Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

JIN ROH

Réédition en coffret collector chez TF1 Vidéo

Jin Roh semble être une de ces oeuvres intemporelles qui aura marqué à jamais l'animation japonaise. Qualifié de chef-d'oeuvre dès sa sortie, on le classe vite fait dans la catégorie "chiant mais beau". Et bien qu'il semble antédiluvien, avec son animation anachronique, la Brigade des Loups ne date que de 1998. Et si Oshii n'était qu'un dangereux révolutionnaire qui se manifesterait au travers de la marionnette Okiura ? Jin Roh, nouveau pamphlet altermondialiste ? Une réédition qui tombe à pic en cette période où le flashballage d'étudiant devient quotidien.

Oshii Mamoru (1), ayant tout juste achevé l'oeuvre qui lui ouvrit les portes du panthéon de l'animation (2), comptait réaliser une courte série d'OAV reprenant son manga Kenrô Densetsu, écrit plusieurs années auparavant. Le manga, dans la lignée de ces trois films live (la trilogie Kerberos), se situait dans le même univers, et contenait déjà les esquisses du futur Jin Roh. Mais c'est finalement à Okiura Hiroyuki (3), jeune animateur prometteur, que reviendra la réalisation d'un film reprenant les bases de Kenrô Densetsu. Okiura, forte gueule, impose ses règles et considère qu'une histoire d'amour est la seule possibilité envisageable. Kazunori Itô, scénariste traditionnel d'Oshii, reste comme toujours évasif, et c'est à Mamoru que revient, pour la première fois depuis Urusei Yatsura (Lamu), le soin du scénario. La traduction littérale du titre du manga, Légende de Chiens et de Loups, marquait déjà la monomanie du maître envers les chiens (et assimilés). Mais il ne faut pas s'y tromper, Oshii n'est pas Brigitte Bardot ! S'il vénère le chien comme l'être vivant ayant atteint un stade plus parfait encore que l'homme, il l'emploie (inconsciemment ?) comme métaphore de notre société. Alors, Oshii fabuliste de notre siècle ? Le chien, clef permettant d'atteindre le réel dans Avalon, prend une toute autre forme dans Jin Roh. Manipulé par l'Homme avide de pouvoir, le "chien solitaire" n'est pas la bête pour qui on le prend.

Et si... ? Histoire d'une uchronie fantôme

Et si l'Allemagne avait gagné la guerre et avait contrôlé le Japon, plutôt que celui-ci soit sous protectorat américain ? C'est sur cette supposition, cette uchronie, qu'Oshii a développé son univers "Kerberos". Le Japon, tout comme son homologue réel, dévasté par deux bombes atomiques, se relève brutalement grâce à une économie en croissance exponentielle. Mais les laissés-pour-compte de cette politique sont nombreux, et la colère commence à monter dans les rues. De nombreux groupes d'extrême-gauche choisissent la méthode armée tandis que le régime restreint les droits et durcit sa politique.

Parmi ces activistes, la Secte, réseau sous-terrain qui crèche dans les égouts de Tôkyô. Leur credo ? Faire griller des CRS avant qu’ils ne chargent les manifestants. Mais pour cela, il faut agir en toute discrétion, c'est ici que des lycéennes vêtues de rouge interviennent pour transférer les sacoches contenant le mortel cadeau. Et c'est ainsi que commence Jin Roh, suivant les pas de Kei Ayanami, "chaperon rouge" au destin tragique qui n'hésite pas à se faire exploser pour ne pas tomber dans les bras des forces gouvernementales. Fuse, notre loup solitaire, se laisse happer par le doute, transgressant les règles pour comprendre ce qui a pu pousser cette jeune fille à se donner la mort pour un idéal auquel elle croyait.



Contournant les clichés, le complot se construit peu à peu, laissant à Fuse peu de marge, jusqu'à atteindre un goulot d'étranglement, génial renversement qui donnera à Jin Roh toute sa profondeur. Flirtant avec le conte cruel et la tragédie shakespearienne, il ne tombe à aucun moment dans le misérabilisme.

Conte tragique du Japon moderne.

Si Oshii se défend de revenir sur les évènements soixante-huitards de l'Archipel et dit vouloir montrer aux Japonais les moins vieux le Japon tel qu’il était dans les années 50, on peut mettre ça sur le compte du traditionnel non-dit nippon et sur une certaine part de modestie forcée. Certes il le répète de nombreuses fois au cours de ses entretiens, mais il ne peut duper que les plus naïfs. Comment pourrait-on ne pas voir dans Jin-Roh, le rapport de force entre la jeunesse étudiante (et son syndicat, le Zengakuren) et les révolutionnaires (l'Armée Rouge japonaise a été créé peu après les événements de 68) contre le sacro-saint gouvernement et sa Force d’Auto-Défense ? Difficile d’oublier la jeunesse du jeune Mamoru (4) lorsqu’il dit qu’à cette époque, il a compris que son pays utilise "l’individu comme carburant de la machine sociale, jusqu’à [ce qu’il se fasse] broyer par elle" (5). Pour Oshii, les Japonais, et les auteurs en particulier, ont oublié la formidable force mobilisée lors des manifestations contre la guerre au Viêtnam, lors des affrontements de 67-68 et de l’attaque de Tôkyô, lors de la construction de l'aéroport de Haneda… À la façon d'un Philip K. Dick (6) dans le Maître du Haut Château (7), il construit un univers parallèle, métaphorique, qui n'est que le reflet de ce que les gens ne veulent pas voir. Mais à la différence du maître américain, il laisse le soin au spectateur d'arracher le voile de la contre-utopie pour enfin se rendre compte de la triste réalité.

Pour le réalisateur, le film, qu’il soit animé ou filmé, imaginaire ou réaliste, dans le passé ou le futur, n’est qu’une métaphore du présent. On retrouve les thèmes chers à Oshii, comme celui de la révolte ou encore celui de la police comme force conservatrice et répressive. Loin d’asséner des stéréotypes à tout va, c’est avec finesse que le scénario est monté, et jamais il ne tombe dans une vision unique et lénifiante.



Point d’effets 3D hallucinants pour mettre en forme ce conte, l’équipe de Production I.G fait le choix d’une animation sobre (mais magnifiquement bien foutue !), de couleurs peu vives (dans une tonalité qui rappelle l’ambiance années 50). Mais le plus marquant est sans doute l’absence de relief sur les couleurs, le dégradé est absent. Uniquement des aplats de couleur ! Le tout donne une certaine rigidité dans les démarches, une certaine lenteur dans les mouvements et une lourdeur dans l’ambiance générale. Jin-Roh n’est décidément pas un film comme les autres, à tel point que les critiques de cinéma "classique" se sont demandés pourquoi Okiura avait fait le choix du film d’animation. Mais la démarche est différente, et la réponse est limpide : Jin Roh s’impose dans la vague de l’animation réaliste. On frissonne devant ce chef-d’œuvre où les celluloïds n’ont pas été remplacés par des ordinateurs. Une façon de prouver à tous ces producteurs que la 2D n’est pas morte et que rien ne vaut la virtuosité d’un animateur.

Entre humanité et bestialité

Élément récurent d'Oshii, on a échappé de peu aux ébats métaphysiques entre un homme et son chien. Mais le bougre a plus d'un tour dans son sac, et c'est avec brio qu'il adapte une version allemande du Petit Chaperon Rouge, un peu différente de celle que l'on connait. Le manichéisme n'est certes pas un des défauts du maître, et il nous offre là une belle et grande histoire d'amour entre le petit chaperon... et le loup ! Mais c'est avec une fatalité presque désolante que le loup est soumis à sa bestialité innée et à celle de sa meute. Voulant apporter le bien, ses griffes sont mortelles pour tous ceux qui lui sont proches. Plus que le destin de Fuse et de Kei, c'est le destin de l'humanité qui est présenté là, incapable de s'outrepasser, l'homme plaqué à sa misérable condition tentant vainement d'atteindre un idéal. Mais dans le pessimisme régnant, Fuse semble s'être élevé au-dessus de tous, bien qu'ignorant de sa bestialité. Mais dans cette atmosphère nihiliste, l'Homme peut-il espérer atteindre une plus grande humanité tout en se détachant de sa condition ? Fuse était-il sur la voie du surhumanisme nietzschéen ? Jin Roh n'est pas entièrement noir et, comme l'a souligné Hajime Mizoguchi (8), plus le soleil est fort, plus les ombres sont marquées. Rien n'est affirmé, mais tout est envisagé.

... et Okiura botta le cul du maître

Il est vrai, que jusqu’ici n’est traité que presque exclusivement le rôle, la personne de M. Oshii et, il est vrai encore une fois, de manière totalement subjective voire apologétique. Et pourtant, ce serait occulter un aspect qui donne à Jin Roh toute sa particularité, son ambiance, son émotion. Il est évident que Jin Roh n’est pas le corollaire de son scénariste. Le film aurait assurément pris une tournure différente si Oshii l’avait réalisé, et il l’exprime lui-même (avec un peu d’amertume cependant). Okiura Hiroyuki fête ses 30 ans lors de la réalisation de Jin Roh, et il n’avait jusque là que tenu des rôles d’animateur ou de directeur de l’animation. Avec son premier film, et non des moindres, il réalise le tour de force de créer une œuvre mature et profonde sans tomber dans le pastiche, le cliché, ni se faire écraser par la puissance d’Oshii. Il impose sa patte, ce que d’autres réalisateurs plus âgés n’auraient su faire, et pulvérise les canons de l’animation traditionnelle. Lors de la production il modifia une partie du scénario qui promettait d’être trépidante. En effet, il était prévu initialement une scène contemplative avec un chien (tiens, encore là lui !) qui durait 15 minutes avec au programme introspection et devenir de l’homme dans la société. La coupe fut sèche et avec un peu de recul, nécessaire pour que Jin Roh ne tombe pas dans le soporifique, plombé par trop de réflexion inutile.

Jin Roh est né de l’imaginaire de deux personnalités, magnifié par la fine équipe du studio d’animation (Production I.G). Ce petit bijou ne satisfera sans doute pas tout le monde, trop intello pour certains, pas assez d’action pour d’autres. Malgré son aspect sombre et noir, les amateurs seront sans doute déçus de l’absence de sexe et de violence. Mais Jin Roh, plus qu’un film d’ambiance, est un film générationnel (culte ?) qui défonce tout sur son passage, mais avec la discrétion du loup. S’il y a des défauts dans ce film, ce sont les classiques du genre oshiiesque : lenteur de la mise en place de tous les éléments. Mais rien de bien méchant, malgré un léger passage à vide durant la première partie.



Une chance que TF1 Vidéo réédite ce merveilleux film, l'ancien coffret atteignant des sommets sur les sites de ventes aux enchères, améliorés avec un certain nombre de goodies (cartes postales, affiches...). Mais plus encore, les heureux possesseurs de ce coffret pourront plonger avec délectation dans la bande originale du film composée par Hajime Mizoguchi, qui accompagne un deuxième DVD regroupant des bonus d'excellente facture. La musique lancinante et lourde d'émotion parachève avec éclat l'expérience filmique de Jin Roh.

Arnaud Lambert

Notes :

(1)
Réalisateur d'Avalon, Ghost in the Shell, Innocence, Patlabor...
(2) Ghost in the Shell a été salué par les critiques du monde entier et il est reconnu par tous pour sa maturité.
(3) Il a notamment travaillé en tant que directeur de l'animation sur Ghost in the Shell.
(4) Oshii fréquentait en 67-68 des groupes révolutionnaires et organisait des réunions secrètes dans sa chambre, puis fut envoyé en exil à la montagne par ses parents.
(5) Cf. le livret d'accompagnement du coffret Avalon chez Studio Canal.
(6) Écrivain américain prolifique, spécialisé en Science-Fiction (Blade Runner), mais ne délaissant pas la critique sociale que ce soit dans ses romans d'anticipation ou dans ceux dépeignant l'Amérique des années 60.
(7) Le Maître du Haut Château (Man of the High Castle) décrit un monde d'après-guerre dominé conjointement pas les Allemands et les Japonais, où la voie de la vérité se trouve être celle d'un écrivain halluciné, mais qui laisse malgré tout planer un doute sur notre réalité.
(8) Le compositeur et compagnon de Yôko Kanno.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême