Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

ROZEN MAIDEN (saison 1)

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Kaze

Tiré du manga éponyme du studio Peach-Pit, l'anime Rozen Maiden présente sur 12 épisodes (saison 1), l’existence bouleversée d’un jeune garçon envahi par des poupées vivantes aux caractères bien trempés. Quelle magie a rendu possible pareil miracle ou monstruosité de donner ainsi vie à des objets ? Loin de l’univers acidulé de l’occidental Toy Story, l’approche nipponne du phénomène est bien différente, avec des teintes plus sombres et un rapport de domination inversé. Ce sont les Rozen qui commandent et il faut voir comment...

Rencontre d’un autre genre

Jun Sakurada vit seul avec sa sœur Nori, leurs parents étant partis travailler à l’étranger. Il passe ses journées à surfer sur internet achetant tout et n’importe quoi. Outre le plaisir que lui procure l’ouverture des dizaines de colis chaque jour, il en a un autre tout aussi jouissif : celui de tout remballer et de tout renvoyer dans les délais impartis pour être remboursé. En suivant les indications d’une publicité, il coche la case d’un formulaire sans y accorder plus d’attention que cela. En effet qui prend au sérieux les recommandations ou mises en garde sur ces prospectus ? Personne, et pourtant… Peu aprés, une curieurse mallette aparait dans la chambre de Jun. En l’ouvrant, il y découvre une poupée troublante de réalisme, du très bel ouvrage. Aussitôt il prend la clé pour remonter le mécanisme de ce jouet de collection. L’improbable se produit : la poupée ouvre d’elle-même les yeux et prend vie. Shinku vient de se réveiller.

Le choc initial passé, un autre plus douloureux vient frapper l’adolescent. Il est attaqué par un clown en peluche commandé par une autre poupée tout aussi vivante : Suigintou. Pour se sortir sans dommages de cet affrontement surréaliste, il passe un pacte avec Shinku. Il accepte de devenir son médium en échange de son aide.

La vérité concernant les Rozen Maiden est partiellement mise à jour. Leurs vitalités proviennent du fragment d’un mystérieux artefact : la Rosa Mystica, enjeu des combats que se livrent les poupées entre elles. Elles puisent leur force dans l’énergie de leur médium et le lien les unissant est symbolisé par un bijou : la bague de Rozen.

Cette entrée en matière remplit son office en attisant la curiosité, mais une curiosité bien relative. D’emblée, on se rend compte que l’anime suit un schéma ultra classique. Les grandes lignes de la fin se devinent dès le premier épisode. Un troublion vient taper l’incruste chez le looser de service : premier rôle paumé antipathique. Une amitié va en découler, chacun participant à la thérapie salvatrice de l’autre par un apprivoisement mutuel. Convenu au possible, l’ennui aurait pu définitivement classer cette série au rang des oeuvres de consommation courante sitôt vues sitôt oubliées.



Fort heureusement, Rozen Maiden parvient à éviter cet écueil. Empruntant des voies déjà tracées, la ballade n’en est pas moins plaisante. L’opening, magnifiquement orchestré aux paroles et aux images ambiguës, donne le ton en créant une ambiance particulière et intrigante. L’intérêt est maintenu par une narration rythmée au service d’un scénario cohérent. La qualité graphique vient rehausser cette première impression en demie teinte. Les couleurs vives et une fluidité d’ensemble renforcée par un character design très soigné, sont des appuis indiscutables au récit. Si les personnages humains sont des stéréotypes de l’animation japonaise, l’attention se focalise sur les héroïnes, toutes pourvues d’un style propre tant au niveau du costume que de leur comportement.

Maintenant liés pour le meilleur et pour le pire, Shinku et Jun vont devoir apprendre à se connaître et surtout à se supporter. La cohabitation ne va pas être de tout repos...

Des précieuses tout sauf ridicules

Richement vêtue d’une tenue victorienne vert foncé et rouge sang, Shinku se révèle maniérée et autoritaire. Aristocratique, elle appelle Jun son serviteur et ne cesse de le commander : "ouvre moi la porte", "sers moi du thé". Et si le malheureux ne s’exécute par sur l’instant, un coup de pied bien dosé dans le tibia le rappelle à l’ordre. Elle garde sa superbe en toutes circonstances malgré ses impairs, comme quand elle prend les toilettes pour un petit salon de thé, et ses faiblesses lorsque effrayée par une émission de télévision, elle se met à suivre l’adolescent comme son ombre pour ne pas rester seule. Ce dernier, qu’un passé douloureux a rendu exécrable, démarre au quart de tour et s’emporte facilement : il gesticule, crie, l’envoie bouler sans ménagement, mais finit toujours par céder. Sa vie de reclus calme et solitaire s’en trouve à jamais chamboulée.

D’autant plus que d’autres poupées vont, à leur tour, venir squatter sa maison. Dans l’ordre d’arrivée, Hinaichigo, très jeune "mentalement", se comporte comme une petite peste : capricieuse, égoïste et pleurnicheuse. Beaucoup de cris, de larmes, une élocution et une sensibilité enfantines qui ne peuvent susciter qu’une tendre exaspération. Shinku apparaît alors comme une médiatrice, le point d’équilibre entre les deux extrêmes : la petite insouciante hyperactive et le grand grincheux taciturne. Viennent ensuite Suiseiseki et Souseiseki : des Rozen jumelles aux yeux vairons, un rouge, un vert. La première, hautaine et méprisante, ne mâche pas ses mots, n’hésitant pas à traiter Jun de "gros nul". La seconde, plus calme, est prête à tout pour son médium, acceptant de se faire passer pour le fils décédé de ce celui-ci avec abnégation au risque de perdre sa sœur.



La stigmatisation de ces différentes personnalités rend à première vue les personnages très superficiels. Ainsi cantonnés dans leurs registres, ils n’invitent pas à creuser plus avant, sans même parler du sentiment de prévisibilité associés chez le spectateur à de tels stéréotypes. Une nouvelle fois, Rozen Maiden évite pourtant le piège en expliquant par touches successives le passé des poupées mais aussi celui de Jun. Avec une alternance de moments comiques et d’autres plus dramatiques, la profondeur et la complexité de tout ce petit monde suscitent beaucoup d’émotions.

Jun n’a pas toujours été cet acheteur compulsif cloîtré dans sa chambre. Grâce à quelques flashes, on suppose qu’il a été victime d’ijime (1) et/ou qu’il n’a pas supporté la pression scolaire. En bon premier de la classe, il aurait failli sur un devoir, occasionnant ainsi la déception de ses professeurs et les moqueries des autres élèves. Le hikikomori (2) est abordé avec beaucoup de pudeur : la détresse du prisonnier exprimant son mal-être en invectivant les rares courageux à vouloir encore lui parler et l’impuissance de son entourage, ici représenté par Nori. Elle ne sait plus quoi faire pour aider son frère sans toutefois baisser les bras. Elle ne renonce pas à chercher La solution. Et voir Jun s’intéresser enfin à autre chose que son écran d’ordinateur, prendre sur lui, sortir et aller dans une épicerie pour faire plaisir à l’une de ses pensionnaires, c’est très touchant. Cette lueur d’espoir est l’un des principaux atouts de l’anime.

Du côté des Rozen, si Hinaichigo exige une constante attention, c’est qu’elle a peur de la solitude et de l’abandon. De même Shinku et Souseiseki cachent leurs sentiments derrière un masque d’impassibilité ou d’arrogance pour Suiseiseki. Elles semblent avoir traversé le temps et surmonté beaucoup d’épreuves. La précarité de leur existence, qui est celle d’un objet, du jouet que l’enfant, devenu adulte, oublie et jette, explique leur méfiance envers l’humain. Vulnérables et fragiles, elles deviennent vite très attachantes. Pour rester dans le ton, elles sont "trop kawaii". Mais avec Suiguintou, on découvre une autre de leurs facettes, bien plus inquiétante. Pas si kawaii que ça finalement, ces petites poupées.

Le prix de la perfection

Suiguintou est à part. Souvent tapie dans l’ombre, sa voix doucereuse entre en contraste avec son petit rire de hyène, son look gothique et la noirceur de son âme. A noter la qualité de la version française, le choix des voix est judicieux. Tout en nuance et très vivants, les dialogues sont agréables à écouter même lorsque Hinaichigo, en plein caprice, se met à brailler dans des tonalités très aigues. Dévorée par la haine, complexée d’être inachevée, la puissance des sentiments qui habitent Suiguintou est telle, qu’elle n’a aucun besoin de l’appui d’un médium. Elle voue un véritable culte à son père et ne reculera devant rien pour trouver grâce à ces yeux.

Ce père, parlons-en. Très peu d’informations filtrent sur cet homme si ce n’est qu’il a voulu créer la petite fille parfaite. Les Rozen ne seraient donc que des tentatives ratées puisqu’il n’a eu de cesse d’en fabriquer (7 au total) jusqu’à sa mort.

Dans cette partie du récit, les références à l’œuvre de Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles, sont nombreuses à commencer par cette recherche de l’enfant modèle. De même Alice qui fuit une ennuyeuse et énième leçon dans un univers imaginaire peuplés d’êtres farfelus fait écho avec les Rozen qui s’avèrent également dotées de cette capacité d’évasion. En effet, elles peuvent se créer un espace reflétant ce qu’elles sont et se frayer un passage dans les mondes intérieurs des êtres humains via leurs rêves : miroirs de leurs âmes. Ces lieux symboliques, recherchés dans le détail, sont le théâtre d’affrontements épiques codifiés par le "jeu d’Alice", un nom tout sauf anodin. Les poupées doivent se battre, la perdante remettant à la gagnante sa Rosa Mystica. Ainsi dépossédée de sa source de vie, elle redeviendra un simple objet. Comme dans Highlander, il ne peut en rester qu’une, la plus digne de rester auprès du père, de le combler, du moins dans l’absolu. La réalité est plus nuancée qui place les poupées devant un cruel dilemme : satisfaire cette figure exaltée du créateur en détruisant des sœurs, des amies ? Toutes ne sont pas prêtes à faire un tel sacrifice, même en sachant qu’elles resteront prisonnières de leur condition, n’ayant d’autre alternative que d’être irréprochables et de plaire pour continuer à exister. Cruel, non ?



En restant ainsi centré sur le point de vue des poupées enfermées dans leur logique, le scénario occulte un certain nombre de pistes qui auraient pu aboutir à une réflexion d’une autre envergure : le rôle du médium par exemple, sa relation avec la poupée ne se résume-t-elle qu’à un transfert d’énergie ? En l’occurrence non, et dans ce cas, qu’est-il en mesure de lui apporter ? De même, un créateur insatisfait de ses œuvres mérite-t-il qu’elles se battent pour lui ?

Si Rozen Maiden n’innove pas dans la recette, la série se rattrape sur la qualité de ses ingrédients. Convenue et en même temps intéressante sans toutefois aller très loin dans l’analyse, le qualificatif qui lui convient le mieux est sans conteste "divertissante". Ces petites poupées sauront vous émouvoir, alors laissez-leur une chance.

Sabine Soma

Notes :

(1) Ijime : persécution de tous à l’encontre d’un seul.
(2) Hikikomori : ce terme désigne des personnes, des jeunes pour la plupart, qui décident de s’enfermer dans une pièce pour ne plus en sortir, vivant cloîtrées, coupées des autres, complètement déconnectées du monde ; plus la situation se prolonge et plus difficile est la sortie de ce cocon.
Ces deux notions sont évoquées avec subtilité et pertinence dans le one-shot de Keiki Suenobu, Vitamine.

© PEACH-PIT / Rozen Maiden PROJECT

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême