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X JAPAN Kougeki Saikai 2008 I.V. : le retour de X JAPAN au Tokyo Dome les 28, 29 et 30 mars 2008

On les avait vus pour la dernière fois il y a dix ans. On avait perdu l’espoir de les retrouver au matin du printemps qui suivait. On avait suivi, alertes, les manifestations de vie sporadiques du fondateur mythique, tant bien que mal ; puis fini par ne plus trop y croire, nous réfugiant dans le culte de ce qui avait été et ne serait plus. Puis, on avait entendu des rumeurs : X JAPAN, le plus grand groupe de rock japonais de l’Histoire allait se réunifier. Réunification, le mot sonne bien en général ; et l’été dernier à JAPAN EXPO, YOSHIKI, batteur, pianiste et fondateur de X JAPAN, nous l’avait confirmée lors d’une interview. Printemps 2008 : le groupe père du visual kei, allégorie du rock à lui tout seul de par ses racines, son passif et ses instants de grâce, revient d’entre les morts, accompagné de quelques gueststars, pour réveiller 150.000 vivants en trois jours de concerts consécutifs au Tokyo Dome, tous complets en un éclair. Récit d’un exercice complexe en plein moment (historique) de rock’n’roll.

Même après y avoir assisté, on fait comme si ça n’était pas vraiment arrivé. Parler d’X JAPAN en 2008 comme d’une actualité, fût-elle remarquable, a quelque chose d’irrationnel, d’instable, pour quiconque a passé ces dix dernières années à les admirer avec tout le regret que l’on voue à ce qui a été. Les concerts de ces 28, 29 et 30 mars 2008 ? "Un revival de sosies doués, un hommage qui cartonnera à la télé (avec une diffusion simultanée sur la chaîne payante nipponne WOWOW), comme quand France 3 fait une rétro Michel Berger", aimerait-on se dire, pour conserver intact le souvenir du groupe, et le confort même de ce souvenir. Pourtant, ils étaient bien là, tous ceux encore debout ; et debout ils l’étaient, ils ont même couru dans tous les sens, les hamsters fangirls lançaient la mode de l’hyperventilation de groupe. Ils étaient là - même le défunt HIDE, à sa manière - portant en eux le paroxysme de tout ce qui les définit, et en trois inoubliables concerts (un premier d’échauffement, et les deux suivants de consécration), ils vinrent rappeler que le groupe de jeunes marioles doués qui les détrônerait n’est pas encore né.



Errances de la longue attente

Pourtant tout n’était pas forcément bien parti, en coulisses comme à l’aube des trois jours de show, divers retards typiques, mais ici d’une ampleur rare dans le contexte japonais, ont testé la coriacité du spectateur. Le 28 mars, deux à trois heures interminables sous un ciel malveillant tentèrent ainsi d’ébranler la motivation de la première fournée de pèlerins. Des débuts ardus officiellement ralentis par des problèmes techniques, que le chanteur TOSHI imputera plus volontiers, une fois sur scène, à son comparse YOSHIKI, avant de se rétracter lors d’une conférence de presse, invoquant la "blague anecdotique". Cependant… il n’a pu s’empêcher de glisser dans un récent discours une réplique amusante dissimulant un sous-entendu à nouveau contradictoire… Peu importe, dira-t-on ! Difficile d’oublier la détresse que le public du premier concert ressentit face à un show amputé à cause de ce retard (suppression de titres emblématiques et du fameux solo de batterie, non apparition d’invités…) ; mais les deux suivants, ponctuels, longs, savoureux, épiques, riches en fan-service, avec quelques bonus en prime (tous de haute volée à l’exception d’un défilé de mode h.NAOTO superflu), incarnèrent de fort jolis lots de consolation.

Retour au Tokyo Dome à quelques minutes du moment fatidique ce 28 mars 2008. Le spectateur en plein Star Trek était en route vers une saloperie d’inconnu : tout donnait l’impression de se trouver au seuil d’une sorte de mini-évènement historique, plus qu’à un banal show musical. Assister au premier concert, pour tout amateur de X JAPAN, avait de quoi faire autant peur qu’espérer, face à une incertitude obsédante, taboue : la possibilité d’une déception. Peur parce que rôdait la mort au coin depuis le départ de feu-HIDE, le fameux guitariste aux cheveux rouges encore idolâtré (comme le prouvent les nombreux cosplays et peluches qui peuplent l’auditoire). X JAPAN officiellement toujours quintet ? Par quelle foutue magie noire ? Comment HIDE pouvait-il réapparaître ? Les remplaçants annoncés - SUGIZO de LUNA SEA et deux compagnons américains - allaient-ils être à la hauteur du diablotin en latex ? Peur aussi parce que dix ans de silence, ou presque, avaient fait atteindre à X JAPAN un statut partagé par une unique poignée de groupes anglo-saxons, laissant fleurir l’imaginaire de ce dont auraient pu enfanter les dix années suivantes. Peur parce que disparus en état de grâce, sur les cendres encore fumantes et l’air baroque de leur dernière déflagration du LAST LIVE de décembre 1997, si bien orchestrée, ils avaient laissé un souvenir impeccable, d’argent et d’or, un hurlement de loup blessé qui allait traîner quelque part dans les âges, inaltérable et impassible. Peur enfin, parce que prendre la décision de ce retour revenait à prendre le risque d’entamer ce souvenir béatifié, un peu comme si James Dean ou Ian Curtis revenaient chez Drucker en vieux cons derniers des fédérés.



Espérer cependant, parce que, justement, l’ambiance n’était pas vraiment celle d’un dimanche chez mémé, dans ce Tokyo Dome quasi-rempli jusqu’aux spots de hordes trop heureuses de pouvoir revivre, ne serait-ce qu’un instant, ce que le J-Rock avait de plus virtuose à offrir, pour changer. Espérer parce que YOSHIKI et le lead vocal TOSHI ensemble sur une scène, c’était retrouver l’un des duos les plus électriques et charismatiques de l’histoire du rock (le premier apparaissant certes au début bien mieux entretenu que le second ; on dit thank you au botox from L.A. ?). Espérer parce que justement, le retour de TOSHI relevait du quitte ou double (voire de la roulette russe ?) tant le gaillard semblait avoir été happé dans une autre dimension, retour qui noya les ratés techniques de sa performance vocale du premier concert dans une bouleversante énergie de mec qui n’y croyait plus trop (et qui pourtant !). Enfin espérer parce que, même fatigué, même changé, X JAPAN ne pouvait rien faire d’autre que du X JAPAN.

Malgré tout, il y avait de quoi s’inquiéter. Pas qu’ils furent particulièrement vieux : papy Jagger agite toujours sa carcasse ridée sous son cuir vintage, tout est encore possible pour celui qui n’a pas même encore atteint la cinquantaine, tant qu’il n’a pas perdu la main et que le cœur toujours y est. Mais les Rolling Stones n’ont jamais vraiment arrêté. X JAPAN, si. Les Stones sont restés un groupe soudé de grands gamins agités par le même rythme qui les avait extrait de l’anonymat et semble-t-il préservé de l’arthrose. Les membres de X, eux, ont choisi l’amputation radicale comme traitement thérapeutique de leur deuil, deuil d’un membre éminent mais non indispensable, chose rare - le rockeur qui meurt jeune et populaire n’est-il pas souvent, comme par hasard, la pièce maîtresse d’un groupe ? Dix ans. Dix ans à entendre des choses sur les uns et les autres : apparitions furtives et projets mystiques d’un YOSHIKI exilé à L.A. ; spectre internaute de HIDE ne cessant de faire pleurer les fans usant de leur droit de parole ; ragots dépités salissant l’image d’un TOSHI dont on disait l’âme perdue dans l’une de ces sectes de bazar comme il en pullule au pays de la jupe d’écolière levée. Rien de moins, et surtout rien de plus.

De l’émotion étranglée aux vocalises mélancoliques

TOSHI, voilà quelle était l’une des principales inconnues. TOSHI, sa voix éraillée, son teint pâle, ses lunettes noires… La première impression qu’il donna, fût d’être sorti de la naphtaline où il eut barboté deux heures plus tôt, à en croire les gros plans apparaissant sur les écrans géants. TOSHI, un peu fatigué tout de même, avait des problèmes de rythme, du mal à entendre ce qui passe dans l’oreillette, et peinait régulièrement à atteindre les notes justes, difficulté qui se transforma en calvaire lorsqu’il lui fallu pousser vainement dans les aigus (ou les graves) avec puissance, particulièrement lors du premier show aux airs de brouillon géant (mais sans réduction à la billetterie). Bref, des tentatives trop précipitées de revival de ce qu’il était, comme ses fameux cris à l’adresse du public, ici à moitié étranglés. L’ouverture du premier concert, sur une amorce de Last Song, provoqua un tohu-bohu de réactions contradictoires (Nooon pas possiiiiiiiible ; c’est TOSHIIIIII !? Attends mais c’est quoi ces bruits de pneus qui crissent !? Nooon pas possiiiiiible là aussiiiiiii c’est TOSHIIII !). Cruelle ironie de l’existence, TOSHI souffrait de la comparaison avec le souvenir qu’il avait laissé.



Mais n’était-ce pas l’émotion, peut-être ? En confondant la sienne et la nôtre, en époussetant quelque cynisme velléitaire, nul ne pouvait être insensible au retour du cantatore convalescent, qui rapidement et heureusement retrouva l’assurance de jadis, dans le timbre de sa voix unique, ravivant la beauté de cette dernière, profonde et écorcée, presque désolée. Sentiment qui prit une toute autre dimension lorsqu’il chanta devant nous, vieilli de dix ans : quoi qu’eût contenu cette décennie, elle avait donné à ses vocalises les accents d’une authentique mélancolie, autre que celle qui accompagne l’âge. Très vite, les fidèles avaient retrouvé leur gourou - crooner, et bien plus encore, ils sentirent le poids des âges étoffer d’une puissante charge les sons qu’ils avaient jadis aimés.

Une fois sur sa lancée, et au fil des trois concerts de retour, TOSHI ne cessa de doubler ces accents regagnés d’une sincère euphorie qui fit de lui, plus que jamais, le mister X (JAPAN) en phase avec le public. Contrairement à YOSHIKI, figure christique du groupe effectuant ses allers et venues sur scène l’air intouchable, le chanteur ouvrait toujours plus grands les bras à son public, et plus que jamais attendait que ce dernier lui ouvre les siens en retour. Cette symbiose avec le public, et pas n’importe quel public, celui de X JAPAN, lui avait manqué, ça se sentait jusqu’au fond de la salle, et c’est ce qui a porté son chant, ce qui a porté chacun des tubes qu’il a fébrilement extraits de leur enregistrement studio, et ressuscités eux aussi, en bruit et en fureur. Il les a (presque) toutes chantées, les supernovas de X JAPAN, de la fan-makeuse ENDLESS RAIN, à la team-song X (plus gimmick que grande compo), en passant par les ovnis fauves composés par feu HIDE, le rare (en live) Tears et l’anthologique ART OF LIFE, sur lequel on reviendra. Etait-ce un caprice idolâtre que ce sentiment d’assister à un spectacle entier à chaque titre qu’interprétait le vocaliste, entouré du guitariste PATA - discret compagnon de toujours - du bassiste HEATH - digne successeur de l’inoubliable TEIJI - et, au fond à la batterie ou au piano, de YOSHIKI, visiblement tous piqués de cette même émotion vacillante et caverneuse ?



La manie de pleurer(1) de TOSHI n’en fut plus une lorsque le ton de sa voix trembla avant d’engager le cultissime Say Anything, ou plus encore lorsqu’il entama l’inédit et très attendu WITHOUT YOU, avec YOSHIKI au piano, à la mémoire de hide. Pierre angulaire de la résurrection X JAPAN (avec les solos de piano ou les vertigineux solos de batterie de YOSHIKI les 29 et 30 mars, ainsi que quelques autres fulgurances mélodieuses traduisant le rare éclectisme du groupe face à des morceaux tout à fait metal tel SCARS), l’instant WITHOUT YOU (a fortiori celui du 2ème concert) fut une frissonnante complainte d’une beauté confinant à l’aberration. Pour de nombreux fans, en plus d’un magnifique hommage, ce fut aussi le moment où le retour en puissance de X JAPAN ne fit plus aucun doute : la renaissance reposa avant tout sur ce duo, puisqu’un morceau interprété à deux, mains sèches et a capella, sous un spot agressif et devant des milliers de personnes, reste toujours le meilleur moyen de savoir ce que valent vraiment des musiciens.

Dans l’ombre (entretenue) de HIDE… Tokyo Dome & le cinéma X

Le Tokyo Dome, lieu de sépulture du X JAPAN version 1.0, vît donc la résurrection de X JAPAN 2.0, délesté de son brillantissime guitariste peroxydé, occasionnellement remplacé par le non moins fameux SUGIZO (LUNA SEA). Le Tokyo Dome et sa cinquantaine de milliers de places, ses faisceaux de lumière bleue, rouge, violacée, ses installations à la démesure du personnage de YOSHIKI, cuvette crépitante à l’onde agitée, balançant frénétiquement ses lightsticks fluorescents. La terre allait-elle s’ouvrir toutes flammes jaillissantes ? Pas vraiment : plus encore que lors des derniers concerts du groupe dans cette salle, le public afficha une retenue rigoureuse, confinant presque au recueillement. En rangs serrés et dociles, scandant l’air à l’unisson, il confirmait là que les anciens fans de X JAPAN, gagnés par l’âge, étaient de retour en masse (incluant 10% d’étrangers selon le présomptueux communiqué officiel), et que le caractère démonstratif et fétichiste des shows était définitivement plus proche de l’opéra allemand que du lasse-vaisselle metalleux.



Or, ce fut un opéra très fier de lui que ce retour sur scène, fondant en partie son pouvoir de séduction sur un regard nostalgique, tourné vers le passé et ses éclats… L’un des gros risques que prenait X JAPAN en se reformant, fût-ce éphémèrement comme le laissait présager YOSHIKI l’an passé, était de céder, consciemment ou non, à la tentation de la béatification, avec autocitations, films… hommages passant en boucle sur les nombreux écrans géants. Tout brillant que l’on soit, mettre en scène sa propre personne est un exercice pareil à la traversée d’un champ de mines, la fatuité du m’as-tu-vu rôdant à chaque coin de ruelle débranchée. Mais YOSHIKI pianota sur le refrain d’ENDLESS RAIN, refrain qu’il avait écrit à une époque lointaine, chanté à présent par un chorus de jeunes voix passionnées… YOSHIKI toujours, gambada gracieusement telle une biche dans sa forêt en 3D, jetant des roses (pourquoi pas des violettes ?) labellisées X au public demandeur, modifiant la vélocité de ses mèches colorées en fonction du dramatique du moment, s’allongeant sur scène à quelques mètres des mimines moites et implorantes du public… Ce même public, qui ne dit mot lorsque TOSHI chanta l’ouverture du mythique Kurenai sur la guitare de HIDE, accompagnait enfin le groupe, dans un élan lyrique de procession funèbre, communion faite d’éclats furtifs, au firmament d’un spectacle porté par le génie des musiciens et au service de leur propre culte… puis HIDE, ou plutôt sa peluche géante, envahit la scène lors du final de l’ultime concert, avant d’être porté en triomphe, comme jadis, sur les épaules des deux leaders du groupe, pour une dernière photo de groupe. Autant de "scènes" savamment préparées pour faire du show un opéra inoubliable, et dont seul le fan exigeant déplorera peut-être le caractère "rôdé".

Le seul véritable problème de ce retour, et un challenge pour qui se devait d’assimiler le mieux possible cette information, est que ces concerts n’étaient peut-être pas un vrai retour, mais davantage un épilogue… d’où les ouvertures, peu originales et quasi-identiques à celle du mythique LAST LIVE, ainsi que la présence excessive d’images de HIDE, occupant à lui seul plusieurs minutes de spectacle, lorsque passait en grand la vidéo de ses prestations diverses (SCARS en premier lieu), et tutoyant le mauvais goût avec l’apparition - en trop - d’un hologramme fantomatique le représentant à grands frais au côté de ses partenaires, en conclusion des concerts. Le fétichisme précipité atteignit là une toute autre dimension, en cette palingénésie musicale très penchée sur la tristesse des choses, brillantes, qui passent. Les choses qui passent, entendre HIDE, principalement. HIDE qui, lui, passait beaucoup sur les écrans.



Ecrans omniprésents, incontinents, exaspérants de chantages lacrymaux et/ou nostalgiques. Ils les affichaient tous, les beaux moments de la longue carrière du groupe, n’oubliant aucune époque, depuis les excentricités néo-punk de la fin des années 80 jusqu’à la sobriété crépusculaire du LAST LIVE, en passant par le paroxysme rococo du début des 90’s (cf. ART OF LIFE 93). C’était cette même sobriété - de cuir faite il est vrai - que l’on retrouva fin mars 2008, comme si la dernière note jouée du LAST LIVE avait prolongé son onde jusqu’à la présente résurrection. Entre rock péplum symphonique à la Guns N’Roses (désolé pour les détracteurs d’Axel Rose, mais est-ce un hasard si Richard Fortus himself joua lors des second et troisième concerts ?) et variété confortable, dans tout ce que le genre a de plus noble et de plus classieux, c’en était fini des digressions érotico-chics jetant YOSHIKI dans les bras de deux naïades caucasiennes vêtues en Angélique Marquise des anges ; tout au plus eûmes-nous droit à quelques naïades en string, et un simulacre de jeu proto-yaoiesque entre lui et TOSHI, pour le bonheur de gamines aux lèvres humidifiées.

Arrêtons là puisque l’essentiel est ailleurs : la renaissance du groupe X JAPAN avait lieu, et c’était un authentique concert de rock, occasionnellement réceptacle des lubies exhibitionnistes de certains de ses "artistes", et non l’inverse.

Ils étaient là… et ils n’étaient pas seuls !

Vous avez dit "groupe" ? Au début était le chaos : face à un TOSHI ressuscitant dans la gravité, YOSHIKI semblait quelque peu échappé des années 90, comme victime d’une faille temporelle. Éternel gamin surdoué, il promenait sa silhouette briquée et ses bras ballants avec, semblait-il, la même satisfaction juvénile que dix ans auparavant. Il tapait encore sur le matériel, alors que c’était has been depuis les années 70. Il gambadait au milieu de la foule avec une énergie inentamée, s’étala sur les prosceniums, puis alla jusqu’à ressortir de son futal, le 30 mars lors de l’ultime show en apothéose, l’un de ces fameux extincteurs avec lequel il terrorisait les nuées. Face aux deux fidèles "seconds couteaux" du groupe, un vieilli et placide PATA et un HEATH en anachronisme ambulant (carrure, dégaine et plumes de visualeux du XXIème siècle), les special guests, guitaristes invités à participer au X JAPAN Kougeki Saikai 2008, assumèrent et assurèrent à la perfection leur rôle de substituts de luxe, devenant même des catalyseurs fort appréciés pour dérouiller un peu le quatuor nippon, totalement débridé sur les morceaux concernés.



Parmi eux, à cause du retard pharaonique, seul le grand SUGIZO apparût le 28 mars. Showman technique et exubérant dans sa gestuelle (voire dans ses expressions, lorsque TOSHI lui fît chanter In the rain lors du troisième concert), il s’en sortit avec les honneurs. Si on le sentait dans la bulle légèrement ingrate de "remplaçant" du canonisé HIDE, il roulait des mécaniques avec assez de discrétion et de sobriété pour s’imposer sur le single du renouveau (I.V.) par son charisme et un jeu déchaîné des plus vivifiants, davantage en as de carreau du mythe X JAPAN qu’en intérimaire du groupe temporairement réuni. SUGIZO fit sur I.V. (puis sur d’autres titres comme X au fil des soirées) une prestation d’une telle qualité - au même titre, alors, qu’un HEATH ou un PATA - que le groupe sembla alors, malgré l’insistant fantôme aux cheveux rouges, entièrement recomposé ; sur un single rappelant quelque part le speed rock des débuts… ironie, là aussi.

La tension fût palpable à la première interprétation d’I.V., mondialement distribué en téléchargement légal quelques semaines plus tôt, illustrant musicalement et parallèlement le générique du film SAW IV. YOSHIKI et TOSHI eurent l’idée d’en tirer une (quelque part) miraculeuse symbiose avec le public, chorale géante pour l’occasion ; pour le reste, le refrain du single avait eu le temps de faire succomber tous ceux qui l’avaient entendu. Techniquement, à l’exception des quelques ratés déplorables du premier concert (dont un, magistral en plein dans l’oeil d’ART OF LIFE), le spectacle fût total et rappela, sous contrôle d’un dieu batteur, combien un Silent Jealousy porte par exemple en lui la marque du glam rock, jadis érigé en monument par Freddy Mercury, Alice Cooper & consorts, voire même du rock tout court de groupes comme Kiss (qui les a principalement influencés) ou, last but not least, Led Zeppelin. La référence a échappé ces lignes. Jimmy Page ? Et pourquoi pas Van Morrison pendant qu’on y est ?

Pourquoi pas. Car lorsque deux bêtes yankees inondèrent la scène de leur corpulent charisme, les deuxième et troisième concerts, plus tonitruants, furent comme désinhibés : la scène s'illumina d'une myriade d'étoiles, celles du drapeau américain eût-on le sentiment, et comme adoubé par les papes du rock, comme appuyés par les renforts aériens de l'US Air Force, les exaltés Japonais libérèrent ce qu'il restait à libérer. Wes Borland, ex-Limp Biskitz, et surtout Richard Fortus de Guns n’ Roses, ambassadeurs de l’ascendance de chiens hurleurs qui générèrent le genre, ouvrèrent les bras du géant, qui se déployèrent au-dessus du Pacifique jusqu’aux côtes nipponnes, au rock japonais.  Comment ne pas y voir une légitimation attendue depuis des décennies par nos chiens fous bridés ? Le fond nébuleux de la scène était occupé par les longs-nez et l’armada ; Pata et Heath, qui avaient déjà brillé en début de show avec flegmatique duo de basse (ou plutôt association de solos !) au milieu de la foule, purent laisser libre cours à leurs pulsions coureuses, accompagnés d’un moins en moins dispensable SUGIZO… Ils allaient, puis revenaient vers les emballés Américains qui, bien que grimés comme à Halloween dans le cas de Wes Borland, ne parurent à aucun instant perdus. Au contraire : le rock se substituait aux langues. Et lorsque Fortus se lança dans un solo de guitare à réveiller les urnes funéraires, l’accouplement du show X à un son intimement lié aux Guns engendra un monstre, une abstraction sensorielle non-identifiée, qui germa, au bout de plus d’un quart d’heure de fureur, en une symbiose de grattes sur la 9ème de Beethoven. Instrumentalistes du Kansai et du Midwest s’unissaient sur le chef d’œuvre d’un compositeur allemand : le bâtard aspirait au génie ; l’on eût presque souhaité que le 3ème concert se finisse sur un climax aussi mémorable.



En cette fin mars 2008, on pouvait enfin "y" être, donc. L’orgasme acoustique était atteint, au rythme d’une mélopée extravagante, que l’individu le plus chanceux n’avait eu l’occasion d’entendre en live que trois fois tout au plus : le monument de rock progressif ART OF LIFE, litanie profane érigeant le yin et le yang en axes orchestraux, célébrant la vie comme un mælström d’autant d’espoirs que de désespoirs. Stairway to Heaven japonais, tant dans la longueur que dans la qualité, l’art de vivre ne fût pour autant joué dans son intégralité à aucune des trois représentations : X JAPAN se contenta de jouer la partie chantée lors du premier, avant le malaise pantomime que l’on sait (YOSHIKI s’est brutalement effondré sur sa batterie le 28, mettant fin au concert qui dépassait déjà la deadline autorisée), et la partie au piano lors du troisième, dans un déluge de notes que l’on attendait pourtant depuis une éternité. Etait-ce aussi grand qu’avant ? A cette hauteur-là, la mesure est-elle encore possible ? Il en alla de même avec le bouleversant Tears, généreusement joué - tuerie intégrale, dont on eut juste apprécié que le dernier segment (l’un des plus beaux que le groupe ait jamais composé) soit chanté en live par YOSHIKI, plutôt qu’en play-back ; et comme on aurait aimé voir un jour la chanteuse anonyme d’ART OF LIFE ! Mais le détail n’existe pas dans l’orgasme(2), does it ?

Alors nous vîmes que cela était bon.

Belles paroles en intraveineuses, saltimbanque décédé et trompe-la mort rococo, fausses excuses, faux retour, vrai retour, rimmel de trop, peu s’en faut… Cercle des questions sans réponses qui ont déjà assez tourné : au fond, aucune importance.

Plus aucun détail ne peut perturber la réussite totale de la renaissance de X JAPAN. Bien sûr le fan attendra plus ; il faut qu’il attende plus : l’étincelle a enflammé la scène arrosée de kérosène, reste à regarder tout cramer. Mais dans l’instant, qu’y avait-il à demander encore ? Rien. X JAPAN était de retour, et le retour ne se justifie pas davantage dans la durée. Evidemment le fan eût pu mourir à l’issue de ces shows acteurs d’une mythologie future, et arrêter après une telle démonstration de force relèverait du crime contre l’humanité, peut-il penser. Et il n’aurait pas tort. YOSHIKI prouva, en deux morceaux et quelques solos, qu’il pouvait toujours tuer de sa plume, quand TOSHI démontrait, si besoin il était, qu’une chemise blanche déboutonnée et une paire de lunette lui suffisait (toujours) à s’imposer sur une scène. Plus aucun ennui financier à l’horizon à l’opposé de l’entre-deux albums des furieuses années 91-96. Des gens talentueux derrière eux. Pourquoi arrêter ? Oui, mais alors pourquoi arrêter il y a dix ans ?



Ce serait oublier un peu vite combien l’érotisme viscéral du rock’n’roll trouve l’un de ses meilleurs agents dans cette prédisposition au chaos compulsif. Alors, autant faire avec. Garder ses vieux CD import tout en guettant la première sortie mondiale annoncée d’une compilation incluant un inédit. S’amuser à noter les différences de jeu entre les vieux live et les nouveaux. Attendre de voir, puisque l’un des seuls avantages à tirer du chaos, c’est son imprévisibilité. Alors, en ce début de printemps 2008, X JAPAN était de retour, oui. Pour longtemps ? Qu’importe, eux-mêmes ne le savent pas et vivent l’instant présent. Après tout, ils sont déjà "un peu plus" là. On les a "un peu plus" vus. Et cette année, les occasions d’un peu plus les admirer ne vont certainement pas manquer : hide memorial summit à Tôkyô le 4 mai (télédiffusé au Japon sur WOWOW), concert en France le 5 juillet, à New York le 13 septembre… D’autres dates sont en cours de négociation ailleurs dans le monde. Un monde assez vaste pour encaisser une infinité de démonstrations de puissance d’un groupe qui n’a, finalement, pas fini de nous assassiner, bien qu’"Ils en auront fait suffisamment pour toute une vie…", me dit un jour une amie, adulatrice de la première heure. "Pourquoi donc ?", aurais-je pu lui demander, avant de m’abstenir. Un peu plus tard, fouillant dans son iPod, je fus étonné de ne rien trouver d’X, et lui en demanda la raison. Alors, après un moment d’hésitation, elle répondit simplement qu’elle n’avait aucun intérêt à les écouter à l’extérieur, trop certaine qu’à un moment ou à un autre, les larmes finiraient bien par couler.

Alexandre Martinazzo



Notes :
(1) Voir l’épisode en plein milieu du DAHLIA TOUR 96, vite consolé par YOSHIKI
(2) Rien à voir avec le titre éponyme joué le troisième jour, issu de l’album Blue Blood, hein…

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