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HANA YORI DANGO

Le nez au vent, déambulant nonchalamment devant les étalages d'une librairie, en quête d'un coup de coeur manga-tesque, un titre pour le moins original m'a sauté aux yeux. Coincé entre Fruits Basket et Nana, se cachant derrière les innombrables chefs d'oeuvres de Yuu Watase et de Kaori Yuki, j'aperçois « Hana Yori Dango »... Quel titre étrange ! « Plutôt une boulette de riz qu'une fleur » (ou selon la façon de lire Dango en kanji « Plutot les garçons que les fleurs »). Rien de féminin là dedans, alors que les autres shojo s'en donnent à coeur joie : des paniers de fruits acidulés par ci (1), de la marmelade aux garçons par là (2), ou encore un parfum de pèche (3) flottant sur une couverture, visent directement un public féminin. Il faut en avoir le coeur net, j'ouvre les pages du manga...

L'habit ne fait pas le manga

Et là quel choc! Préparée à me retrouver dans un univers peuplé de bishonen (4) et de canons de beauté, je tombe sur des pages plutôt vides, aux trames manifestement très libres laissant les images respirer. Tout parait étrange: des mentons trop ronds, des yeux en forme de bille, des traits anatomiques parfois simplistes, des visages masculins complètement identiques, bref, une première impression assez mitigée. Sans être pour autant laid, le style de Yoko Kamio surprend et prend au dépourvu. Epuré ou simpliste, l'esthétique dérange et semble complètement à l'opposé d'un genre shojo.

Dans cet univers saturé aux Kaori Yuki, Yuu Watase et autres CLAMP, difficile de s'habituer à l'esthétique dépouillée de Yoko Kamio. Les manga pour filles s'apparentaient pourtant à des cases léchées, des arrières plans fleuris et des bishonen parfaits. Mais Hana Yori Dango bouleverse ces idées préconçues et met en scène des personnages masculins aux ossatures jumelles et communes, des trames parfois inexistantes et souvent vides tandis que Makino Tsukushi, l'héroïne, aux traits ronds et sans attraits n'a pourtant rien pour faire exploser les hormones du sexe opposé.

Cependant on se fait rapidement à ce style atypique, l'envie de feuilleter les autres pages est plus forte et petit à petit, les contours étranges des personnages commencent à prendre vie, les caractères s'impriment sur les visages, les détails n'ont alors plus d'importance et l'intrigue se mettant en place, la curiosité se fait pressante. Le fil est tiré et on s'engouffre avec plaisir dans le labyrithe d'Hanadan, dans ces dédales de passions et de tragédies houleuses.

Jeune femme lève toi, bats-toi

L'héroïne est la clef de voûte de cette intrigue captivante. On commençait à en souper de ces héroïnes gentillettes et bien élevées à la Juliette je t'aime (5) , notre lycéenne est forte et combattive, soutenue par une histoire originale. Makino Tsukushi est issue d'une famille modeste, dont les parents se saignent aux quatre veines pour l'envoyer dans le lycée le plus coté de la ville: Eïtoku (avec la ferme intention qu'elle puisse se trouver un époux riche). Or, la jeune fille se heurte alors à un univers snobinard et huppé régi d'une main de maître par les F4 : Doumyouji Tsukasa, Hanazawa Rui, Mimasaka Akira et Nishikado Soujirou : quatre jeunes hommes beaux, puissants voire parfois intelligents, dont les parents, à la tête de compagnies multimilliardaires, dirigent l'économie du Japon.

S'intégrant de prime abord à la masse moutonneuse du lycée, courbant l'échine face aux brimades (6) que subissent silencieusement les autres élèves (en effet, le F4 tient également le personnel enseignant sous son emprise puisque leurs parents ont investi dans l'économie du lycée), elle accepte cette pression environnante, bien contente de pouvoir survivre dans cet univers plus qu'étranger. En effet, Makino constitue la dernière chance de la famille Tsukushi, la dernière chance de s'élever de leur statut misérable. Sombrant de plus en plus dans la pauvreté, ils s'affairent pourtant pour trouver de l'argent : l'héroïne travaille même à mi-temps dans une pâtisserie pour pouvoir apporter un petit pécule afin d'aider ses parents et son frère encore collégien. La lycéenne va donc beaucoup accepter, ravaler sa fiérté et sa personnalité pour ne pas s'attirer les foudres du F4.

Mais cet apprentissage de la vie à la dure a forgé le caractère de la jeune fille. Le jour où sa nouvelle amie agresse malgré elle Doumyouji Tsukasa, le chef avoué des F4, Makino va s'opposer à la pression qui va s'exercer sur celle-ci et va donc réveler son caractère de battante, prouvant donc grâce à sa générosité vivifiante et sa naïveté triomphante que les choses matérielles priment sur les choses esthétiques (d'où ce titre pour le moins intriguant) ou de façon plus proverbiale que l'argent ne fait pas le bonheur.

Splendeur et misère d'une lycéenne

Fascinée par l'univers de l'élite nippone, Yoko Kamio a voulu crééer un manga peignant ce huit-clos fantasmé. Par l'intermédiaire d'Eïtoku, elle imagine donc un mode de vie abérrant et atypique, celui des riches héritiers japonais. Ceux-ci sont désespérément arrogants, insensibles et hautains, nageant allégrement dans le luxe, délibérément sourds aux sollicitations matérielles du commun des mortels. Le trait est délibérément noirci avec des membres de F4 libertins et connaissant par coeur les plus grandes et belles villes du monde.

De même le monde de Makino est presque caricatural avec un père salary-man, viré de son travail (pour des raisons de budget), qui vend son sang pour survivre et des sempiternels déménagements dans des maisons de plus en plus ridicules et délabrées. Mais ainsi l'a voulu la mangaka qui voulait dépeindre un choc de culture assez fort pour captiver l'attention de ses fans.

En effet, le choc est passionnant, l'héroïne révèle sa force de caractère et se hisse au niveau du F4, étonné de se voir pris de haut par ce petit brin de femme. Ainsi, ces mondes dichotomiques se heurtent et se mêlent avec intensité. Si Makino grâce à son moral de gagnante parvient à gagner le respect des hautes spères et ainsi à démontrer les valeurs positives qui ont fleuri dans son univers, elle apprend aussi de ces garçons qu'elle croyait viciés jusqu'à l'os par une vie de rêve. Elle apprend à s'ouvrir aux autres, à faire confiance mais aussi à aimer. Et elle va aimer notre Makino, aimer Tskusaka et Rui, sans pouvoir les départager, avec fougue et passion. De la haine à l'amour, de la misère à l'oppulence, il n'y a qu'un pas, et parfois plus ténu qu'on ne le pense.

Une jolie fleur dans un champ Shojo

Encore un manga sur les lycéens allez vous me rétorquer ! Hanadan est en effet encore un manga qui traite de la difficulté qu'éprouvent les élèves à intégrer l'univers scolaire et à gérer leurs histoires d'amour... oui mais l'analogie avec les Urukyu et autres shojo série B s'arrête ici. A mi-chemin entre un Sailor Moon délirant et fantasque et un Peach Girl sérieux, parfois tragique, ce manga n'a pas cette douceur mielleuse et acidulée, qui transforme l'aventure en une péripétie Barbie-ène.

D'ailleurs, l'héroïne n'est pas une fille sensible, aux étoiles dans les yeux, une Candy se noyant sous des nuées de roses, elle affirmera sans cesse avec cran qu'elle est une mauvaise herbe (traduction fidèle de son nom de famille: Tsukushi), une mauvaise herbe tenace et têtue, qui résiste furieusement à toutes les épreuves sans jamais être déracinée.

Makino, la version GI Jane de Cendrillon, nous emporte dans sa révolte dans un tourbillon de rires et de larmes. Les Bishonen nous apparaissent alors plus attachants, le triangle amoureux dont on nous bassine depuis Orange Road nous semble tout frais et tellement complexe. De plus, tout cela traîté de façon mature et sérieuse: les problèmes que rencontre la lycéenne peuvent se révéler d'une violence rare: la pauvreté (qui hante tout le manga), la dépression, les brimades physiques voire le viol sont désamorcés par une héroïne forte et indétrônable, nous apprenant les vertus de la persévérance et du courage.

Si l'héroïne se refuse à se laisser aller à une dramaturgie de bas-étage et à baisser les bras, telle est aussi la ligne de conduite de Yoko Kamio, qui préfére privilégier une dynamique gaie et positive à un mélodrame sirupeux et insupportable. Tous les êtres d'Hana Yori Dango, aussi fortunés soient-ils, ont des cicatrices et des points faibles mais tous parviennent à les surpasser et à avancer. Selon un fil conducteur bien connu des mangaka de shojo, la créatrice d'Hanadan se refuse à plonger dans la tragédie et sapent tous les moments critiques du manga par des situations incongrues et cocasses, parvenant ainsi à garder un certain rythme et une certaine qualité de scénario dans l'oeuvre.

Si les premiers tomes paraissent être sans faille, altérnant sans fausses notes romances et drames, rires et larmes, le manga, qui se clôt dans une vingtaine de tomes, risque cependant de tomber dans un travers habituel aux shojo: la multiplication des romances à tire-larigot qui ont tendance à saper la crédibilité du personnage principal. Mais la scénariste de génie qu'est Yoko Kamio semble pouvoir diriger son manga d'une main de maître et la mauvaise herbe Tsukushi continuer à trôner sur nos bibliothèques pour longtemps!

Sara Lawi

Notes:

(1) Fruits Basket de Natsuki Takaya
(2) Marmelade Boy de Wataru Yoshizumi
(3) Peach Girl de Miwa Ueda
(4) Bishonen: « bi » signifie beau et « shonen » garçon, ce terme sert à désigner les hommes esthétiquement beaux et particulièrement appréciés par la gent féminine.
(5) Juliette je t'aime, anime connu de l'époque du Club Dorothée, édité à présent sous son nom japonais: Maison Ikkoku
(6) Les brimades ou ijime en japonais sont constantes dans l'univers scolaire nippon.

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