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MONO en concert à la Locomotive de Paris le 5 décembre 2007 : reportage

Nécessaire, vitale, originelle, la musique de MONO a transcendé le public de la Locomotive parisienne, le 5 décembre dernier. Transe. Rédemption, mélancolie, désespoir et salut… le groupe japonais de post-rock (à partir et au-delà du genre) aurait bien pu n’épargner personne. Retour sur un concert instrumental indescriptible, véritable expérience charnelle, dont il est bien fastidieux de rendre un compte-rendu objectif.

"Le meilleur pour la fin" comme dirait l’autre ; car ce soir, MONO partage l’affiche avec les (médiocres) High On Fire, et les (excellents) Pélican, qui joueront les deux premiers sets. Le public, bien peu nombreux à l’ouverture des portes mais remplissant finalement deux bons tiers de la salle, est autorisé à entrer après 20h… et à poireauter un long moment derrière un rideau, pendant les ultimes répétitions du premier groupe qui aurait mieux fait de rester caché.

Mécaniques qui roulent et jeu de guitare qui coule

Un peu après 21h et avec beaucoup de retard commence donc la vaste farce des trublions de High On Fire. Les trois parfaits archétypes du metalleux mégalo se déchaînent sur un son aussi gras que les cheveux (et le ventre) du "chanteur". Histoire de pousser la plaisanterie -qui par malheur n’en était pas une- jusqu’au bout, un petit coup pour la frime : une gorgée ou deux de bière (puis de l’eau, faut pas pousser), sans oublier les inévitables crachats, dont un qui atterrit majestueusement sur la chaussure du tatoué vocaliste. Rien ne semble pourtant empêcher ce dernier de poursuivre ses simagrées, et il faut bien avouer que ses grimaces à la Daron Malakian de System of a Down furent loin de compenser son jeu de guitare, excessif et inutilement prétentieux. Nos oreilles, presque incapables de discerner la mélodie oubliée dans la balance, s’en souviennent encore.



Fort heureusement, pas encore tout à fait sourds, nous pouvons nous délecter du son de Pélican, post-hardcore originaire de Chicago, qui assure la seconde partie du concert, et qui a déjà allié ses talents à ceux de MONO à l’occasion d’un split. La délicieuse setlist, principalement composée à partir des titres du récent City of Echoes, ne peut que ravir après le bulldozer auditif qui a précédé. Evinçant sans problème l’amateur-frimeur de High On Fire, le guitariste Laurent Lebec caresse les cordes de sa guitare dans un léger mouvement de poignet, et parvient à en faire jaillir un son monstrueusement puissant.

Leur musique instrumentale, plus violente et moins progressive que celle de MONO, n’aurait pu mettre le public en meilleure condition. Mais une fois leur set terminé, la salle commence à se vider ; il est déjà près de 23h30, et MONO n’est toujours pas entré sur scène. Certains (malchanceux !) se voient contraints de quitter progressivement les lieux pour ne pas rater les derniers métros et RER (la magie durera jusque 1h30 du matin...). Or lorsqu’on connaît un peu le groupe nippon, ou mieux, que l’on a déjà assisté à l’une de leurs prestations, on n’a qu’une seule envie : leur crier de revenir, car c’est maintenant que le concert commence réellement.



MONO-chrome multicolore

MONO, jeté dans la catégorie "post-rock", a souvent été accusé de s’inspirer, voire de copier allègrement les reconnus Explosions in the Sky, Godspeed You ! Black Emperor ou Mogwai (ces deux derniers ayant été, comme Nirvana, The Pixies, Neurosis, et… MONO, produits par Steve Albini). On ne peut pas nier la ressemblance flagrante qui existe entre les compositions des uns et des autres. Mais inscrire la musique de MONO dans un genre, la comparer aux autres, c’est passer à côté de leur univers désarmant, et définitivement inimitable. Miraculeux et salvateur, le groupe compose une musique pure, complète, inespérée. Quand on n’a jamais écouté MONO, quand on n’a jamais tressailli, tremblé, joui, brusquement projeté au milieu de nulle part, eux sur scène, unique lumière, on ne peut pas comprendre, on ne peut pas imaginer, on ne peut pas savoir. Voilà pourquoi le genre de considérations citées plus haut est à bannir, lorsqu’on se retrouve face à eux.

Très simplement, Takada, Yoda, Tamaki et Taka se présentent sur la haute scène de la Locomotive et installent leurs instruments, accordant à peine un regard ou un signe au public. Contrairement à High On Fire et Pélican, ils ressortent néanmoins pour faire leur entrée sur une petite intro, et se faire dûment acclamer.



La transe s’initie avec Yearning, l’une de leurs plus jolies productions, issue de l’essentiel You are there. Ça commence toujours comme ça : quelques notes, chuchotées par les cordes de Taka, ou les touches de Tamaki. Faut-il fermer les yeux ? Se laisser bercer ? Se boucher les oreilles pour stopper l’intrusion de la mélodie, au plus profond ? La musique progresse et s’insinue. Avec cohérence, les lumières qui éclairent la scène irréelle se font tantôt soleil, tantôt lune. Trop tard. Comme une perte de contrôle, dans un ravissement mélancolique.

Les quatre chevaliers de l’Apocalypse marquent leur retour. Les longues minutes s’écoulent, le jeu semble être le même, mais sa force se dilate, se décuple, imperceptiblement. Un rouge éblouissant entoure les musiciens, tandis que leurs cheveux coulent, fluides, autour de leurs visages. Les instruments élèvent la voix. Puis la guitare de Taka les fait taire, un instant. Sur Yearning, karelia, Moonlight, elle pleure, seule, dans le silence. Suspens. Spleen.

Vague à larme

Alors le climax, l’apothéose. Le son explose, les cymbales vibrent, impossible de distinguer les doigts des guitaristes, Taka se lève brusquement, balance son bassin vers l’avant, se jette à terre, Yoda, au comble de la souffrance, a le visage déformé par une grimace douloureuse, Tamaki semble sur le point de défaillir, chancelant au milieu de la scène. L'état pur de toute chose, sous leurs doigts, dans l'air qui les entoure, derrière leurs yeux. Arrachés au monde réel, les spectateurs vivent l’instant. Pour cette jeune femme, au premier rang, l’illumination douloureuse. Pour cet homme, en retrait, la violence du désespoir. Là, un souvenir, ici, un sourire. Dans une salle remplie aux trois quarts, autant d’histoires que d’âmes.



Retour au calme ; à l’espoir, devrait-on dire, sans doute. Certains applaudissent, sûrement sans savoir que les silences de MONO n’annoncent pas la fin des morceaux. D’autres, à l’inverse, hurlent en pleine connaissance de cause, au beau milieu d’un titre. Etait-ce donc eux qui avaient descendu les dizaines de canettes de bière amoncelées en bord de scène, au moins aussi nombreuses que les pédales d’effet de Taka ? Les limites de l’irrespect n’avaient donc pas été franchies avec les conversations intempestives de certains sans-gêne ayant confondu MONO avec de la musique d’ascenseur.

Moins déroutés que les membres du public, les musiciens enchaînent les titres, presque sans transition, comme un éventail déployé délicatement. Ainsi, le sourire mouillé de The Remains of the Day et la beauté originelle de Lost Snow répondent à un long vacarme rappelant l’éprouvante Black Woods. Et puis le groupe nous extirpe doucement de l’état d’hypnose avec Halcyon, d’une douceur et d’une intensité époustouflantes.



Finalement, est-il encore nécessaire d’exposer les mille et un enchantements procurés par les compositions de MONO ? Dans ce qui fut le ou l'un des concerts français les plus poignants de l’année au cœur du paysage rock japonais, tout est là. Ces notes connaissent, elles parlent, elles traversent, détruisent et bâtissent. Elles nous racontent mieux que les mots. Et si cette fois-ci, vous n’avez pu entendre les quatre Japonais vous relater votre propre existence, il vous reste à vous procurer le DVD live, The Sky Remains The Same As Ever, qui saura convaincre mieux que quiconque.

Aurélie Mazzeo


Setlist MONO :
01 - Yearning
02 - karelia
03 - Moonlight
04 - The remains of the Day
05 - Lost Snow
06 - Halcyon (Beautiful Days)

Photos : Eric Oudelet
Remerciements : DAKTARI MUSIC
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