Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

MODEL

Manwha disponible depuis Janvier 2004 aux éditions Saphira

Model dresse, en 7 volumes, une confrontation fascinante entre un vampire et une artiste, laquelle s’est mise en tête d'en peindre le portrait contre son sang. Afin de rendre au mieux la nature du vampire, elle apprend à connaître son modèle au cours d’une enquête à l’amorce originale et à l’aboutissement incertain. Lee So Young fait de cette toile en devenir, l’élément central de l’œuvre. De prétexte, elle devient au fur et à mesure une arme à double tranchant qui gagne en puissance à chaque nouvelle découverte. Cette quête d’informations réveille les passions en amenant le lecteur à s’interroger sur ce qui caractérise le genre humain : sa mortalité ou sa capacité à ressentir/éprouver des sentiments?

Une rencontre du troisième type.

Jiyaé a quitté la Corée pour étudier la peinture en Europe. Seule dans son appartement, dans la tourmente de la toile blanche, elle doute de son talent, de ses choix avec un mal du pays évident. Au faîte de cette crise aigüe d'auto-apitoiemment, elle est dérangée par l'inopportune visite d'une copine. Cette dernière courant plusieurs lièvres à la fois, loin de la réconforter, dépose le fardeau qu'elle traîne: un beau jeune homme comateux très alcoolisé et s'en repart aussi sec vers d'autres bras plus aptes à la satisfaire. Jiyaé se retrouve à nouveau seule avec un bel assoupi sur son sofa, un homme dont elle ne connaît rien. Elle se met à cogiter, son imagination lui jouant des films au scénarii peu rassurants. Elle s'enferme donc dans sa chambre et tente tant bien que mal de trouver le sommeil. Elle fait alors, un rêve bizarre dans lequel elle se faisait mordre. Vampiriser serait en fait le mot juste : Elle se réveille en sursaut sous le choc, incrédule. En avisant qu’un bras dépassait de dessous son lit, l’horreur de la situation la frappe de plein fouet tout autant que l’évidence : son hôte s'est bel et bien désaltéré en s’abreuvant à sa jugulaire. Effrayée, elle ne sait comment réagir d'autant plus que le vampire, visiblement repus, s'est tout bonnement rendormi.

De nature curieuse et, un brin téméraire, Jiyaé met à profit sa peur qui lentement, imperceptiblement même, se transforme en fascination, et cette fascination en inspiration. La voila qui commence à dessiner cet « homme » aux traits certes féminins mais incroyablement magnétiques. A la tombée de la nuit, le vampire émerge de fort méchante humeur : même les vampires peuvent avoir la gueule de bois. Il engueule la jeune femme pour l'avoir « croquer » sans son accord, chacun son tour. Le ton méprisant de Muriel et ses répliques acerbes aussi affûtées que ses canines n’ont pas l’effet escompté. Loin de se démonter, Jiyaé lui tient tête. Après une explication entre quatre yeux, un étrange pacte « croquage contre croquis » est conclu : contre son sang, Jiyaé pourra peindre le portrait du vampire. A cette fin, elle emménage dans la demeure de ce dernier pour le connaître et rendre au mieux ce qu'il est. Se faisant, elle rencontrera les autres habitants des lieux tout aussi mystérieusement fascinants qu’étranges. Jiyaé croisera ainsi la gouvernante Eva, Ken le fils adoptif de Muriel et enfin une étrange entité aux troubles desseins, nommée Adrien.

La manwhaga rassemble ainsi ses personnages dans un lieu bien défini tout sauf anodin : la tanière du vampire. Tel le chat avec la souris, Muriel compte jouer avec sa proie, le tableau n’étant qu’un prétexte comme un autre pour la faire venir et surtout la retenir. S’instaure alors un huis clos oppressant presque pesant. La scène est réduite : le château et ses jardins. Le contraste, lui, est admirablement bien rendu avec des décors tout en volume et en amplitude : de longs couloirs, de vastes pièces et une immense verrière. Un sentiment de solitude exhale des murs, vite relayé par celle de ses résidents, qui bien qu’enfermés ensemble, paraissent seuls, silencieux. Jiyaé apparaît alors comme une bouffée d’air frais, le grain de sable qui vient troubler la mécanique de cette routine, briser ce cercle vicieux.

De telles interventions ne sont pas rares dans les sunjung et shojo : une ficelle scénaristique qui, à défaut d’être novatrice, offre tout un panel de possibilité. A titre d’exemple, l’on peut citer la série Fruit Basket de Natsuki Takaya où l’héroïne Torhu Honda débarque dans la maison et dans la vie des membres du clan Soma. Elle aide les maudits à accepter leurs sorts, à les libérer de leur prison qu’ils ont eux-mêmes érigée. Si c’est avec ses talents culinaire et ménager ainsi que son optimisme forcené que Torhu parvient à faire des miracles, Jiyaé quant à elle, utilise à escient sa curiosité, sa volonté d’achever ce qu’elle a commencé à entreprendre. Elle entend bien relever le défi, de prouver au monde et surtout à son modèle, son talent. Titiller la vanité d’un artiste n’est pas sans conséquence : Muriel s’en rendra très vite compte et de chasseur le voilà devenu cible. Ce changement de statut n’est pas pour lui déplaire.

La finesse de l’œuvre fait que Jiyaé ne se transforme pas en Buffy, et n’atomise pas le vampire récalcitrant d’un pieu dans le cœur après une grosse baston. La violence n’est pas mise dans Model, tout se fait à pas feutrés, par le dialogue et l’introspection, de petites allusions aux plus troublantes révélations. La religion n’a pas non plus voix au chapitre. La croix omniprésente, dont une qui pend constamment au cou de Muriel, n’est là qu’à titre d’accessoire. Elle n’a de valeur que celle qu’on veut bien lui accorder, au vampire de lui concéder un attrait purement esthétique. Jiyaé emprunte davantage au journaliste Maloy qui écoute la confession de Louis dans Entretien avec un vampire d’Anne Rice, à la différence prés qu’elle a un rôle beaucoup plus actif. D’ailleurs comme bon nombre d’enquêteurs que leurs dons d'observation et de déduction ont rendu célèbre, elle a toujours une dernière question à poser. Cette répétition devient rapidement lassante.

Lee So Young, avoue elle-même s’être inspirée des œuvres de cette romancière. Elle insiste aussi sur le fait que la vision du vampire qu’elle développe est imprégnée de sa culture. Nous sommes donc en présence d’une représentation typiquement asiatique du vampire : un être pas nécessairement « détestable » (comme Lestate) ni maléfique ou sanguinaire, plutôt un être attirant et magnétique. Il est dommage de constater que les graphismes ne satisfont pas totalement à cet objectif. De Muriel émane bien quelque chose. Sa beauté froide, son apparence androgyne et son look assez gothique ont de quoi faire sensation cependant l’expressivité n’est pas au rendez-vous. Il a du charme mais aucun charisme, dommage. De plus la manwhaga zoome sans cesse sur les regards, qui hélas se ressemblent tous et ne parviennent pas à susciter une quelconque émotion. Cette critique vaut pour tous les personnages de la série, pour preuve, notre héroïne qui a les yeux d’un poisson rouge échappé de son bocal : grands et surtout vides. D’autres allusions à la Corée parsèment l’œuvre et ce, de manière assez virulente parfois, notamment quand Jiyaé doit essuyer des remarques racistes venant d’une invitée au château. Que Lee So Young ait voulu "nationaliser" sa série et ainsi crier sa différence d’avec le manga est compréhensible mais elle en fait un peu trop. Model est un sunjung, on le sait dés la première page, alors tous ces rappels sont répétitifs, superflus pour certains. Le décor est planté, le terrain délimité, les chasseurs et les proies réunies: il est grand temps de passer à l’action, la réussite du portrait en dépend.

A la découverte du vampire.

Débarquant dans un univers inconnu, Jiyaé tente d’y trouver sa place, chose bien plus ardue qu’elle ne le pensait. Le vampire ne semble pas vouloir paraître devant elle. Et sa première rencontre avec Eva a mis un sacré frein à son enthousiasme. En effet l’austérité de la gouvernante n’a d’égale que son avarice de mot. Leurs conversations se limitent aux banalités d’usage, rien ne semble pouvoir la sortir de sa réserve de domestique. Avec Ken cela ne se passe guère mieux. Il semble se jouer d’elle, la mépriser d’être faible comme les autres, juge-t-il bon de préciser, pour ne pas avoir pu résister à Muriel. Son animosité envers elle, et indirectement envers son père, rappelle à Jiyaé que ces gens sont tous liés les uns aux autres d’une manière ou d’une autre, que les comprendre eux aussi lui permettra de connaître les différentes facettes de son modèle. Le vent du changement commence à souffler et rien ne pourra plus l’arrêter.

Cette tendance se confirme par la première grande découverte de la jeune fille, celle du métier de Muriel. Ce dernier lui révèle que les humains sentent l’approche de leur mort et qu’ils font appel à lui pour qu’il leur montre l’image idéale qu’ils ont d’eux-mêmes: leur portrait de l’au-delà. Plus que la mort, ce serait donc le temps qui sépare l’humain du vampire. L’homme sait ainsi quand sa fin est venue, alors que le vampire n’a plus cette crainte. Il n’est certes pas immortel puisqu’il peut cesser d’exister (il peut être tué, et même se suicider en s’exposant volontairement à un bain de soleil entre autre) et qu’il a besoin de se nourrir, mais son extraordinaire longévité a un prix : celui du sang, de l’obscurité et de la solitude. Le jeu en vaut-il la chandelle ? A chacun de l’apprécier, Muriel, quant à lui, paraît résigné, preuve que cela n’est pas si enviable. Le vampire est resté un artiste, lui qui de son vivant considérait la toile comme « un coffre-fort dans lequel il pouvait enfermer ses visions, avant que le temps ne s’en empare », ne produit plus que de l’éphémère, ses œuvres disparaissant à la libération des âmes qu’il a représentée. Il ne peut plus laisser trace de son talent puisqu’il est hors du temps. L’art est donc vu comme le moyen pour l’homme de contourner le temps, une théorie très séduisante magnifiquement exposée. Jiyaé est animée de cette volonté de marquer son temps, tant et si bien que Muriel se retrouve en elle, et cela le touche beaucoup.

La capacité de ressentir est l’autre grande caractéristique du genre humain. Et force est de constater que les deux « espèces » se rejoignent. L’amitié comme la haine, la jalousie, la peur sont les principaux sentiments de l’Homme, et peuvent tous être rattachés à l’Amour. Ce dernier est le thème sous-jacent de la série. L’Amour, le sentiment ultime, est ici décliné sous toutes ses formes: l’amour improbable, l’amour filial, l’amour sacrilège, l’amour contrarié. Model n’échappe pas à la règle du triangle amoureux si caractéristique des sunjung/shojo. Mais bien loin des histoires mièvres de facture courante des premiers émois de lycéens en fleur, c’est sur un ton grave que la manwhaga aborde ce sentiment. Elle en brosse toute la complexité avec brio pour ce qui est de la relation Jiyaé - Muriel comme de celle qui unit Eva à l’énigmatique Adrien mais avec un résultat en demi-teinte pour celle entre Jiyaé et Ken. A mettre au crédit de la série, la démonstration de la puissance et des failles de l’amour. Jiyaé est rapidement séduite par le vampire. Elle dépasse le stade de la fascination et reconnaît son inclination pour lui. Cette découverte la pousse à poursuivre son enquête. Paradoxalement, plus elle pousse dans ses investigations plus elle s’éloigne de son but. En cherchant l’essence du vampire, elle découvre un homme, en l’occurrence Muriel, elle se retrouve alors dans l’impossibilité de finir sa toile. Elle brûlera d’ailleurs toutes ses esquisses. Le tableau devient ainsi une limite à sa romance. En effet, une fois ôté ce prétexte, elle n’a plus de raison de rester dans le château. Ce que ne manque pas de lui faire remarquer Eva. Sans compter que Muriel effrayé par ce cœur qu’elle lui offre et la renaissance d’émotions qu’il croyait à jamais endormies, tente de la chasser en lui fixant un ultimatum, une date butoir au terme de laquelle, quel que soit l’avancement du portrait, elle devra plier bagage. Une illustration convaincante d’un pendant de l’Amour qui n’est autre que l’égoïsme d’aimer. Une telle union même sincère est vouée à la souffrance car dés le départ les dés sont pipés. Muriel survivra à sa compagne pour finalement se retrouver à nouveau seul, mais d’une solitude encore plus insupportable puisque gangrenée par le souvenir. Jiyaé, elle, condamnera son futur car leur union sera stérile puisqu’impossible est la conception d’un enfant avec un non vivant. Beaucoup de sacrifices pour quelques années de bonheur plutôt qu’une vie de regret, un message bien naïf mais tellement beau qu’on ne peut y résister ou du moins rester de marbre face à lui. L’égoïsme d’être aimé est incarné par Eva : elle a demandé l’interdit à celui qu’elle avait choisi et Adrien lui a cédé. Les conséquences de ce sacrilège s’avèreront cruelles presque amorales. L’amour n’engendre pas que de la joie: un rappel à l’ordre brutal mais inévitable. La profondeur et l’intensité dans le traitement de ce thème vont crescendo faisant ainsi flirter cette série avec l’excellence.

Dans le passif de l’œuvre se trouve la confrontation de piètre qualité entre Jiyaé et Ken. Lee So Young reprend plusieurs fois la même formule scénaristique : Ken qui fait une approche brutale, impose un baiser à Jiyaé. Celle-ci répond invariablement par une magistrale gifle. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle a la main leste quand elle est offusquée, Muriel, au passage, en a aussi fait l’expérience. Ken inspire donc de la pitié à défaut de compassion à se faire si souvent rembarrer. La ténacité n’est pas toujours payante, il devient lourd à force d’insister et finit par susciter de l’antipathie. Celui qui dirait qu’il joue le rôle de la peste de service ne serait pas loin de la vérité.

Le personnage de Ken bien qu’insignifiant dans sa tentative d’interférer dans la relation entre les deux héros, est beaucoup plus intéressant dans un autre domaine. Celui de l’amour toujours mais de l’amour filial. Son désir d’enfant de former une famille avec Muriel et Eva et sa désillusion à l’adolescence quand il se rend compte qu’il ne pourra jamais ressembler à « son père » et que la femme qui l’a élevé, l’a fait avec tant de distance qu’il n’a jamais oser l’appeler « maman » le font basculer dans la haine et le rejet. Ces émotions erratiques d’un jeune en quête de repère et d’identité lui donne un aspect très réaliste, un plus appréciable. De leur côte, les « parents » ont fait et continuent de faire ce qu’ils croient le mieux pour leur fils rebelle. Le dévouement d’Eva et les attentions de Muriel renvoient à cette idée de famille, leur instinct de protection s’exacerbant au fil des rebondissements…. Que vous découvrirez par vous-même. Lee So Young nous entraîne dans un univers unique où cruauté et naïveté se côtoient pour délivrer un message savamment distillé tout sauf simpliste sur les thèmes universels de l’Amour, des hommes et du temps. Il est regrettable que les graphismes ne soient pas à la hauteur de ce scénario presque parfait. Un sunjung de qualité pour un public mature, à lire absolument.

Sabine Soma

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême