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Takatsuki : interview exclusive d'un samouraï poétique

Rappeur aux influences multiples, Takatsuki se distingue de ses pairs par une approche résolument positive des musiques urbaines. Son style musical que l'on qualifiera de hip hop jazz surprend, tant par la musicalité de son chant que dans le choix de ses instruments, comme en témoigne son second album, distribué en France et critiqué ici-même. Orient-Extrême vous propose d'en apprendre un peu plus sur cet OVNI de la scène nippone au travers d'une interview que nous a accordée l'artiste.


Orient-Extrême : Pouvez-vous vous présenter et nous présenter votre musique en quelques mots ?

Takatsuki : Je me suis découvert une passion pour la soul et le jazz à force d’écouter du hip hop, et actuellement je rappe en jouant de la contrebasse.

Orient-Extrême : Qu’est-ce qui vous a incité à choisir la musique hip hop comme moyen d’expression ?

Takatsuki : A 14 ans, j’ai été bouleversé en écoutant Africa Bambataa : dans son morceau The Beach, il avait samplé la chanson Layla d’Eric Clapton que j’écoutais souvent, c’est pour ça que je m’y suis intéressé. Puis petit à petit, j’ai écouté Public Enemy, De La Soul, Pete Rock…
J’ai commencé a rapper quelques années après, mais j’ai abandonné l’idée que le hip hop est le seul moyen de s’exprimer : j’ai compris que le rap était comme l’une des couleurs d’une peinture, et à l’âge de 25 ans, j’ai commencé mes activités en tant qu’artiste.

Orient-Extrême : Le hip hop peut être sombre, agressif et militant, tout comme humoristique et satirique. Pourquoi avez-vous choisi la voie de l’humour et de la poésie ?

Takatsuki : Les mots influencent la vie de ceux qui les utilisent. Quand j’étais un jeune rappeur, il m’est arrivé de cracher aux autres des mots pleins de haine. J’avais mis un pied dans l’engrenage de la violence, mais j’ai constaté que ça ne menait à rien. J’étais peut-être quelqu'un d’impressionnant, mais je n’avais pas d’amis et j’étais malheureux.
Si on veut une vie heureuse, débordante de joie, il faut chercher des mots qui font sourire même quand on est en colère ou qu’on a envie de pleurer. Il y a des choses qui ne peuvent naître que des ténèbres, mais j’ai fini par comprendre que je n’avais pas besoin de ça, et j’ai décidé de me diriger vers la lumière.

Orient-Extrême : Vos chansons s’adressent-elles particulièrement au public japonais, ou pensez-vous pouvoir toucher un public étranger ?

Takatsuki : Tout comme j’apprécie moi-même le rap en anglais en tant que genre musical, mon rap est fait de façon à ce qu’on puisse apprécier sa musicalité avant son message. Si une personne aime d’abord ma musique, elle la réécoutera plusieurs fois, puis elle s’intéressera aux paroles en les lisant dans le livret de mes CD et pourra connaître le contexte culturel dans lequel mes amis et moi créons nos morceaux et c’est très bien comme ça. La bonne musique fait évoluer les gens et donne des émotions fortes, différentes à chaque fois. Je souhaite que ma musique soit comme ça.

Orient-Extrême : Comment avez-vous choisi votre blaze "Takatsuki" ?

Takatsuki : C’est mon vrai nom.

Orient-Extrême : Depuis vos débuts, vous appartenez à Samuraï Troops (SMRYTRPS). Pouvez-vous nous présenter SMRYTRPS en quelques mots et nous dire pourquoi ou comment vous avez choisi d’intégrer ce crew ?

Takatsuki : Samuraï Troops ressemble à une entreprise. On ne veut pas faire en sorte de tous être pareils et de marcher au pas, mais au contraire, notre Crew avance en s’assurant que chacun fasse quelque chose de différent. Depuis que le leader est Y.O.G. [NDLR : lire "wai-ô-jî", à l’anglaise], on travaille de manière encore plus libre qu’avant. Plutôt que de "tout contrôler" sa devise serait "faites selon votre intuition".

Orient-Extrême : Parlons un peu de votre deuxième album Tokyo, Kyoto, N.Y. Pourquoi avoir choisi ces trois villes ? Est-ce que ces lieux ont une signification particulière pour vous ?

Takatsuki : Ce sont des villes que j’ai traversées, New York et Kyoto sont des villes qui baignent dans la musique et l’art, et puis j’habite à Tokyo.

Orient-Extrême : Vos paroles sont quasiment toutes en japonais. Il parait pourtant que les Japonais ont eu du mal à se mettre à rapper dans leur langue natale et qu’il leur a fallu du temps pour se trouver un rythme propre adapté à la langue japonaise. A présent, pensez-vous qu’il soit plus facile, pour vous et vos confrères, de rapper en japonais plutôt qu’en anglais ? La langue influence-t-elle votre approche du hip hop ?

Takatsuki : Au début, j’aimais bien le rap anglais et je le faisais dans les limites du possible avec mon anglais de collégien. Ensuite je me suis attaché à faire sonner le japonais comme l’anglais. Puis je me suis rendu compte un jour que tout ça n’avait rien à voir avec la "classe" de l’anglais, et que c’était le "rythme" qui comptait. Et ça, c’est applicable à n’importe quelle langue. Depuis, j’ai réussi à mettre en avant le groove propres aux mots japonais. Sur le plan rythmique, la prédominance de l’anglais est indéniable, mais sur le plan lyrique et sur le plan du sens acoustique, il lui manque quelque chose, vous ne trouvez pas ?

Orient-Extrême : Sur le verso de votre pochette de CD, on remarque que les 15 titres des chansons sont listés en japonais et en anglais, et que ces titres sont différents selon la langue. Cela illustre-t-il une différence de culture et de sensibilité entre le Japon et les Etats-Unis ou l’Europe par exemple ?

Takatsuki : Quand je mets un second titre en anglais à un de mes morceaux, c’est amusant parce que ça me donne l’impression de l’aborder d’un autre point de vue. Il arrive que la différence sensible entre le titre japonais et le titre anglais permette à l’essence même du morceau de faire surface, sans qu’il soit possible de trouver les bons mots pour la décrire.

Orient-Extrême : Cet album est diffusé en France par Catharsis Project, ainsi que votre premier album Hip Hop. Quel sentiment cela vous procure-t-il ?

Takatsuki : Je suis reconnaissant envers Cohiba de Catharsis Project. Avant de le rencontrer, j’entendais partout que ma musique plairait sans doute aux Français et aux Européens, plus qu’aux Américains. Mais alors que je pensais que je n’aurais jamais l’occasion de l’exporter, j’ai rencontré Cohiba.

Orient-Extrême : Est-ce qu’il y aura d’autres albums de Takatsuki distribués en France ?

Takatsuki : Bien sûr ! J’aimerais que tout le monde écoute mon dernier album Takatsuki Tatsuki.



Orient-Extrême : Parlons un peu de Suika, le groupe dans lequel vous jouez depuis trois ou quatre ans : comment est née l’idée de ce projet ?

Takatsuki : J’ai fait connaissance des artistes talentueux actuels membres de Suika dans une boutique de livres d’occasion de Shibuya que j’adore, le "Flying books". On a choisi le nom de Suika ("pastèque" en japonais), parce qu’on est allés manger une pastèque ensemble. Kazutake Takeuchi (clavier) est quelqu'un avec qui je faisais des concerts depuis peu. Il est l’un des rares claviéristes à avoir compris l’importance du synthé dans le hip hop. Quant à Atom (MC), il présidait un concours de slam/rap appelé SSWS ("Shinjuku Spoken Words Slam"). Toto (slam) y a fait une performance et j’ai été enchanté par sa voix. Yûko Takahashi (percussions) jouait avec Kazutake bien avant. C’est la première percussionniste au monde à avoir réussi à frapper des rythmes hip hop avec un instrument autre que la batterie. S’il manque un seul d’entre nous dans la formation, ce n’est plus Suika.

Orient-Extrême : Travailler en groupe permet-il d’avoir plus de possibilités pour explorer la musique hip hop que de travailler seul, comme c’était le cas sur vos précédents albums ?

Takatsuki : Bien sur, faire de nouvelles expériences apporte toujours quelque chose. C’est un privilège de pouvoir d’une part s’investir soi-même à fond dans quelque chose et d’autre part, travailler en groupe de manière à créer un son unique à plusieurs.

Orient-Extrême : Vos paroles avaient déjà un côté poétique dans Tokyo, Kyoto, N.Y. Pour votre compilation Suika, vous accentuez le phénomène avec la poétesse Toto. Pourquoi prendre cette direction dans le hip hop ?

Takatsuki : Je n’ai jamais pensé que mes textes étaient poétiques. J’ai toujours pensé que n’importe qui pouvait en faire autant et que, si je ne le pouvais pas, c’était que je n’avais pas le niveau pour faire du rap. C’est à travers la richesse du vocabulaire des traducteurs des livrets de CD de rap US que j’ai découvert la poésie et la richesse intellectuelle du rap. J’ai eu une période durant laquelle j’avais honte, à tort, de m’exprimer en public ; et je m’y entraînais constamment seul, jusqu’à ce que j’arrive à m’exprimer de manière solide et convaincante.
Même aujourd’hui, je n’ai pas l’impression d’écrire des poèmes au sein de Suika, mais je pense que c’est simplement les mots du rap et les expressions orales qui vont avec.
De toutes façons, je serais très heureux si l’auditeur qui les écoute les trouve poétiques.



Orient-Extrême : Connaissez-vous des artistes de hip hop français ?

Takatsuki : MC Solaar. Je me suis passé en boucle jusqu’à overdose le morceau où il rappe sur la contrebasse de Ron Carter. Je connais aussi DJ Cam, TTC, TRIPTIK et les bandes originales des films La haine et Yamakasi.
Et j’ai déjà fait un concert au Japon avec un poète français qui s’appelle Lecoq.

Orient-Extrême : Aura-t-on le plaisir de vous voir un jour sur une scène française ?

Takatsuki : Bien sûr, j’aimerais venir en France un jour. Paris est une ville où j’aimerais vivre une fois dans ma vie.

Orient-Extrême : Merci beaucoup, à bientôt alors…


Interview réalisée par Gwenaelle Durand
Traduction :
Lorraine Edwards, Alexandre Martinazzo et Sae Cibot
Remerciements : Soundlicious
Toute reproduction partielle ou totale de cette interview est strictement interdite.
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