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57ème Kouhaku Utagassen, l'événement télévisuel musical de l'année 2006 au Japon

Chaque année depuis 1951, à l’occasion du réveillon du 31 décembre, l’émission de divertissement familiale Kouhaku Utagassen remporte la bataille de l’audimat. Ce show japonais de plus de quatre heures, une véritable institution, constitue l’événement musical télévisuel de l’année, avec des invités triés sur le volet parmi les plus grandes stars locales de la chanson. Être hôte de cette soirée est un honneur, tous rêvent d’y participer. Force est de constater que cette édition 2006 ne fut pas particulièrement excitante, mais heureusement marquée par le scandale DJ OZMA… scandale qui continue encore de faire des vagues !

Le Kouhaku connaît une régulière érosion de son audience au fil des ans, comme en témoignent les chiffres de la NHK (chaque colonne représente la part d'audience dans une région du Japon, le Kanto pour la première, etc...). Au mieux, cette 57ème édition n’a ainsi obtenu qu’environ 40 % de part de marché. Les raisons ? L’arrivée du K-1 (kick-boxing nippon ultra violent) en 2003, avec le fameux combat opposant Bob Sapp à Akebono, et le remplacement progressif de l’enka au profit des nouvelles stars de la pop ont perturbé les ménagères de plus de 50 ans et les personnes âgées… sans pour autant réussir à rameuter un jeune public assez nombreux. Il restent donc encore des millions de Japonais à se river devant leur télé pour cet événement attendu depuis des mois, et le phénomène est tel que les Japan Record Awards (l’équivalent des Victoires de la Musique), habituellement programmés le même soir, ont été diffusés la veille pour éviter la concurrence, avec réussite puisque leur audience a presque doublé. Restaient donc deux poids lourds pour contrer le Kouhaku : le K-1 sur la chaîne TBS, et les trois heures de bouffonneries menées par le duo Downtown (comiques / présentateurs de divertissement composé de Matsumoto Hitoshi et de Hamada Masatoshi) sur Nihon telebi. Résultat des courses : la NHK et ses artistes font toujours plus que leurs deux rivaux réunis.



Pendant presque 4h30, le Kouhaku Utagassen réunit anciens, actuels et nouveaux talents dans la bonne humeur, sans occulter pour autant les aspects promotionnels et les rivalités inter-artistes sous-jacentes, chacun voulant briller plus que son voisin. Pour se différencier des programmes musicaux classiques, les organisateurs ont instauré dès le début le principe d’un jeu opposant l’équipe des filles en rouge à celle des garçons en blanc. Ils s’affrontent en chantant alternativement leurs tubes respectifs, pour finalement être départagés par le public de la salle, les téléspectateurs (qui votent via les téléphones portables et les téléviseurs numériques) et un jury de célébrités. Cette année, c’est l’équipe masculine emmenée par SMAP, w-inds., WaT ou encore Hikawa Kiyoshi (Grand Prix, la veille, des Japan Record Awards) qui a gagné.



La soirée a débuté de la plus belle des manières avec la bombe hip-pop Kibun Jôjô de mihimaru GT, vite relayée par la performance du populaire boys band w-inds, très acclamé. Cependant, le rythme retombe rapidement. Même si le pétillant rappeur SEAMO, les kawaii Morning Musume accompagnées de peluches géantes, les ultra-populaires SMAP ou encore les souriants WaT assurent le divertissement en insufflant un peu de magie, très peu de prestations s’attachent à chauffer l’ambiance. Les stars féminines (Koda Kumi, Ayumi Hamasaki, Ai Otsuka, Mika Nakashima…) en sont les premières responsables : au lieu d’offrir des titres punchy qui enflammeraient l’assistance, la plupart interprète des ballades qui deviennent vite soporifiques au milieu des prestations lyriques et des anciens tubes enka. On s’attarde même davantage sur les costumes d’Ayumi et de Kuu (on attendait pourtant d’elle un show ero-kawaii) qui, les jambes coincés dans un étau imaginaire, se livrent finalement un duel de stylisme de mode loin de titiller nos tympans (JEWEL et Yume no Uta). BoA a pourtant chanté son "loriesque" Nanairo no Ashita ~brand new beat~, mais sans beaucoup d’entrain et avec des moyens minables (pitoyables ?) comparés à ceux, parfois époustouflants, mis en œuvre par les autres invités. Outre le potentiel féminin noyé dans les larmes et le sentimentalisme, c’est aussi l’absence de nombreux artistes masculins réputés pour leur qualités explosives ou aphrodisiaques chez les demoiselles (Mr.Children, Dong Bang Shin Ki, m-flo, EXILE, KAT-TUN…) qui ont rendu cette soirée excessivement calme, voire ennuyeuse pour qui ne jure que par la Jpop bondissante, le R’n’B, le hip hop ou l’électro. On rajoutera à la liste une autre grande absente, Utada Hikaru, qui a pourtant réalisé un retour magistral en 2006. Certes, certaines interprétations furent de grande qualité, notamment chez les brillants anciens, l’effet nostalgie avec les génériques de vieux animes a fonctionné, ayaka (la révélation de l’année) et Hikawa Kiyoshi (le prince de l’enka) ont aussi été chaudement applaudis, mais ce 57ème Kouhaku fut trop sage. En tous cas, les Japonais n’en gardent pas ce souvenir, traumatisés par le show "dénudé" et donc révolutionnaire du flamboyant DJ OZMA au bout de trois heures d’antenne…



Egalement connu sous le nom de Shou Ayanakouji, chanteur à la coiffure banana split du groupe punk-rock Kishidan, DJ OZMA a fait sensation. Ce jeune artiste vient de sortir son premier album de disco-funk-dance, I LOVE PARTY PEOPLE, le 15 novembre dernier. Il interprétait pour la soirée son fameux single sorti en mars, AGE AGE EVERY NIGHT, avec toute une panoplie de danseurs et danseuses pétillants dans leurs costumes pailletés et colorés. Au cours du show, celui qui avait promis une surprise mémorable commence à se déshabiller, suivi de ses danseurs et de tout le reste de la troupe dans un mouvement des plus élégants. DJ OZMA parade même dans les cieux du Kouhaku, accroché à des câbles… Les Japonais ébahis, choqués et gênés découvrent sur scène des dizaines de nudistes exaltés, seins à l’air, festoyant dans la débauche… Illusion ! Ils n’étaient pas complètement nus mais en sous-vêtements et habillés de body moulants, imprimés de manière à simuler les formes de l’anatomie humaine ! Certains des garçons, dont la star, ont peut-être vraiment enlevé le haut, mais au fond, les filles portaient toutes une combinaison trompeuse. De loin, et en voyant une première rangée dévêtue, de nombreux spectateurs et téléspectateurs rouges de honte ou horrifiés ont fait l’amalgame et ont cru voir l’impensable. Durant le final apparaît comme par magie au centre de la scène un guest : le vieux chanteur d’enka Saburo Kitajima qui prend une ultime pose comique, et autour, les filles arrachent leurs culottes… sous lesquelles des champignons colorés préservent cachée leur partie intime. Que d’émotions !... Silence glacial, le public médusé et écarlate tremble, les présentateurs bafouillent… Choc immédiat dans les familles… La chaîne subit aussitôt plus de 250 plaintes téléphoniques de ménages en colère. Le présentateur Miyake Tamio intervient solennellement quelques minutes plus tard pour s’excuser sous les rires jaunes du public, souligner que les danseurs portaient des combinaisons et, de ce fait, n’étaient pas complètement nus (beaucoup ont même fabulé en croyant voir le sexe des filles !). Le lendemain, la NHK a reçu plus de 750 appels (presque 2000 sur les dix jours suivants) et de nombreux courriers de mécontentement... Pourquoi une telle réaction alors que le Japon est connu pour être l’un des pays les plus pervers du monde ? Il faut savoir que la NHK est une ancienne chaîne publique ayant une image familiale et nationale très forte. Malgré sa privatisation en 1950 (de nombreux Japonais pensent qu’elle dépend encore du gouvernement, mais c’est faux), elle représente toujours dans les esprits nippons le service public télévisuel disparu, et incarne l’image profonde de la culture. On pourrait un peu comparer la NHK à France 2 et France 3 (réellement publiques, par contre) qui se doivent de rester très lisses et propres dans leur contenu. Pour de nombreux Japonais, ce gentil délire ne passe absolument pas ! L’affaire prend même des proportions énormes…



Mi-janvier, c’est au tour du label de l’artiste (TOSHIBA-EMI), puis de Hashimoto Genichi, le gérant de la NHK, de s’excuser. Ce dernier a consacré l’intégralité de sa conférence de presse à l’affaire. Il a bien l’intention de verrouiller contractuellement, par écrit (et non plus à l’oral comme cela a du être traditionnellement le cas, notamment avec DJ OZMA qui avait pourtant bien signifié son intention de réaliser un coup…) le contenu de toutes les prochaines performances live de la chaîne, pour éviter tout nouveau dérapage. De plus, les réalisateurs et le staff vidéo de ces émissions en direct vont recevoir une formation et des consignes strictes pour apprendre à gérer ce genre d’incidents indécents et surtout inattendus (dans de telles situation, devront-ils filmer des projecteurs ? des arbres en carton pâtes ? le public uniquement ?). La NHK fait déjà la chasse aux vidéos sur internet, surveillant par exemple Youtube, et quant à la future diffusion du Kouhaku Utagassen sur des chaînes locales américaines, il s’agira de versions censurées. Tout cela à cause de body couleur chair, de slips et de caleçons (pas très sexy, en plus)…

Après le scandale comique, il nous faut malheureusement signaler l’événement tragique de la nuit : un directeur technique est décédé suite à une rupture d’anévrisme lors de la répétition générale. L’homme est mort à l’hôpital suite à l’attaque, mais cela a bien sûr lancé un énorme froid en coulisse. Les Japonais étant très superstitieux, cela pouvait tout aussi bien être interprété comme un mauvais présage.



Ainsi, si rien de bien passionnant sur le plan musical n’est à retenir de ce Kouhaku Utagassen 2006, les mœurs de ce cher public nippon ont assuré le spectacle. Et en portant sur l’affaire un regard analytique, il est aisé d’en tirer les plus intéressants et amusants constats. De toute évidence, le peuple japonais ne s’est pas encore assez préparé psychologiquement pour affronter certains de ses tabous préférés, comme la sexualité ; barrières qui sont pourtant contournées ou atomisées de toutes parts ces dernières années, surtout concernant la nudité explicite. La mécanique se dégraisse, mais il y a encore du chemin à faire. Au moins, cela aura permis à DJ OZMA de faire parler de lui et de voir les ventes de son single remonter en flèche… Il n’y a rien de mieux pour (re)lancer une carrière ou un disque qu’un tel scandale, même s’il s’agit plus ici d’un affolement de quadra ou de quinquagénaires passéistes et sclérosés que d’un réel et effectif scandale. La soirée a également profité à Akikawa Masashi (qui depuis a presque quadruplé ses ventes), Nagayama Youko, Kouzai Kaori, SMAP et même aux Morning Musume qui ont vendu quelques Aruiteru de plus. Guettez nos news pour les suites éventuelles de l’histoire DJ OZMA, celle-ci est devenue le sujet récurrent devant la machine à café des entreprises nipponnes…

Pierre-Yves Tonin et Eric Oudelet




Photos © NHK

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