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GEMINI : interview du duo rock franco-chinois

Peu de temps après leur showcase unplugged au bar-restaurant ASIAN près des Champs-Élysées, nous avions rencontré le duo -ou plutôt le couple- franco-chinois GEMINI. C’était l'occasion pour Orient-Extrême de sonder le rock chinois, côté pop cette fois ! On les disait grandes gueules, l'entretien avec le Français Gabryl et la Chinoise Na nous a éclairé un peu plus sur leur réelle personnalité, sur le duo GEMINI en lui-même, et sur l'état de l'industrie musicale en Chine, ainsi que de son avenir en France...

Orient-Extrême : Bonjour GEMINI, une petite présentation s'impose... Comment avez-vous débuté dans le monde de la musique ?
Gabryl :
J'écoutais beaucoup de metal quand j'étais au lycée, et j'ai participé à de nombreux groupes, mais on n'a jamais eu d'ouvertures dans le milieu.
Na : J'ai fait beaucoup de piano à l'école.

Orient-Extrême : Comment s’est déroulée votre percée en Chine, votre signature avec la grosse major Zhushu sous la bienveillance du producteur Otomo Koetsu [NDLR : producteur japonais ayant travaillé pour Mr. Children, entre autres] ?
Gabryl :
Après ma rencontre avec Na, nous avons décidé de partir en Chine pour voir si davantage de portes s'ouvraient à nous. On a enregistré une trentaine de titres et nous sommes allés démarcher un à un tous les labels et majors de Pékin. Ensuite, tout s'est fait rapidement, nous avons mis sur pied l'album, différent de ce que l'on souhaitait originellement, mais finalement plus homogène. Nous avons ensuite tourné dans toute la Chine, avons participé à de nombreuses émissions à la télé, avant d’être sélectionnés aux awards de Channel V [NDLR : le MTV chinois] dans les catégories "meilleur clip" et "meilleur groupe". Depuis, nous n’avons plus rien fait en Chine.

Orient-Extrême : Y a-t-il des différences entre l'album français et sa version chinois ?
Gabryl :
Le label français a retiré un morceau parce qu'il avait peur de se faire taper dessus pour les droits, à savoir la reprise de The final countdown d’Europe [NDLR : Il est néanmoins disponible en téléchargement payant sur des sites français]. On a voulu se fendre la gueule, on s'est dit "c’est culotté, alors on y va !" ; et en Chine, ils ont bien aimé.

Orient-Extrême : Les droits en Chine seraient inexistants ?
Gabryl :
Des droits d'auteurs existent… Un artiste français qui travaille en Chine et qui est inscrit à la SACEM française va profiter de certains accords, mais avant qu'il voit la couleur de l'argent... De notre côté, nous n’avons jamais eu de rentrée pour les droits d'auteur, malgré tout ce que l'on a pu vendre.
Orient-Extrême : C'est à dire ?
Gabryl :
300 000 disques en Chine, entre guillemets. Il est quasi impossible de donner un chiffre exact. Il y a beaucoup moins de peer-to-peer en Chine qu'en France.
Orient-Extrême : Oui, mais d’un autre côté… leur peer-to-peer se passe dans la rue...
Gabryl : Le système chinois s'est adapté à ça. Les albums pirates valent presque le même prix que les vrais. Tu vas trouver notre album à 25 yuans (2,50 euros) dans les magasins et à 15 yuans en pirate. Il arrive même que les pochettes soient plus belles en pirate ! Et quand tu creuses un peu, tu t'aperçois que ce sont parfois les producteurs eux-mêmes qui les vendent… C'est le même problème pour le cinéma. Je te défie de trouver un vrai DVD ailleurs que chez Carrefour ou chez FAB. Et même là-bas, on a parfois des doutes.

Orient-Extrême : Une SACEM chinoise existe mais semble très peu coopérative, surtout avec les pays étrangers.
Na :
Il n’y a pas d'histoire de droits d'auteur : quand les radios nous passent, elles nous font notre promo.
Gabryl : Attention : ils sont tout de même en discussion très virulente sur ce point. Avant, c'était sauvage. Maintenant, ils veulent que les radios paient des droits d'auteurs, mais elles ne veulent pas car elles estiment qu'elles font de la promo pour les artistes. La valeur de l'art en Chine n'a pas la même valeur que l'art en France. Bien qu'en France....

Orient-Extrême : En France, nous avons encore une vision romantique de l'art...
Gabryl :
De moins en moins, et parce que GEMINI est né d’une histoire romantique, on s'est pris un allé-retour.
Orient-Extrême : C'est justement cette histoire romantique qui vous a décrédibilisés dans les cercles rock en France. Votre rencontre sur Meetic expliquée chez Denisot...
Gabryl :
Le lendemain, on était dans les bureaux de Meetic !
Orient-Extrême : Et vous n'avez rien eu à redire à ça ?
Gabryl :
C'est la vérité. On n'allait pas nier. Le côté Star Ac'… nous ne sommes pas forcément pour. Mais nous ne sommes pas toujours là pour contrôler. Je regrette qu’on en fasse maintenant un cheval de bataille à chaque fois que l’on revient en France. C'est dommage. Du coup, on ne parle plus de la musique et, évidemment, quand tu balances une histoire comme ça aux fans de rock, ils te crachent dessus ; et c'est normal, j'étais comme ça, moi aussi. Mais on ne peut pas le nier non plus...

Orient-Extrême : Parlons de la politisation des groupes de rock en Chine. Il y a par exemple les nanas de Hang on the Box. Elles sont beaucoup plus engagées que ne l'est/était Cui Jian, mascotte et premier rockeur chinois.
Na :
Il y a vingt ans, il a chanté un titre pour le gouvernement chinois, c'était déjà inacceptable.
Orient-Extrême : Oui, il chantait sur la place Tian'an men les yeux bandés de rouge...
Gabryl :
Tian'an men est un gros problème pour le gouvernement chinois, plus encore que la révolution culturelle.
Orient-Extrême : Tian'an Men est encore dans les mémoires. Finalement, un artiste engagé en Chine : est-ce encore possible ? Quelle notorité a Hang on the Box ? [NDLR : Hang on the Box est un groupe de riot grrrl - donc politisé, féministe et punk]
Gabryl :
En Chine, il y a deux mondes : l’underground et la pop. Des groupes comme Hang on the Box sont dans l'underground et n'iront jamais dans la pop. Personne ne prendra le risque de les signer s'ils sont aussi engagés. Ils n'iront jamais se produire à la télé.
Orient-Extrême : Pourtant, ils tournent au Japon, ce n'est pas donné à n'importe quel groupe chinois...
Gabryl :
Oui, mais le Japon, c'est l'inverse : ils aiment bien ce côté trash.

Orient-Extrême : Il n'y a aucun mouvement politisé au niveau du rock ?
Na :
Dans les années 90-94, il y avait une vraie scène, une ambiance rock... mais après, c'était fini.
Orient-Extrême : Tian'an men les a un peu blasés ?
Na :
Je ne sais pas. [rires]
Gabryl : Ça n'a rien à voir... En Chine, on en parle peu. Nous n’aborderons quant à nous jamais ce sujet. Nous n’avons pas à juger ce genre de choses., nous ne connaissons pas assez bien.
Orient-Extrême : Vous pouvez tout de même avoir un avis...
Gabryl :
J'ai abandonné cette attitude française qui consiste à avoir un avis sur tout sans forcément savoir. Vous ne trouvez pas que, des fois, c'est un peu caricatural ? Il se passe des choses en Chine, mais les Français ne les voient pas. Personne ne parle politique en Chine. Il n’y a pas d'opposition, mais c'est LE principe de la Chine, et ça marche bien, c'est très efficace. C'est beaucoup moins le bordel qu'en France ! [rires] Non, je plaisante… Mais nous ne prenons pas parti. Ce n’est pas notre travail.

Orient-Extrême : Vous avez des thèmes récurrents ?
Gabryl :
Pas de militantisme, mais ça, vous aviez compris. Nous parlons de liberté. Notre clip... c'est vrai qu’il prend plus d'épaisseur et de volume en ce moment en Chine. On aborde un peu les sujets de la guerre, des déserteurs... Ces thèmes ont été mis en images avec certains aspects guerriers, et le clip a été censuré.
Orient-Extrême : À la télé ?
Gabryl :
Sur CCTV... D'autres chaînes privées ont pu le passer, et c’est ce qu'elles ont fait. Sur le net, il n'y avait aucun problème. C'est surtout CCTV qui nous a posé quelques soucis. Ça ne nous a pourtant pas empêchés de faire des concerts pour CCTV. La censure n’était pas contre nous, mais contre un message qu'ils estimaient "pas clair". Et après réflexion, ils n’ont pas tort car notre clip n’était pas explicite.
Il faut quand même être responsable de ce que l'on fait. Quand tu balances des images de guerre dans un clip, il faut que le message reste clair. Je reproche cependant à Linkin Park de l'être beaucoup trop dans ce qu'ils font : ils balancent toutes leurs images, on a trop bien compris qu’ils sont contre… De notre côté, on a mis dans notre clip Sealed Beast beaucoup d'images liées à la guerre, aux émeutes, avec une usine qui explose... et sur scène, nous sommes un peu "rentre-dedans"... et il n'y a qu'à la fin que l'on voit des drapeaux blancs. Si quelqu'un tombe dessus par hasard sur le clip en question, il pourra penser que l'on encourage la guerre. Voilà la raison de cette censure. Il ne faut pas oublier que la Chine s'ouvre, prend et apprend plein de choses très vite. Il faut tout de même faire avancer un milliard et demi de personnes en même temps ; et ce n'est pas facile du tout ! Il faut faire attention à ne pas donner des idées complètement barrées à certains, ce serait le bordel complet. La Chine est un pays qui marche super bien, maintenant.

Orient-Extrême : Shanghai, c'est un peu la capitale musicale du pays. Pourtant, ils n'ont pas l'air de vous connaître là-bas...
Gabryl :
C'est bizarre. Je ne sais pas vraiment. En effet, ils ne nous connaissent pas vraiment à Shanghai, nous sommes "très Pékin". On a fait moins de promo à Shanghai qu'à Pékin... ils sont moins rock au départ. Un groupe, Slit, y marchait très bien, mais ils ont splitté. Un jour, nous sommes allés dans le trou du cul du monde, dans le XinJiang, et nous y avons été encore mieux accueillis que des stars au Festival de Cannes. Nous sommes arrivés et c’était le gros bordel, ils ont du arrêter le camion à 200 mètres du village...
Orient-Extrême : Un concert de rock qui débarque dans une ville de campagne… les locaux ne savaient peut-être pas ce que c'était, mais étaient excités.
Gabryl :
Il y a un peu de ça. Mais en plus, ils ont fait une bonne promo avant le concert qui a permis aux gens de nous connaître. Même si nous ne sommes pas profondément originaux, c’est une nouveauté pour la Chine.

Orient-Extrême : Être Français t’a aidé ?
Gabryl :
Ça a sûrement aidé, mais ça m'a aussi posé des problèmes. On m'a demandé de parler chinois dès le début, chose que je ne sais pas faire. A mes premières télés, je ne comprenais rien et j'étais la bête de foire. Je me rappelle une anecdote : l'animatrice s’installe au piano et me montre un texte à chanter, de l'opéra pékinois super aigu… Je n’y comprenais que dalle ! J'ai fait un peu n'importe quoi, et ça a bien pris. Bon… Finalement… Ils ne l'ont pas gardé pour la diffusion. [rires]

Orient-Extrême : Vois-tu des différences musicales entre les villes ?
Na :
Guangzhou est plus électro. Pékin… c'est un peu tout. C’est plus rock dans la scène underground.
Orient-Extrême : Et Taïwan ?..
Na rit :
Hum, je ne vous le dirai pas... plus variété !

Orient-Extrême : Des groupes comme Cold Fairyland n'auraient aucune influence sur la scène chinoise ?
Na :
Non c'est différent, leur style est très personnel...

Orient-Extrême : Dans l'industrie musicale lourde, GEMINI serait le seul groupe rock ?
Na :
C'est surtout de la pop, il y a très peu de jazz, de rock...

Orient-Extrême : Et dans l'underground, la techno et l'electro ont leur place ?
Na :
C'est encore très rock.
Gabryl : Mais nous sommes assez power pop d’après ce que l’on nous a dit.

Orient-Extrême : Votre prochain album sera plutôt power pop ou plutôt rock ?
Gabryl :
Ah... [rires] plutôt indus’ même ! Du style Rammstein, Manson…

Orient-Extrême : Vos influences seraient plutôt occidentales ?
Gabryl :
Oui, il vaut mieux. Toutefois, Na m'influence énormément, il y a un côté chinois. Na compose aussi un peu avec moi maintenant.

Orient-Extrême : On appellera ça de l’indus’ chinois ou de l’indus’ occidentale ?
Gabryl :
C'est difficile d'en dire plus, ça va dépendre de notre future distribution, de notre futur réseau de distribution…

Orient-Extrême : Parlons de votre accueil en Chine…
Gabryl :
Les Chinois sont plus ouverts que les Français. Les Chinois acceptent plus facilement d'écouter de l'anglais ou du français ; alors que les Français acceptent plus difficilement d'écouter du chinois. Ils ne comprennent pourtant absolument rien à tous les tubes anglais !

Orient-Extrême : Vous aimez beaucoup les balades ?
Gabryl :
Non pas vraiment. C'est un choix du producteur. Nous sommes cependant ouverts à tout, du moment que nous prenons notre pied ; que ce soit le funk, l'electro, le hip hop, le trip hop...

Orient-Extrême : Vous imaginez une collaboration avec un autre groupe ?
Gabryl :
Oui, mais pas dans l'immédiat. On a failli faire une collaboration avec AK47 [NDLR : groupe chinois indus-metal].
Orient-Extrême : C'est une influence ?
Gabryl :
Absolument pas. Ils ont été très mal produits, on ne peut donc pas se faire d'idée...

Orient-Extrême : En ce qui concerne votre collaboration avec Twisted Machine. Vous ne partagez pas vraiment le même style : ils sont plus hardcore...
Gabryl :
C'est ça qui est marrant. En Chine, ils ne font pas la distinction. Ce fut un plaisir de jouer avec eux et ils aiment ce que nous faisons. C'était en prévision de notre tournée en France, mais ce n'est finalement pas Twisted qui jouera avec nous. Deux musiciens seulement joueront pour nous.

Orient-Extrême : Vous n'avez pas souhaité profiter de votre tournée pour les faire vraiment tourner, eux, en France ?
Gabryl :
On a proposé, mais comme il s’agissait d’un groupe non distribué... Nous allons essayer de faire les premières parties de grands groupes en France, dans la mesure du possible. On ne pourra pas, en plus, tenter de rajouter Twisted.

Orient-Extrême : Na, tu participes à la créatio, ou tu regardes l'oeuvre de ton despote ?
Na :
Je donne mon avis très souvent et j'écris les textes.
Gabryl : Quand j'ai rencontré Na, elle était en train de sortir un livre en France. [NDLR : Le musée de la chair, PUF, trad. Romain Slocombe, essai érotique]

Orient-Extrême : Tu crois qu'un jour la Chine puisse être un propulseur dans le rock mondial ?
Gabryl : Actuellement non. Ils ne sont pas encore assez portés sur l'aspect créatif, mis à part dans l'underground. Et si l'underground n'a pas les moyens d'aller sur le devant de la scène, je ne vois pas comment ils pourraient être influents. Ceux qui ont les moyens ne sont pas ceux qui créent.

Orient-Extrême : Merci, et bonne chance pour votre tournée en France.
Gabryl & Na : Merci !


Interview réalisée par Alexandre Martinazzo et Arnaud Lambert
Photos GEMINI 2007 :
Fatiha Zeghir
Reproduction/réutilisation de l’interview et/ou des photos interdites.

A lire… et à voir :
- Le reportage complet et la vidéo du showcase GEMINI à l’ASIAN (Paris)
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