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xxxHOLIC

Série en cours de parution chez l'éditeur Pika

Le studio Clamp, déjà largement connu et reconnu en France par la publication de nombres de leurs séries telles que Card Captor Sakura, Tokyo Babylon, X, ou encore RG Veda, se consacre ici au monde de l’occulte. xxxHolic : nom étrange pour une œuvre qui traite de l’étrange, créée un univers particulier à plus d’un titre au centre duquel règne Yûko, la sorcière des dimensions. Elle tient une boutique dans laquelle elle monnaye son savoir-faire, celui d’exaucer les vœux. Chaque client stigmatise en lui un travers non pas de la sociét<é mais de l’humain. Ce passage au crible des imperfections de l’Homme donne une dimension philosophique et une profondeur qui fait de xxxHolic, un seinen fascinant.

Dans une interview réalisée pour le "magazine" Clamp anthology (1), l’une des membres du célèbre studio actuellement composé de Satsuki Igarashi, Tsubaki Nekoi, Mokona et Ageha Ohkawa explique le sens du titre xxxHolic qui se lit "cross Holic".

"Nous voulions d’abord employer le mot "addict" signifiant "accro", mais on est plutôt familiarisé avec le terme "holic" que l’on retrouve notamment dans workholic (bourreau de travail). Comme nous avions déjà évoqué dans Tokyo Babylon (2) les diverses pathologies sociales, nous avons eu l’idée de créer une œuvre qui traite plutôt le thème de l’occultisme."

Cette nouvelle plongée dans l’ésotérisme vient donc agrandir le répertoire de ces artistes prolifiques. L’innovation s’arrête là car pour aborder le sujet, elles reprennent les mêmes ingrédients qui ont fait leur succès. Après tout, pourquoi changer une recette qui a déjà fait ses preuves : scénario plus flou que complexe, narration lente, personnages énigmatiques et allusions fréquentes à leurs autres œuvres sont donc au programme. L’on peut ainsi voir une réplique du sceptre de Sakura (Card Captor Sakura) traîner dans la réserve de la boutique. Yûko semble d’ailleurs bien connaître le grand Clow Lead créateur des non moins fameuses cartes de Clow. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres. Si les connaisseurs des Clamp souriront de ces références, s’amuseront à les rechercher et se flatteront de savoir d’où elles proviennent, le novice lui n’est pas pour autant perdu. Il n’aura aucun mal à suivre l’intrigue qui malgré tout sera légèrement moins savoureuse.

En plus d’être un habile coup de publicité, ces imbrications donnent toute sa force et sa cohérence à l’univers clampien. Seule, Yûko le connaît dans son intégralité. Elle apparaît comme un point de repère autour duquel gravitent les différents mondes qui le composent: celui des esprits, celui des humains issus de différentes réalités. Le studio accentue ces connexions en associant xxxHolic encore plus étroitement à un autre de leur titre. Il s’agit de Tsubasa Reservoir Chronicle (TRC), shôjo classique dans lequel une princesse devenue amnésique part en quête de ses souvenirs perdus. Pour mener à bien cette délicate mission, l’aide de la sorcière des dimensions lui sera indispensable.

Sur les neufs premiers tomes de xxxHolic parus à ce jour en France, il n’y a eu que quelques épisodes brefs et isolés reliant les deux séries. Cela dit, Ageha Ohkawa annonce clairement que le lien, le cross over, sera bien plus visible et profond dans les deuxièmes parties des deux titres, leur lecture en parallèle sera alors essentielle pour bien saisir toute la portée des œuvres. Un projet ambitieux qui n’est encore qu’au stade de l’effet d’annonce, et pourtant xxxHolic compte déjà onze opus et dix-neuf pour TRC au Japon. A trop faire durer un suspens déjà éventé, la mayonnaise risque de ne pas prendre le moment voulu. Hypothèse à confronter avec l’avancée de la publication dans nos contrées, la sortie du volume quinze de TRC est prévue pour août et la suite des aventures de Yûko paraîtra en octobre prochain.

Le hasard n’appartient pas à ce monde, tout n’est que fatalité.

Kimihiro Watanuki est un adolescent possédant la faculté de voir les esprits. Ce don qu’il qualifie de malédiction fait qu’il attire à lui toutes sortes de spectres. Ce cortège fantomatique le prend en chasse dés qu’il met un pied dehors. Bien entendu, le commun des mortels aveugle et sourd à ces manifestations le prend pour un fou à le voir ainsi se débattre contre le vent.

Fuyant cette fois-ci, une sorte de blob vaporeux recouvert d’énormes yeux globuleux, Watanuki se retrouve adossé au mur d’enceinte d’une étrange bâtisse. Au moment même où il touche la pierre, son poursuivant s’étiole et disparaît. Encore plus surprenant, ses jambes ne lui obéissant plus, il entre contre sa volonté dans ce manoir. La maîtresse de maison, alanguie sur son sofa, lui lance énigmatiquement que sa visite était inéluctable. Tout n’est que fatalité.

Naïf et surtout noyé dans les élucubrations de son hôtesse, Watanuki donne sans se méfier son nom et sa date de naissance. L’autre se présente alors comme Yûko Ichihara, soulignant qu’il ne s’agit là que d’un pseudonyme car révéler son identité c’est donner une prise sur son âme. Elle exauce les vœux moyennant une juste contrepartie (sa demeure est aussi le siège de sa boutique). En femme d’affaire avertie, elle met à profit ces informations pour orienter la discussion de telle sorte que le jeune lycéen en vient ouvertement à souhaiter se libérer de son don. Il n’a pas le temps d’en dire plus que déjà le contrat est conclu, sans annulation possible de surcroît. Son sentiment de s’être fait piéger se vérifie lorsque Yûko lui annonce qu’il sera son homme à tout faire jusqu’à ce que sa somme de travail soit équivalente à celle qu’elle devra fournir pour remplir son engagement.

Une routine s’installe entre la patronne et son larbin. Elle est bordélique et si elle n’est pas avare, elle ne fait jamais rien pour rien. Son penchant pour l’alcool et les bons petits plats sont notoires. Cette attitude frivole ne l’est qu’en apparence car mine de rien, elle est à l’écoute des autres et ses conseils sont toujours réfléchis. Le pauvre Watanuki, lui, ne chôme pas entre le ménage et la cuisine. Leurs caractères sont à l’image de leurs comportements. En reine de la ruche, Yûko a beaucoup d’élégance et une nonchalance calculée. L’abeille ouvrière est, quant à elle, un curieux mélange d'Harry Potter et des personnages de Fruits Basket (3). Du sorcier, il en a le physique : frêle brun binoclard, des pouvoirs étendus et un passé similaire : ils sont tous les deux orphelins. Pour le côté fée du logis, il est un concurrent sérieux de Tohru Honda. Il se rapproche aussi de Kyo Soma tous deux étant des perpétuels contestataires sensibles s’emportant très facilement.

Deux autres lycéens vont s’immiscer dans ce duo détonant. Il y a d’abord Shizuka Domeki. Grand, costaud et impassible en toutes circonstances, il a le pouvoir de repousser les esprits bien qu’il ne les voie pas. Watanuki, viscéralement allergique à ce bloc de glace, ne cesse de se disputer avec lui. Pourtant Yûko insiste pour qu’ils soient ensemble, leurs capacités respectives se complétant. Le medium est par ailleurs sensible au charme d'une camarade: la belle Himawari, friande d’histoires de fantômes. Très attentive à ses malheurs, cette attitude finit par la rendre suspecte.

Entre deux confrontions médiumniques, le schéma, se déroulant à l’identique, de drôle devient vite agaçant. La chef boit pour honorer un esprit ou une tradition (et il y en a beaucoup), l’excité hurle contre son coéquipier qui s’en contrefout royalement, et la bécasse de service rigole sans jamais se dévoiler. Ces redondances entretiennent les ambiguïtés des personnages, les créent aussi, trouvant dans l’imagination du lecteur un puissant allié. Mais à ne jamais être réellement certain qu’une piste est close, tout en découvrant de nouveaux indices libres d’interprétation, ce dernier finit par s’engluer dans des conjectures invérifiables attendant en vain des certitudes auxquelles se raccrocher. Cela donne ainsi l’impression que le scénario stagne, se répète à défaut de se renouveler. Et les héros nimbés de mystère inaccessibles et froids pour certains n’attirent pas franchement de sympathie. C’est l’une des marques de fabrique de Clamp. Soit on joue le jeu de ce flou sciemment distillé, soit il vaut clairement mieux laisser tomber et passer à autre chose.

Il y a cependant du concret dans xxxHolic, Yûko ne plaisante jamais avec ses clients et démontre ses talents avec rigueur et surtout une intransigeance qui ne laisse place à aucune clémence. En magie, il n’y a pas de demi-mesure ni de retour en arrière possible.

L’univers, pour ceux qui savent, est loin d’être unique.

Les visions de Watanuki et les contrats de Yûko sont l’occasion de mettre en lumière le folklore japonais peuplé d’une myriade de créatures avec ses codes et ses superstitions. Le bestiaire clampien est aussi divertissant que celui de Miyazaki dans Le Voyage de Chihiro. L’intérêt majeur du titre réside dans cette passionnante découverte d’une autre culture.



Les rencontres avec les esprits, les fées et les animaux fabuleux sont nombreuses. Certains viennent chercher de l’aide auprès de Yûko, bien souvent pour réparer des dommages causés par des humains, d’autres accréditent des mythes et légendes. Du monde réel, seules les personnes ayant besoin de soutien peuvent s’adresser à la sorcière. Fine psychologue, elle parvient aisément à déchiffrer leurs désirs parfois confus. Le terme de holic prend alors tout son sens, puisqu’elle est amenée à rencontrer une accro du net qui veut se défaire de sa dépendance, une mythomane pathologique déconnectée de la réalité, ou encore une meurtrière rongée par sa culpabilité. Tout en les exhortant à rechercher en elles l’origine de leur souhait, elle les met face à leurs responsabilités. Qu'en est-il de Watanuki ? S’il subit toujours son don, il commence à agir, à apprendre à s’en servir et à ne plus le redouter. Ne serait-ce pas là, la concrétisation de sa demande: gouverner son don et non l’inverse ?

La réalisation du vœu conduirait alors à une prise de conscience de ses propres faiblesses et non l’effacement pur et simple d’une difficulté. Tout est fonction de libre arbitre et de volonté, prêt ou non, mis devant le fait accompli, le client devra en assumer les conséquences qui se révèleront parfois tragiques.

Le prix est tout aussi symbolique. Il n’est jamais question d’argent. L’idée de profit est d’emblée écartée car contraire aux règles de la "profession". Il faut un juste équilibre, ni plus ni moins. Yûko se rétribue donc à la tête du client. Pourquoi ? Parce que les choses comme les mots n’ont de valeur que celle que l’on veut bien leur reconnaître. Elle prend donc en contrepartie ce qui a de l’importance aux yeux de leurs propriétaires.

La puissance de Yûko ainsi à l’œuvre est impressionnante, son assurance irradie des pages et son message s’impose de lui-même. L’éloquence de ses propos ne peut laisser insensible. Au delà du clivage bien-mal, ces histoires se ressemblent toutes sans vraiment être identiques mettant en valeur les forces et les faiblesses de la nature humaine. Il y a toujours un petit truc qui fait mouche à chaque fois. Là encore, au lecteur de tirer ses propres conclusions, pas de morale mais des leçons qui donnent à réfléchir.

Cette plongée dans les fondements du Japon est servie par un graphisme de toute beauté et une édition d’une très appréciable qualité. xxxHolic est ainsi un pari artistique où le gris et les fioritures sont proscrites. Les corps, volontairement longilignes avec de petites têtes n’en sont pas moins très expressifs. Leurs mouvements se perçoivent aisément avec le soin apporté aux détails tout en contraste : du noir, du blanc, des hachures et des volutes de fumée signalant les présences des esprits. Passé le choc des premières images, on s’y habitue très vite. L’ensemble confère une ambiance tantôt oppressante tantôt aérienne qui répond à la perfection aux exigences de l’intrigue. Les quatre planches en couleur au commencement de chaque tome, les bordures extérieures des pages colorées et les couvertures brillantes gagent de l’excellente adaptation française en tout point semblable à l’édition originale.



A noter que xxxHolic a été repris à l’écran dans un film d’une heure, intitulé Songe d’une nuit d’été (4), fidèle à l’oeuvre papier tant sur la forme que sur le fond.

Le scénario met en image une fable inédite (elle n’existe pas dans le manga). Une jeune femme ne parvient plus à entrer dans sa demeure bien qu’elle en ait la clé. Souhaitant réintégrer les lieux, elle fait appel à Yûko. En parallèle, celle-ci reçoit une invitation pour une vente aux enchères d’objets de collection qui se déroule justement dans cette même résidence. La fatalité a encore frappé. Quels secrets renferme cette maison, véritable prison labyrinthique qui ne reconnaît plus sa propriétaire ? Mystère. Le graphisme respecte la physionomie si particulière des personnages: filiforme et disproportionnée. Les couleurs sombres et le souci du détail arrivent à créer l’ambiance ésotérique propre à la série. Ce spectacle ravira les fans, pour les autres, il constitue une vitrine d’xxxHolic, une mise en bouche ouvrant l’appétit pour savourer le plat principal : le manga. En d'autres termes, ni vraiment drôle, ni vraiment terrifiant, xxxHolic est un recueil d’histoires fantastiques où frissons et réflexions sont au rendez-vous. Fatalement, jettez-y un coup d’œil... et plus si affinité.

Sabine Soma

Notes :

(1) Clamp Anthology : En 2004, à l’occasion du 15ième anniversaire du studio Clamp, les quatre mangaka ont eu l’idée de faire une rétrospective de toutes leurs œuvres parues depuis leurs débuts. Chaque fascicule (12 au total, tous édités chez Pika) est consacré à la présentation et l’analyse de plusieurs titres, le tout agrémenté d’illustrations et d’interviews. XXX Holic est traité dans le fascicule n°10.
(2) Tokyo Babylon, série terminée de 7 tomes, tous parus chez Tonkam
Dans Tokyo Babylon, Subaru Sumeragi, puissant exorciste vient en aide à des gens aux prises avec des démons, trop affaiblis par les difficultés de la vie quotidienne (solitude, préjugé etc) pour leur résister.
(3) Fruit Basket, série terminée en 23 tomes, en cours de parution chez Akata-Delcourt
lien vers l'article oex: http://www.orient-extreme.net/index.php?menu=mangas_animation&sub=critiques&article=29
(4) xxxHolic, Songe d’une nuit d’été, anime édité chez Kaze. ©2005 CLAMP/Kodansha © 2006 Kaze SA

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