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Oricon : scandale autour du Top50 japonais

L’Oricon(1), qui est notamment le classement des ventes de CD au Japon, est le plus vénérable et le plus respecté de l’archipel. Ces dernières semaines, le géant a décidé de s’attaquer à bien plus faible que lui en appelant en justice le journaliste freelance Ugaya Hiromichi, lui réclamant 50 000 000 yens de dommages et intérêts pour propos diffamatoire remettant en cause la crédibilité du célèbre classement… Comment ? Pourquoi ? Serait-ce une attaque de plus à la liberté d’expression dans un pays où la plupart des magazines sont la propriété d’oligopoles verticaux, tenant l’industrie du divertissement nippon dans leur paume ? Orient-Extrême mène l’enquête…

Oricon, honneur bafoué et anguille sous le rocher

Le 13 décembre 2006, la société Oricon qui gère l’équivalent du Top50 des ventes musicales au Japon, a déposé devant le Tribunal de Tôkyô une plainte à l’encontre d’Ugaya Hiromichi, un journaliste freelance, pour "atteinte à l’honneur et à la crédibilité" du célèbre classement, réclamant 50 000 000 yens de compensation (environ 318 000 euros). Que lui reproche-t-on ? Une citation de vingt lignes utilisée dans un article intitulé Johnny’s, bénéficiaire d’un traitement super VIP ? La lune de miel d’Oricon avec le jimusho, daté du numéro d’avril 2006 du magazine Cyzo, édité par le groupe Infobahn. Dans ces quelques phrases rapportées, Ugaya, spécialiste reconnu de la Jpop(2), émet un avis mitigé sur la validité des chiffres utilisés par l’Oricon pour établir son classement.

Depuis 1967, la compagnie Oricon, actuellement dirigée par Wataru Koike, publie chaque mardi dans son magazine Oricon Style, ainsi que sur son site internet, les classements des meilleures ventes de singles, albums mais aussi DVD et jeux vidéo. Les chiffres utilisés par Oricon relèvent d’un système dit POS, c’est à dire "Points of Sales" ou "Points de Vente". Dans les faits, on peut dire que chaque magasin, réel ou virtuel, envoie ses chiffres à Oricon qui en établit des statistiques. Contrairement au système du Billboard par exemple, la compagnie Oricon est très peu transparente, elle dit qu’elle utilise un système POS, aussi fiable que celui du classement américain géré par la technologie SoundScan depuis 1991 mais, lorsque cette société lui a offert ses services, elle les a refusés. Nul ne sait donc précisément de quoi retournent les statistiques d’Oricon, s’il s’agit seulement de données POS ou si d’autres informations, comme les commandes directes auprès des labels, sont utilisées.
Ce qui est certain, par contre, c’est que les chiffres employés au Japon prennent en compte les copies réservées et c’est ce point en particulier qu’Ugaya Hiromichi a mis en évidence dans les quelques lignes qui lui sont reprochées : "Oricon est le seul classement japonais à exister depuis si longtemps, sa pertinence statistique a donc toujours été très estimée. En premier lieu, Oricon prend en compte les copies réservées. Il y a une forte probabilité qu’il y ait de fausses réservations dans ces chiffres, que quelqu’un réserve une copie et annule ensuite cette option". Cependant ses remarques demeurent très générales et Ugaya ne dit à aucun moment que les chiffres sont manipulés directement par Oricon : les majors, les compagnies d’entertainment, les fanclubs peuvent être à l’origine de ces fausses réservations, dans la mesure où le label "premier au classement Oricon" demeure un argument de promotion indéniable. Des critiques se sont élevées depuis longtemps vis à vis de la pertinence des statistiques Oricon, notamment au sujet de chiffres de ventes inexplicablement élevés des productions de Johnny’s Entertainment (l’usine à boys bands japonaise), comparés par exemple aux classements Amazon.co.jp, voire à des échantillons de données SoundScan pour le marché japonais.

Ugaya et les six suspicions capitales

En outre, ce qui rend cette affaire totalement inédite est qu’Ugaya, le journaliste ciblé par Oricon, n’est en aucun cas l’auteur de l’article, il s’agit juste d’une citation résumant son propos. Selon son propre site internet, la situation est la suivante : "Une nuit, votre téléphone sonne. Vous décrochez, il s’agit d’un journaliste travaillant pour un magazine que vous connaissez bien. Il vous pose quelques questions et vous y répondez, le plus sincèrement du monde puisque vous pensez ce que vous dîtes. Quelques mois plus tard, vous recevez une lettre du tribunal…".

Pour lui, cette poursuite est un acte d’intimidation et une violation pure est simple de la liberté d’expression et ce pour six raisons évidentes à ses yeux :

1/ Appeler en justice un journaliste indépendant, sans même parler de lui demander 50 000 000 yen de dommages et intérêts, revient tout bonnement à l’acculer à la faillite puisque, pour engager un avocat, il doit déjà verser environ deux millions de yens de frais d’ouverture de cas, alors que le montant demandé par la société Oricon n’est lui soumis à aucune fixation légale.

2/ Ce n’est pas l’éditeur, ni le rédacteur en chef du magazine, ni même l’auteur de l’article, qui est poursuivi mais la source d’une simple citation, il s’agit d’une première absolue en terme de journalisme au Japon.

3/ Oricon possède cinq magazines et n’a pourtant publié aucun démenti écrit à ce jour. La compagnie n’a pas non plus demandé à Cyzo correction ou rétractation de l’article. Pour Ugaya, il s’agit donc clairement d’une procédure d’intimidation.

4/ Wataru Koike, le président d’Oricon, a fait savoir dans un communiqué de presse qu’il était prêt à abandonner toute poursuite si le journaliste reconnaissait son "erreur" et s’excusait publiquement, le but de l’affaire étant avant tout de le faire "se taire".

5/ Ugaya n’a pas écrit une seule ligne de cet article, il n’a fait que répondre à quelques questions en pleine nuit. De plus, il avait même préalablement refusé de répondre à ces questions qui portaient spécifiquement sur Johnny’s Entertainment, société au sujet de laquelle il ne se considère pas compétent. Il a par conséquent donné des réponses générales. Ces réponses ont été résumées et citées. Il est absurde d’être poursuivi pour un commentaire simplifié.

6/ Enfin, le scepticisme qu’a pu évoquer Ugaya est un secret de Polichinelle de l’industrie musicale nipponne, il est su et reconnu de tous que les statistiques Oricon sont mystérieuses et aisément manipulables.

On sait également qu’aujourd’hui, les téléchargements légaux de musique en ligne sont rentrés dans les mœurs au Japon, particulièrement chez les jeunes, et ces ventes numériques ne sont pas prises en compte par le classement Oricon.

Ugaya, ou l’homme qui refuse de faire courbette

Comme souvent au Pays du Soleil levant, il semblerait donc qu’il s’agisse d’un faux scandale. Néanmoins, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, Ugaya Hiromichi ne semble pas avoir l’intention de s’excuser. On aurait pu croire qu’il se contenterait de diplomatiques excuses publiques, surtout dans la mesure où ses remarques n’étaient pas une réelle dénonciation de malversations, puisque tout le monde est plus ou moins d’accord avec lui. Tout à l’opposé, le journaliste de 43 ans veut se battre, il a transformé son site internet en une véritable tribune en faveur de la liberté d’expression. Une lettre ouverte à ses collègues journalistes et lecteurs y est disponible en anglais, il invite chacun à prendre position en écrivant à Oricon pour le soutenir dans sa lutte(3). De même, le rédacteur en chef de Cyzo a publié un message de soutien sur le site officiel du magazine, exprimant combien toute cette affaire lui semble étrange et suspicieuse vis à vis de la liberté d’expression.

La première audience de l’affaire Oricon VS Ugaya se déroulera le 13 février 2006, dans la salle 709 du Palais de Justice de Tôkyô. Il est difficile à ce jour d’évaluer l’ampleur des soutiens reçus par Ugaya, mais on peut déjà signaler l’engagement du dessinateur Yamanoi Norio, qui a mis à la disposition de tous l’illustration figurant dans cet article afin de dénoncer la procédure abusive engagée par la compagnie Oricon.

A
près les quatre exécutions de décembre, cette affaire ne redore pas vraiment le blason de la démocratie nipponne. De 2005 à 2006, le Japon avait déjà perdu 14 places, passant du 37ème au 51ème rang, dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières, qui avait alors exprimé son inquiétude face "la lente mais constante dégradation de la situation" écartelée par "le système restrictif des clubs de la presse (kisha clubs) et la montée d’un nationalisme menaçant certains acquis de la démocratie". Avec une presse musicale nipponne portée sur la publi-information, où une critique envers un acteur majeur de l’industrie est aussi durement réprimée, on ne s’étonnera pas que les Japonais venant se produire chez nous appréhendent les propos incontrôlables de la presse française indépendante. Quand on a l’habitude de tenir l’opinion des journalistes d’une main de fer, recueillir une volée de critiques négatives doit créer un choc… L’affaire Oricon / Ugaya confirme également, s’il en était encore besoin, que le monde de la Jpop, loin de l’univers lisse et pailleté qu’il affiche en façade, demeure bel et bien une industrie carnassière où les requins n’hésitent pas à s’attaquer au premier petit poisson rouge venu les titiller. Affaire à suivre…

Elise Canaple


Notes :
(1) Le nom "Oricon" provient de la contraction de "ORIginal CONfidence", ce qui, dans le contexte présent, apparaît comme hautement ironique…
(2) Ugaya Hiro a publié trois ouvrages sur la Jpop ainsi qu’un mémoire sur la corruption des conglomérats médiatiques. Néanmoins il ne semble pas qu’il se soit jamais montré particulièrement virulent à l’encontre de la société Oricon, la faillibilité du classement ne faisant pas l’objet d’un grand débat.
(3) Les coordonnés pour écrire à Oricon en soutien à Ugaya Hiromichi :
Oricon - M. Wataru Koike / Step Roppongi-nishi, 6-8-10 Roppongi, Minato-Ku, Tokyo 106-0032/ Fax : 81-3(3405)8189/mail : webmaster1(at)oricon.jp

Liens
:
Le site personnel d’Ugaya Hiro : www.ugaya.com
Sa lettre ouverte en version anglaise :
www.ugaya.com/column/061230EnglishSummary.html
Le site d’Oricon : www.oricon.co.jp
Le site du magazine Cyzo : www.ultracyzo.com
Le message de soutien du magazine Cyzo à son collaborateur :
www.ultracyzo.com/cyzo/contents/0701/kenkai.html
La page présentant l’illustration réalisée par Yamanoi Norio en réaction à cette affaire :
www5.ocn.ne.jp/~for/oricon_case/symbol.html
Le classement mondial de la Liberté de la presse RSF :
www.rsf.org/rubrique.php3?id_rubrique=638
Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême