. Mashiro va pourtant chercher à découvrir qui sont ses compagnons de voyage.
Difficile retour à la réalité
Habilement introduit dans le récit, on découvre les personnages qui gravitent autour du héros de façon inversée. On voit tout d’abord d’eux leur vraie image, celle du rêve, pour ensuite supposer et/ou découvrir leur apparence réelle. On devine leur passé, ou du moins une partie, avant même de les (re)connaître. Ce jeu troublant entre être et paraître rend les caractères de Setuna Mazushiro très ambigus, d’autant plus qu’ils sont tous animés par d’obscures motivations.
La première personne que Mashiro parvient à identifier est l’enfant dévorée par la haine. Il s’agit en fait d’une fille de sa classe, Kuréha, très charmante et toujours enjouée. Le contraste est saisissant. Soulagé d’être enfin totalement honnête avec quelqu’un qu’il connaît et ne se moque pas de son problème d’identité sexuelle, il va vite sympathiser avec elle. En tant qu’homme d’honneur fort et juste, il lui jure de la protéger.
En parallèle, il s’oppose à So Mizuhashi. Il ne peut pas supporter ce garçon froid, play boy du bahut, une petite amie différente chaque jour ou presque, qu’il jette sans aucun ménagement. Paradoxalement, il voudrait lui ressembler, pas dans son attitude mais dans sa prestance. So est viril, il en impose, lui. Ce dernier, charismatique et mystérieux, est persuadé que Mashiro est une fille, et ne se gène pour lui faire des avances de plus en plus appuyées. So assiste-t-il lui au cours spécial ? Si oui, quelle est sa forme dans le rêve ? Ces questions obsèdent Mashiro.
Peu à peu se dessine un triangle amoureux pas ordinaire, mettant en scène deux prétendants, un homme et une femme, autour d'un héros qui n’est pleinement ni l’un ni l’autre. Malgré son attraction/répulsion pour So, et en partie pour le contredire, Mashiro décide de sortir avec Kuréha. La sexualité ou plutôt l’orientation sexuelle des ces jeunes est donc implicitement abordée. Ils sont tous convaincus d’être hétérosexuels, l’homosexualité n’est d’ailleurs évoquée qu’une seule fois sans aller plus avant. Cela dit, les soupirants sont tous les deux tombés sous le charme de Mashiro. Son corps anormal est bien une réalité. Le silence de l’artiste sur ce point est la démonstration de tout son talent. Chacun est libre d’y voir ce qu’il veut. Amateurs de boy's love ou de shôjo-ai, (œuvres traitant de relations amoureuses homosexuelles entre garçons pour les premières, entre filles pour les secondes), et les autres, à vous de donner la couleur de ces romances : rose ou arc-en ciel.
Tout ceci est à mettre en corrélation avec les couvertures des différents tomes de la série. Mizushiro Setona s’amuse à semer la confusion. Décidément elle joue beaucoup, et le lecteur avec elle. Tous ces magnifiques dessins sont d’une expressivité touchante. L’écho est encore plus fort après la lecture des ouvrages. D’abord deux trio (tome 1 et 2), le premier laisse supposer une histoire amoureuse, l’autre penche plutôt en faveur d’une amitié. Puis Mashiro pose seul face à sa propre dualité (tome 3), et les solutions possibles : elle embrassant So (tome 4) ou lui enlaçant Kuréha (tome 5).

Les sentiments n’étant pas qu’une affaire de sexe, cela n’avance pas beaucoup Mashiro dans sa recherche d’identité sexuelle. Qu’est-ce qu’un homme, une femme ? Comment définir les genres autrement que sur le plan biologique ou physiologique ? Manifestement, Mashiro n’en sait rien du tout. Il ressemble beaucoup au personnage de Ruika dans Global Garden qui se transformait lentement en garçon pour le bonheur de sa mère. Pour stopper le processus, elle partait en quête de sa féminité. Les arguments avancés pour l’aider étaient loin d’être fins : "Commence par lui offrir des robes, les filles adorent ça.". Pétri de clichés et d’idées préconçues du même acabit, Mashiro idéalise son côté masculin, faisant peser sur son côté féminin toutes ses faiblesses. L’homme est fort, la femme fragile, d’où son besoin de protéger Kuréha et son impuissance à repousser So.
Sa naïveté reflète bien qu’il ne s’est jamais posé la question, se contentant jusque là d’agir par mimétisme tout en cachant sa honte. Mais voilà, les garçons n’ont pas de règles, ne se font pas donner de cachets contre la douleur par leur petite-amie. S’il ne peut plus nier une partie de lui-même, il va devoir l’accepter. Il ne progressera que grâce au soutien de Kuréha et à ses confrontations avec So. Chacun apporte de l’eau à son propre moulin, décortiquant à leurs avantages ses moindres faits et gestes. Kuréha : tu es le garçon qu’il me faut ; So : tu réagis comme une fille.
L’infirmière l’aide également. Tous les jeudis, l’air de rien, elle le jauge en initiant une petite discussion – bilan : où l’on en est depuis la dernière fois. Etrangement, ces propos échangés influencent Mashiro dans le rêve. Se pourrait-il qu’elle aussi s’y rende ? Enigmatique, c’est à la fois le personnage le plus discret et l’un des pivots essentiels du scénario. Qui est-elle ? Ce mystère reste entier.
L’affaire se complique de par les agissements de certains lycéens. Shinbashi en premier lieu : amoureux transi de Kuréha, il va se sacrifier pour le bonheur de celle qu’il aime, taisant ses sentiments et prêtant une oreille attentive à Mashiro, le conseillant sur ses problèmes de couple. Puis il y a Aï, la sœur de So qui fait tout pour les éloigner et garder dans son giron son frère bien-aimé. Mais, si partisans, à qui ces conseils profitent-ils ? A qui faire confiance, qui croire ? Et c’est là que prend place le dilemme ? Naïf et novice en relation sentimentale, Mashiro oscille : garçon pour Kuréha, fille pour So. Mais se déterminer en fonction et pour un autre, n’est-ce pas encore une fois un moyen de fuite, de se dédouaner ? Ces doutes et incertitudes sont la preuve évidente qu’il est encore loin d’être prêt à faire un choix.

Ce scénario brillant est servi par un graphisme soigné. Les couvertures déjà évoquées ne mentent pas sur la marchandise. Comme dans X-Day, Mizushiro parvient brillamment à émouvoir. L’expressivité des regards est fascinante, les personnages parlent avec les yeux, une phrase un peu idiote mais qui veut tout dire. Les décors dépouillés aux traits fins et précis sont aussi très agréables à l’œil. La sensation de froideur qu’ils dégagent, associée à ces yeux perçants, crée une ambiance qui correspond parfaitement à l’histoire.
Fruit d’une longue réflexion, plus de sept ans, L’Infirmerie après les cours n’est pas un shôjo de base mais une œuvre à placer sinon au sommet, à tout le moins dans le haut du panier. Mizushiro Setona maîtrise. Elle maîtrise son geste par un graphisme de qualité. Elle maîtrise son sujet également et, comme l’araignée tisse savamment sa toile, elle cultive intelligemment et sciemment les ambiguïtés et les doutes. Aucune approximation, elle sait où elle va. Les apparences sont trompeuses, rien n’est jamais anodin dans les paroles ou les actes de tous ses personnages perturbés. Au lecteur d’être vigilant, à la lecture de cette oeuvre aussi surprenante que captivante, tout à fait incontournable.
Il y aurait encore beaucoup à dire tant l’œuvre est riche. On se contentera d'une dernière phrase : vivement le tome 6, en espérant que sa date de parution, maintes fois repoussée en raison de problèmes techniques relatifs à la couverture (1), soit définitivement arrêtée pour le mois d’août.
Sabine Soma
Note :
(1) Source : forum Atsuka