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Boris ''Smile'' European Tour 2008 : reportage et interview à Paris

Quand les grattes gémissent, hurlent ou se morfondent, plus haut et plus fort que les lamentations des âmes, quand frappe le tonnerre sur une batterie ou un gong martyrisé, on n’assiste manifestement pas à une soirée disco ! Et pourtant, les auteurs de ce paysage tempétueux répondent au nom de Boris… L’espace d’une soirée, laissons dans le coffre à jouets les guignols gothico-bariolés et les poupées roses bonbon made in Japan, pour s’offrir un rodéo rock et noisy éminemment plus foudroyant et tripant. Plongé dans un épais et sombre brouillard zébré d’éclairs, Boris nous a conté cette folle cavalcade le 21 mai 2008 au Nouveau Casino de Paris, et nos oreilles s’en souviennent encore.

Né en 1992 et issu de la scène punk japonaise, Boris est l’un des rares groupes expérimentaux de ce pays à être internationalement reconnu pour ses "récits musicaux" entre rock, drone metal, ambient ou encore noise… Quatuor puis trio, Boris a acquis une solide réputation dans le milieu underground, plus particulièrement américain, ce qui l’a amené à collaborer avec Merzbow sur plusieurs albums par exemple. Boris en compte d’ailleurs un bon paquet dans sa discographie personnelle avec, pour point commun, ces longues plages instrumentales acrobatiques, où s’affrontent éternellement calme et tempêtes. Un peu comme Mono ou Envy, mais en plus schizophrène, les tableaux musicaux de Boris ne suivent aucune construction stéréotypée : les refrains et couplets caractéristiques des créations populaires ou commerciales disparaissent au profit d’une véritable et captivante épopée sonore à vivre comme un excellent film. Une expérience sensorielle uniquement auditive ? Pas seulement ! L’intensité physique est réelle quand il s’agit d’être plongé dans l’enfer d’une salle de concert où rugissent les guitares de Boris, car, pour mieux s’immerger dans l’ambiance, le Nouveau Casino (petite salle accueillant quelques centaines de spectateurs) n’avait pas lésiné sur les fumigènes, parfaits alliés d’un éclairage diabolique…



Inaugurée par deux groupes occidentaux de la même mouvance (PISSED JEANS et GROWING), cette longue soirée printanière placée sous le signe de l’instrumentalisation dominante est montée crescendo. Quand vint le tour des Japonais, les épais et menaçants nuages crachés du fond de scène ont vite fait d’étreindre le public (aux trois quarts masculin), captivé, hypnotisé, comme pris au piège. Devant, ils étaient quatre à surplomber les cieux, à danser au milieu des éclairs qui dessinaient leurs silhouettes : Takeshi et sa double gratte basse/guitare noire (les yeux masqués par une longue chevelure d’ébène) ; Wata, la guitariste impassible ; Atsuo, le batteur leader qui imposait son physique devant un gong inquiétant ; et enfin l’habituel guitariste de session, Michio Kurihara.

Une excellente mention pour les effets, donc, ils offraient un visuel parfait à cette production modeste. Douceur presque divine quand Boris, baignant à cet instant dans une lumière bleutée à peine animée de fumerolles, semblait acquérir une dimension divine. Quelques notes résonnaient alors, presque comme un champ de baleine au milieu d’un immense océan, témoin paisible d’une vie en suspens. Le spectateur envoûté, lui, flottait entre deux eaux… Comme l’arrivée d’un orage, l’apparition d’une rythmique tout d’abord ténue, laissait progressivement la place à un déchaînement de percussions, lacéré par les fils tranchants d’une guitare sans pitié. Déchaînement des sons, écrasant les tympans de leur surpuissance spartiate ; déchaînement des lumières avec d’implacables effets stroboscopiques amplifiés par la brume. On souffrait, mais c’était jouissif… Des sons en tous sens, des crashes, des grincements, des larsens, des riffs de fous furieux : un faux boxon sous contrôle à l’image du frénétique Statement, qui partait en vrille comme une fusée en perdition, puis se domptait par un chant vaporeux, avant de redérailler de plus belle. Ébouriffant.



A part quelques cris et applaudissement lors des rares pauses, peu de notable manifestation extérieure d’un quelconque plaisir. Nul pogo et encore moins de fangirl vautrée sur scène pour s’exciter sur une lanière de pantalon trop accessible : un concert de ce genre se vit intérieurement, égoïstement, et personne n’en fera procès. Un voyage émotionnel intérieur, en somme, nettement plus violent et décérébré que celui proposé par l’agence Mono. C’est assurément une expérience à tenter, très différente des joyeuses orgies de groupe qui peuvent apparaître plus accessibles, mais au moins aussi intense et mémorable pour qui aura accumulé suffisamment de maturité pour y être réceptif. Et ça, on l’est ou on ne l’est pas. C’est donc presque insouciamment que l’on a sacrifié l’espérance de vie de notre audition sur l’hôtel de ce vicieux plaisir. Irraisonnable, d’autant qu’on en arrivait à souhaiter la fin de ce déluge sonore meurtrier… mais qu’est-ce que c’était bon !

Eric Oudelet


Setlist :
01 - BUZZ-IN
02 - Laser Beam
03 - PINK
04 - Statement
05 - Floor Shakern
06 - My Neighbor Satan
07 - Karehatetasaki







Entrevue avec le leader de Boris à Paris, quelques minutes avant le concert…

Boris, qui a déjà joué au Nouveau Casino en 2006, est décidément un groupe hors normes ; même le compte-rendu de l’interview accordée par le batteur Atsuo va prendre la forme d’un récit, à sa demande.

Très à l’aise et détendu malgré le début du live programmé moins d’une heure plus tard, l’artiste expérimenté nous rejoint au bar, paré de ses lunettes de soleil, ravi de pouvoir échanger avec des étrangers, de récolter leurs impressions sur sa musique et, plus globalement, sur le phénomène de la culture japonaise en France (une vague qui attire fortement sa curiosité et qu’il ressent depuis l’archipel). Atsuo se réjouit tout d’abord de ce qui nous apparaît comme une évidence : nous n’associons pas le travail de Boris à un vulgaire melting-pot de pop culture manga / J-rock / visual kei à la mode. Trompés par la multiplication des concerts dans ce secteur, par le traitement de l’actualité dans les media et peut-être également par le discours de certains professionnels européens spécialisés qui font l’éloge de ce marché (attitude compréhensible pour récupérer des licences et signer des tournées), la plupart des acteurs japonais en arrivent à penser qu’il n’existe, en Europe, qu’un attrait pour du rock visuel… Cependant, la grimace d’Atsuo déplorant le succès de ces produits sortant à la chaîne se mêle à un sourire : le batteur se dit lui-même otaku, consommateur d’animes et de mangas, et se satisfait de voir son groupe et l’ensemble de la culture japonaise mis en lumière grâce à ce phénomène bénéfique pour tout le monde, malgré un "grand danger"… S’il trouve les visualeux et les Johnny’s "comiques et amusants" pris au second degré, et cela bien qu’il n’écoute quasiment pas d’autres groupes, Atsuo se désole à l’idée qu’ils représentent la musique de son pays aux oreilles d’un large public. "Les groupes de visual kei et les boysbands se sont que des participants à une même compétition, que ce soit dans le côté visuel ou dans l’aspect personnage ; comme des cosplayers, ils sont à fond dans l’apparence, c’est du fashion. Ils ne commercialisent que de la forme". Pessimiste résigné malgré son désir affirmé de vouloir changer le monde, Atsuo juge la culture japonaise en péril, déplorant qu’elle ne pousse qu’à la consommation de formes et d’images éphémères. L’effet d’émulation de groupe entre fans n’arrangerait rien pour lui, cela accentuerait l’emprisonnement dans un moule addictif, conduisant vers toujours plus de consommation en oubliant l’envie de découvrir du neuf, et surtout - et plus grave - de construire, de créer.

En parlant de fans, Boris en compte tout de même un certain nombre de part le monde, peu en France cependant, avec - selon Atsuo - des divergences de préférence vis-à-vis des nombreux CD et vinyles déjà commercialisés. Le dernier album, Smile, est par exemple moins violent que les précédents et peut surprendre. Il en va de même avec la manière de vivre les concerts Boris pour les spectateurs, "à chacun de prendre plaisir comme il le désire" précise le batteur qui en profite pour définir son groupe : "difficilement saisissable et compréhensible", aux productions peu abordables puisqu’il s’agit "de musique qui n’est pas de la musique". "C’est une nouvelle expérience" ajoute-t-il en riant, sans intention de véhiculer le moindre message par cet art. A l’origine, Atsuo et les trois autres membres fondateurs voulaient proposer un son lourd, et c’est l’écoute d’un morceau bien particulier, Boris (première piste de l’album BULLHEAD de melvins, sorti en 1991), qui fut une révélation et donné son nom au groupe. Jouée plus d’une octave en dessous des standards habituels, elle a bouleversé notre hôte : "ce morceau instrumental a changé ma vie".



Autre sujet de conversation : les différentes versions des CD mises en vente au Japon et en Occident, avec des producteurs et donc des rendus changeants. On observe ce phénomène chez d’innombrables artistes asiatiques qui vont jusqu’à remixer leurs titres ou en proposer des inédits pour chaque nouveau marché (exemples : Utada Hikaru, Se7en et Rain qui tentent l’aventure aux USA ; BoA, DBSK et d’autres Coréens partis au Japon ; etc.). Constater des échecs récurrents à l’export - en particulier en Occident -, avec une musique de qualité souvent moindre aux originaux, nous a poussés à demander une explication à Boris, adepte de cette pratique. Atsuo était tout étonné de cette interrogation, tellement l’initiative lui paraissait naturelle au point de ne pas pouvoir fournir de véritable explication ("c’est… comme ça, c’est normal…"), sauf dans un cas précis, bien sûr, lorsqu’il s’agit de sortir au Japon un CD initialement commercialisé aux USA : "les CD américains sont vendus très peu cher en import chez nous ; du coup, leurs éditions japonaises doivent bénéficier de bonus track pour justifier leur prix élevé".

Comme le duo hip-hop HIFANA interviewé à la même période, Boris enregistre ses albums en live. Non pas sur scène, mais en expérimentant et en improvisant en studio, sans écriture préalable : "qu'on foire, qu'on rate… des échecs jaillit une nouvelle musique". Boris est également habitué aux collaborations, amenées par l’un ou l’autre des membres, avec des débuts et des fins naturelles, sans que l’une d’entre elles ne soit établie avec un objectif précis. Elles constituent dans tous les cas des opportunités de renouvellement, elles enrichissent le vocabulaire musical du groupe. Ce qui nous amène enfin aux sources d’inspiration d’Atsuo : sa vie, ses concerts, ses enregistrements, toutes ses expériences… du Tôkyô way of life jusqu’à ses voyages à l’étranger… Tout est bon à prendre pour cet alchimiste du metal sonore.

Interview réalisée par Arnaud Lambert et Eric Oudelet, propos recueillis et synthétisés par Eric Oudelet, traduction par Nacim Virieux et Sophie Lac.




Le Myspace de Boris avec chansons en écoute : www.myspace.com/borisdronevil

Photos du concert Boris à Paris : Eric Oudelet
Remerciements : Daktari Music
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