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 | LA BICYCLETTE ROUGE | Sur les chemins de Yahwari, petit village de Corée, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, que le soleil brûle ou éclaire sans chaleur, le facteur va bon train sur sa bicyclette rouge, jour après jour, pour acheminer le courrier. Au grés de ses tournées, toujours les mêmes et pourtant à chaque fois différentes, ce porteur de destin nous dévoile un monde, son monde. Une succession d’histoires courtes, d’anecdotes où il nous livre poésie et pensées philosophiques entre deux coups de pédale. En filigrane, Kim Dong Hwa aborde des thèmes d’actualité qu’il rend universels comme l’exode rural, la cassure entre la campagne et la ville, l’isolement des personnes âgées. Sans tomber dans le "c’était mieux avant", La bicyclette rouge rend hommage à un certain art de vivre. Cette œuvre reposante tout en simplicité est atypique des parutions manga/manwha actuelles, une pause salutaire et enrichissante.
Le facteur de Yahwari : un "facteur Cheval" à la sauce coréenne.
De ce facteur, pourtant le personnage central de l’œuvre, l’on ne sait rien ou presque. Cet homme, aux cheveux mi-long, un brin mal rasé, vit seul. On ignore jusqu’à son nom. Pour tous: il est le facteur de Yahwari. Pourtant, ces minces informations se suffisent. Elles ajoutent au côté emblématique du personnage. Il est difficile de le jauger, de le juger avec si peu d’éléments. Rendu neutre par cette ignorance voulue, le lecteur devient alors beaucoup plus attentif voire réceptif aux discours tenus par ce premier rôle. Il ne suscite aucune curiosité. On ne le connaît pas, il ne cherche pas à se faire connaître. On n’a pas envie de le découvrir, il ne dévoile rien. Il appartient au paysage, on le voit déambuler sur sa bicyclette sans toutefois y prêter attention et quand il échappe à notre regard, on se surprend à le chercher, à l’attendre. C’est amusant de le voir inventer toutes sortes de jeux pour briser la monotonie de son périple journalier. S’il croise une grenouille sur le bord du chemin et qu’elle saute sur la gauche alors il livrera le courrier dans un certain ordre, de même si le batracien en venait à se déporter sur la droite. En l’absence des ces précieux aides, il tranche la direction à prendre de manière tout aussi aléatoire. Il opte pour la méthode du "pile ou face" mais à sa façon. Il délasse son soulier pour le lancer en l’air, suivant comment il retombe, il saura dans quel ordre distribuer le contenu de sa sacoche. Cette lassitude n’est pourtant que passagère. Il nous en donne lui-même la preuve. Lorsque certains soirs, il peine à s’endormir, il lui suffit de retracer dans ses souvenirs les différentes étapes de ses tournées quotidiennes pour que les bras de Morphée daignent enfin s’ouvrir à lui.
C’est juste le facteur.
Aucunes facettes de son métier ne le rebutent. Le tri du courrier, pourtant fastidieux, se transforme en chasse au trésor. La carte qui normalement indique le "X" marquant l’emplacement des richesses amassées par quelques pirates chanceux aux pillages se révèle être d’une autre nature : une lettre. Pas n’importe quelle lettre, une qui est destinée au poète du village. Il le sait, en se rendant à sa demeure pour y déposer la missive, il trouvera un petit mot de remerciement. Tout se fait dans le tacite, l’implicite. Les deux ne se croisent jamais, ne se parlent jamais et pourtant ils communiquent. C’est beau presque magique. Et voilà notre facteur fébrile à l’idée de découvrir un autre poème, un de plus à ajouter à sa collection qui en compte déjà plus d’une cinquantaine : son magot à lui. Les choses n’ont de valeur que celle que l’on veut bien leur accorder et ces quelques mots griffonnés à son intention valent de l’or.
Les longues heures à arpenter Yahwari dans un sens puis dans l’autre, lui sont tout aussi bénéfiques même indispensables. Il en profite pour penser, s’émerveiller de la nature. Volontaire, il aide les personnes qu’il rencontre en route, discute avec certains de ses "clients". Il devine des vies, s’émeut des histoires des autres, il les comprend. Aussi salue-t-il tous les jours une femme au foyer, lorsqu’il n’y a pas de lettre pour elle, il dépose quelques fleurs des champs dans sa boîte. Une petite attention qui rend heureux. Il est, en définitive, à mi chemin entre le curé et le psy. Il donne sans rien attendre en retour mais ne prêche pas. Il ne cherche pas à convertir les autres, il nous fait simplement partager ses réflexions. Il sait aussi écouter et voir ce qui l’entoure : être sensible qui s’émeut du voyage des graines de pissenlits nous rappelant ce qu’on l’on ne prend plus la peine d’admirer.
Le parallèle avec le facteur Cheval (1), n’est pas évident de prime abord mais en y regardant de plus prés, ils se ressemblent sur de nombreux points. Outre le fait qu’ils aient chacun la même profession, de leur cogitations entre deux boîtes aux lettres sont nés bien des rêves qu’ils se sont employés à réaliser, du moins certains d’entre eux. Ainsi Ferdinand Cheval a bâti son palais idéal avec les pierres qu’il ramassait le long des 32 km de son parcours quotidien, il y a consacré 33 ans de sa vie, plus de 93 000 heures de travail.

Quant à son homologue coréen, ses réalisations sont certes moins spectaculaires mais toute aussi marquantes. Il plante des fleurs sur les bords des routes, nous dévoile l’âme de Yahwari, ses discours constituent son monument. Sa conception du mot "lettre" est probablement, l’une de ses plus grandes "œuvres".
"Il y a beaucoup de point commun entre un facteur et un conducteur de train. (…) Le train est un voyage physique que l’on ressent. La lettre est un voyage mental que l’on réfléchit. Le conducteur du train emmène les corps et le facteur emmène les cœurs… Ils se ressemblent."
Il y a du courrier ce matin ?
Au travers des rencontres entre le facteur et les habitants de Yahwari, Kim Dong Hwa nous emmène à la découverte d’un petit village de campagne aux prises avec l’évolution de la société et les changements de mode de vie. Loin des embouteillages monstres, de la pollution des grandes villes bétonnées, les routes non goudronnées, les petits chemins caillouteux ou herbeux deYahwari sont autant d’appel au calme et à la sérénité. Le fait que toutes les planches de La bicyclette rouge soient en couleur sur grand format, accentue d’avantage ces sensations d’apaisement, de bouffée d’air frais.
Soulignons à ce propos, le travail de qualité de l'éditeur Paquet quant à la parution de cet ouvrage. Une édition impeccable, des couleurs chatoyantes et un papier épais et lisse au toucher, très agréable à manipuler. Le prix s’en ressent forcément mais ça le vaut largement.
Pour en revenir à l’oeuvre, la nature ne sert pas uniquement de décor, elle devient ici un personnage à part entière. Le vert intense des prairies, les couleurs pures et bigarrées des fleurs des champs, les couleurs pastel des maisons : un magnifique arc-en-ciel qui capture l’œil du lecteur. On s’y croirait, enfin presque. En plus de souligner les pensées du messager, ces paysages l’inspirent. Ils lui donnent la réplique, parfois même il débordent et l’occultent complètement. Luxuriants, envoûtants, ils nous charment littéralement. Peut-être pour nous rappeler, si besoin était, que nul ne peut dominer la nature, ni la comprendre totalement, nous rappeler aussi sa délicatesse, sa fragile beauté nous remettant gentiment à notre place : on ne se situe pas au-dessus d’elle, on en fait partie.
Cette idée s’exprime également au travers du rapport au temps: la vieillesse, les liens intergénérationnels, la mort notamment. Ainsi notre facteur croise un veuf qui empile religieusement des pierres dans son jardin, chacune correspondant à une pensée qu’il a eue pour feue son épouse ou encore une vielle dame qui ausculte ses rides dans un miroir.
Elle s’explique : "Quand on vieillit, on perd la mémoire. C’est pour ça que l’on dessine tous ces chemins sur nos visages, pour ne rien oublier. Les chemins que l’on a creusés en riant se voient prés des yeux. Les chemins difficiles que l’on a creusés en serrant les dents se voient à coté de la bouche…" Les sillons creusés sur les visages au fil des ans retracent ainsi les étapes importantes de leurs existences. Les rides sont finalement belles, de quoi relativiser les effets d’un lifting. Fort heureusement, ces préoccupations esthétiques sont loin d’être là priorité à Yahwari.
Le travail de la terre rythme la vie des villageois. Le regain d’activité à chaque moisson et autres cueillettes de saisons transforment notre facteur en livreur, acheminant les denrées dans les familles dispersées. L’agriculture, un travail gratifiant mais harassant qui ne séduit plus. Le marché sent bon la nostalgie. Chacun étale ses plus belles productions. Des moments privilégiés où tous se retrouvent et marchandent rivalisant d’arguments pour faire des affaires. Ils rencontrent « les gens de la ville » comme ils les appellent, venus acheter un peu de cette nature dont ils sont privés.
Nul n'est dupe, ici comme ailleurs, l’exode rural a eu raison de la "vielle campagne". Privée de ses forces vives, les vieux deviennent les vestiges vivant d’un monde qui disparaît avec eux, ne pouvant perpétuer leur savoir à des jeunes partis vivre loin. Leurs enfants ne viennent que trop rarement leur rendre visite: trop de travail, pas le temps, écrivant quelquefois préférant téléphoner : c’est plus rapide. Toujours cette quête de courir après le temps et de tenter de le rattraper, grappillant quelques secondes bien éphémères qu’en on y réfléchit. Et là, les paroles du facteur prennent tout leur sens: profiter du temps qui nous est imparti plutôt que de le perdre à essayer d’en gagner plus.
Les conséquences de ce phénomène sont aussi abordées comme l’urbanisation galopante, sur les champs jadis fertiles poussent désormais des immeubles. Les promoteurs immobiliers rodent tel des vautours sentant une proie fraîchement abattue. La perplexité des gens du cru à l’annonce de la construction prochaine d’un motel dans les environs est révélateur, de même que l’arrivée de citadins fuyant les grandes mégalopoles, les campagnes devenant peu à peu les agglomérations vertes des grands centres urbains. Telle est la loi de l’évolution et du changement.
La bicyclette rouge : Une œuvre riche dans tous les sens du termes. Des petites tranches de vie anodine qui, mises bout à bout, soulèvent bon nombre de questions d’actualités et paradoxalement vieilles comme le monde. Entre le changement ou le statut quo, un seul observe et participe aussi à l’évolution de la situation: le facteur de Yahwari. A découvrir un peu, beaucoup, passionnément, à votre convenance.
Sabine Soma
Notes : 1. Ferdinand Cheval (1836-1924), au cours de sa tournée de facteur, en 1879, il trébuche sur une pierre. Ainsi commence la construction de son palais idéal. Cet édifice se situe à Hauterives dans la Drôme |
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