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MONO Europe tour Winter '06 : interview et reportage sur le concert d'Aix en Provence

Parce qu'il faut bien poser une étiquette sur une musique, et cela malgré leurs réticences, MONO est un groupe très proche du mouvement post-rock... Mais MONO est aussi et surtout un prodige de la musique instrumentale, tantôt très douce, tantôt plus agressive, pour faire passer un flux constant d'émotions. Mélancolie, violence, amertume, tristesse, espoir… décrire le profond remous intérieur que provoque MONO, encore plus sur scène qu’en CD, est sans doute l’une des tâches les plus complexes qui m’aient été incombées jusqu’à aujourd’hui.
Peut-être que le plus simple serait de commencer par une description extérieure avant de nous plonger plus profondément dans les méandres chaotiques de nos pauvres âmes terrassées par un trop plein d’émotions.
Quoiqu'il en soit, ce 3 décembre 2006 fut un très grand cru ! Si Merry a déchaîné la foule à Paris, MONO a fait jouir le public du sud de la France !

Masturbation auditive

Après une première partie frustrante traînant en longueur (Le Diktat), on n’apprécie que mieux l’entrée sans artifice de MONO. Ambiance feutrée, lumières tamisées, bougies, bières et cigarettes… Tamaki, frêle petit bout de femme au visage joliment émacié, pointe discrètement le bout de son nez. Si discrètement que les bavardages tardent à cesser. Yoda et Taka, les deux guitaristes, prennent place à leur tour, devant leurs 346 pédales, suivis d’un Takada aux airs d’Oh Dae-Soo (héros de Old Boy), en moins psychopathe, cependant.

Dès la première note, plus un mot. Au Korigan (salle toute proche d'Aix en Provence), on ne vient pas pour boire un coup avec MONO en musique de fond ; il s’agit de fans, d’une bonne centaine de fans la bouche déjà à demi ouverte. Car le monde de MONO, ce sont les yeux dans le vague et le cerveau déconnecté qu’on y pénètre.



Taka, assis sur son tabouret, les cheveux devant le visage, commence doucement à gratter sa guitare. La mélancolie gagne chaque âme instantanément, s’installant délicieusement sous la peau. Impossible de s’y méprendre avec une vulgaire ballade dans le genre "sortez les mouchoirs et la glace au chocolat". Non, non, depuis le début, nous sommes bien au-delà. Sans que l’on s’en rende compte, le son se fait plus lourd, plus violent, les guitares se déchaînent, l’intensité monte progressivement, de plus en plus, les murs vibrent, le sol tremble, notre être tout entier frémit.

Tamaki, la lumière dans le dos, la tête baissée, les cheveux devant les yeux, un bras ballant, une main sur le manche de sa basse, ressemble à la fois à un ange et à l’incarnation sublime de la Mort. Yoda, lui aussi assis sur une chaise, est tant courbé que sa guitare touche presque le sol. La mine grave de Takada tout à l’heure si souriant semble accentuer la puissance de sa batterie. En s’approchant de Taka, on remarque son expression torturée à travers ses cheveux. Aucun doute, c’est bien lui qui compose. La manière dont il joue, comme si sa vie était en jeu (ou plutôt comme s’il jouait sa vie), la façon dont il se jette à genoux par terre, grattant si vite sa guitare qu'il est impossible de distinguer ses doigts, ses sourcils froncés, ses yeux clos : son attitude toute entière est une preuve flagrante de sa profonde implication dans l’histoire que conte sans mots cette mélodie.

Oppression ultime, impossible de respirer, le monde est en suspens, les quatre chevaliers de l’Apocalypse transforment la mélancolie en désespoir.



Orgasme spirituel

On peut mentionner non sans admiration le talent sans limites de ces quatre merveilleux musiciens, mais comment poser avec justesse des mots, si dérisoires, sur ce qui ne peut être décrit, enfermé, amoindri par les lettres réductrices ? Comme l’a confié une fan avant le concert, écouter Mono, c’est "physique", "charnel". Les larmes aux yeux, chaque note semble nous arracher un peu plus à nous-mêmes, comme si nous étions spectateurs de notre propre désarroi. Des milliers de questions, d’images, d’hallucinations nous assaillent et au moment où nous pensons toucher du doigt le sens de l’un d’entre eux, celui-ci nous échappe. L’état second dans lequel nous sommes plongés semble nous priver de tout bon sens, toute notion, toute perception du monde extérieur. Certains pleurent, immobiles, d’autres ferment les yeux en souriant, d’autres encore sont trop décontenancés pour réagir. Je ne serais jamais capable de vous raconter les univers qui défilaient alors à toute vitesse en chaque spectateur. Sans doute étions-nous tous envahis par le même sentiment paradoxal de doux malaise et de bien-être, tous emportés par une tempête émotive troublante, tous hypnotisés par une batterie faisant écho aux battements de notre cœur. Sans doute étions-nous tous subjugués par tant de beauté, par cette transcendante merveille synesthésique qui frôle l’absolu.

Au moment précis où notre plaisir et notre trouble atteint son paroxysme, alors que la violence de la musique frôle son paroxysme, c’est tout naturellement que la mélodie se calme. Takada pose sa tête entre ses bras derrière sa batterie, Tamaki se tourne de dos et se balance lentement, les deux guitaristes marquent la fin de chaque chanson. Nouveau changement, la mélodie torturée incarne à présent l’espoir, l’espoir de vivre, de survivre… ou de ressusciter.



Nous arrachant injustement à notre rêverie après un peu plus d’une heure de concert, les quatre membres de MONO quittent la scène avec un sourire discret pour les uns, un signe de la main rapide pour les autres. Pas de rappel, et une centaine d’orphelins.

Les quatre frères et sœur de Hashi de Murakami Ryû ont fait fort, très fort, au-delà de toute espérance. MONO est loin de pouvoir faire office de simple musique d’ambiance. Leur musique est catharsis et, qui que l’on soit, pauvres mortels, on n’en ressort pas indemne.

Aurélie Mazzeo





INTERVIEW MONO

Quelques heures avant le concert, après avoir répondu à des dizaines de questions préliminaires sur Orient-Extrême, magazine bien entendu très respectable, la rencontre avec MONO se déroule dans les loges, entre bière, café, onigiri, un poster de Last Days, et une affiche de Slipknot. Le guitariste Taka nous fera le plaisir de répondre à nos questions, dans un anglais plus que respectable !

Orient-Extrême : Avant toute chose, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Taka :
Le gars là-bas [NDLR : il montre Takada du doigt], c’est le batteur, son nom est Takada. A côté de lui, c’est la bassiste, elle s’appelle Tamaki. Puis le guitariste, Yoda. Et puis moi, je suis Taka.

Orient-Extrême : Comment est né MONO ?
Taka : Le groupe a commencé à jouer en 2000 mais MONO est né en 1999.

Orient-Extrême : Et "MONO" veut dire…
Taka (brusquement) : Non [rires]. Mono, c’est le contraire de stéréo. Je sais que beaucoup de gens pensent que MONO veut dire "truc" [NDLR : en japonais] mais ça n’a aucun rapport.

Orient-Extrême : Pourquoi n’y a-t-il aucun chanteur dans votre groupe, est-ce un choix délibéré ?
Taka :
Oui. D’abord je ne sais pas chanter. D’un autre côté quand j’étais jeune, j’écoutais des groupes américains, je ne pouvais pas comprendre les paroles, mais je pouvais quand même les imaginer. Et… j’aime ça. J’aime cette situation, je pense vraiment que les gens peuvent imaginer ce que raconte une musique rien qu’en écoutant la mélodie.

Orient-Extrême : Donc les sentiments que procurent une musique sont les plus importants ?
Taka : Les sentiments, oui. Je pense que la force des émotions ressenties est le plus important.

Orient-Extrême : Tamaki, c’est pas trop dur d’être la seule fille dans un groupe masculin ?
Tamaki : Non ! On est comme une famille.

Orient-Extrême : A propos des compositions, comment cela se passe-t’il ?
Taka : D’abord, c’est moi qui les compose toutes nos créations, après je les montre à tout le monde et on travaille dessus en studio. Si on pense qu’il y a quelque chose à rajouter, on l’ajoute… Sinon, on n’ajoute rien [rires].

Orient-Extrême : Avez-vous certaines références, même inconscientes pour composer, comme par exemple Mogwai ou Godspeed You ! Black emperor ?
Taka (avec un sourire gêné) : Je pense que c’est assez énervant pour nous. En fait, beaucoup de gens nous classent dans cette catégorie de musique, le "post-rock". C’est trop facile. Alors s’il vous plait, arrêter de nous classer comme ça. C’est vraiment trop facile.

Orient-Extrême : Oui, c’est vrai qu’on a trop tendance à placer des étiquettes pour mieux se repérer : "Eux, ils sont comme ci, eux ils jouent comme ça…".
Taka : Voilà. Bien sûr que l’on aime ces groupes, Godspeed You ! Black emperor, je les trouve extraordinaires, je suis loin de les détester, mais… c’est trop facile, quoi [rires].

Orient-Extrême : La scène nippone est large, il y a beaucoup d’autres styles de musique représentés... Est-ce que vous appréciez d’autres artistes ne jouant pas dans le même registre que vous ?
Taka : Non, je n’en écoute pas beaucoup. Enfin, c’est mon opinion mais moi. J’écoute surtout des groupes indépendants venant d’Europe ou d’Amérique.

Orient-Extrême : Avez-vous des contacts avec d’autres groupes ? Vous avez fait un album split avec Pelican, par exemple, est-ce que ce sont vos amis… ?
Taka : Oui, on a beaucoup de contacts entre groupes. Ce CD s’est fait très naturellement, je ne sais plus "qui a invité qui" à le faire, qui a eu l’idée en premier.

Orient-Extrême : Vous avez été produits par Steve Albini, qui a produit entres autres In Utero de Nirvana, et les albums de Neurosis…
Taka : Oui, ils sont fabuleux.
Orient-Extrême : Oh oui !
Taka : Je les adore.
Orient-Extrême : Est-ce qu’il y a une différence entre la façon de travailler d’un Européen et celle d’un Japonais ?
Taka : Steve est quelqu’un de très simple. On n’a pas besoin de faire des remix, d’ajouter des sons avec un ordinateur, c’est trop. Les gens peuvent comprendre les émotions communiquées par notre musique sans tout cela. Et Steve n’a pas cherché à rajouter quoi que ce soit, il est vraiment génial.

Orient-Extrême : Jusqu’à aujourd’hui, comment se passe votre tournée ?
Taka : Jusqu’à présent ? Très bien.

Orient-Extrême : Avez-vous remarqué une différence entre le public japonais et le public occidental ?
Taka : Non, il n’y a pas de grosse différence. Quand on a commencé la tournée aux Etats-Unis, en 2001/2002, j’ai remarqué que les gens parlaient énormément, il y avait vraiment trop de bruit. Mais au fur et à mesure, les gens ont commencé à connaître MONO, et ils ont arrêté de parler tout le temps pendant le show.
Orient-Extrême : A partir du moment où ils ont commencé à venir pour vous voir vous.
Taka : Exactement. Quoi que… Les Italiens sont toujours trop bavards [rires].

Orient-Extrême : Votre musique a le don d’hypnotiser les foules, comment cette ambiance se traduit-elle en concert ? Comment réagit le public lorsqu’il se retrouve devant vous après avoir écouté vos CD ?
Taka : En fait, il n’y a pas de grosse différence entre les concerts et les CD. En live, les gens entrent tout de suite dans la musique, parce qu’en écoutant les CD ils ont déjà laissé aller leur imagination. Quand ils viennent assister à nos concerts, ils peuvent imaginer à nouveau. Il y a beaucoup de personnes qui pleurent, ou qui crient pendant nos shows, les gens sont vraiment libres.

Orient-Extrême : Est-ce que la musique instrumentale permet une expression plus libre des sentiments ?
Taka : Oui. En fait, lorsqu’on crée une chanson, on crée une histoire. Chacun de nous a sa propre histoire ; mais bon, je n’ai jamais demandé aux autres [rires]. C’est plus simple de s’exprimer sans parole parce que les paroles s’apparentent au langage et aux lignes…
Orient-Extrême : Sans parole, il y a moins de limites, on peut interpréter la musique comme on a envie, chacun à sa propre façon [NDAurélie : il cherche ses mots, je tente de l’aider un peu].
Taka : Oui ! Je crois que tu peux me comprendre, Aurélie [rires].

Orient-Extrême : A propos de l’image figurant sur votre dernier album, You are There, les interprétations fusent, mais personne ne sait réellement quel est le symbole profond de cette peinture.
Taka : Il y a à la fois la neige devant, puis le feu derrière les montagnes…
Orient-Extrême : C’est du feu ?
Taka : Oui, des flammes.
Orient-Extrême : On pourrait croire qu’il s’agit du soleil qui se lève ou qui se couche derrière les montagnes.
Taka : Non. Cette image est le reflet de notre vie, parfois on se sent mal, mais on doit passer au dessus, on doit survivre et continuer notre vie en gardant espoir.

Orient-Extrême : Est-ce que l’affiche de votre tournée porte le même message d’espoir [NDLR : On peut voir sur cette affiche un ange qui tire vers le haut un bras] ?
Taka : Oui, nous voulions exprimer le fait que l’espoir vient toujours après les mauvais moments. On doit surmonter le désespoir.

Orient-Extrême : C’est vraiment un joli message.
Chaque album de MONO est différent, est-ce une évolution de votre technique elle-même ou doit-on comprendre chaque album comme un chapitre d’une longue histoire ?
Taka : On est comme une famille, on a grandi ensemble. Bien entendu que cela se ressent dans nos albums, je pense qu’on a vraiment changé. Dans le premier et le second album, nous ressentions une espèce de frustration, parce que, comme je te l’ai dit tout à l’heure ; au début, quand on a commencé nos tournées, personne ne nous connaissait, personne ne voulait que l’on joue. Aussi, on ne savait pas encore parler anglais, alors on n’arrivait pas à communiquer avec eux, et personne ne nous aidait. Puis j’ai aussi dit que les gens parlent beaucoup pendant les concerts, alors on n’arrêtait pas de se disputer. Mais de plus en plus, on a commencé à se faire des amis dans le monde entier. Alors, grâce à ces amitiés, on a réussi à s’en sortir. Notre rêve est devenu réalité. C’est pour tout cela que nos albums sont tous différents, c’est devenu plus mélodique, plus sombre aussi. En fait, après les événements du 11 septembre, on a voulu faire passer un message d’espoir, en se servant également de ce que nous avons vécu avec le drame d’Hiroshima, à chaque pas que l’on fait, on est blessés par d’autres événements. Nous avons vraiment changé.

Orient-Extrême : On peut dire alors que vos albums portent véritablement votre propre vécu, votre propre histoire ?
Taka : Tout à fait.

Orient-Extrême : Merci à vous !
Taka : Merci énormément !



Le site officiel de MONO : www.mono-jpn.com

Remerciements :
Sébastien et son traducteur, et bien entendu MONO
Photos :
Aurélie Mazzeo
Toute reproduction ou réutilisation du reportage et/ou des photos est strictement interdite.

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