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DJ Kentaro, un ninja aux platines du Batofar le 28 janvier 2007 : reportage et interview

Eh bien, dites-moi, c'est dur de le suivre le gaillard ! Depuis 2002, on attend son passage en France (du moins pour SA promo)... et il se faisait attendre ! Mais il a l'excuse : DJ Kentaro n'est pas français, encore moins européen, il est japonais. Et même s'il aime la France et le pigeon en sauce, nous dira-t-on, c'est très rare de le croiser. Pourtant, ce 28 janvier 2007, il est là au Batofar. Ce n'est peut-être qu'un humain, il est petit, n'a que deux bras, une tête… enfin tout de ce qu'il y a de plus normal ; il naquit en 1982, 7ème année de l'ère Goldorak… ce qui ne l'empêche pas de faire des miracles avec ses vinyles. Rencontre avec le dieu des platines qui enflamme le Batofar le temps d'une nuit.

Petit flashback. Kentaro voit une émission de scratch à la télévision, il a alors treize ans. Il décide de cravacher dur pour se payer ses platines. Qu'il pleuve ou qu'il vente, il s'affaire à distribuer des magazines dans la rue, mais un jour, un jour où la poudreuse inonde la ville, il balance les canards en l'air, s'affale comme la petite fille aux allumettes dans la neige, et se décide, l'âme ardente : "c'est bon, ras le bol, je me les prends ces foutues platines". On vous rappelle son âge ? À 15 ans, il pose ses premières démos devant ses potes, puis, jusqu'à ses 20 ans en 2002, il enchaîne les titres : champion DMC junior [NDLR : DMC est le diminutif de "
DMC Technics World DJ Championships", le championnat du monde de scratch], champion de l’archipel, troisième mondial au DMC, puis la consécration en 2002 : il est champion du monde DMC, le premier Japonais à remporter ce trophée.



Les soirées Solid Steel, fameuses dans la capitale française pour avoir vu passer Amon Tobin, Kid Koala, Bonobo,... s'étaient faites rares ces derniers temps. En 2007, les ninjas du label d'electro britannique sont bel et bien de retour. Mais si les grosses têtes du label préfèrent se la jouer solo, cette première soirée au Batofar (Quai François Mauriac, dans le treizième arrondissement parisien) met en avant une brochette d'artistes connus des seuls cercles d'initiés. Au programme, le drum'n' bass de The Qemists, le hip-hop chaleureux de Voice feat. Moonstarr, l'acuité des scratchs de DJ R Ash, champion DMC… et bien entendu, celui qui nous intéresse au plus haut point, DJ Kentaro. Passons sur ses prédécesseurs, d'une grande qualité et qui tinrent le public en haleine jusqu'à l'heure fatidique du passage du Japonais vers minuit et demi. Ils mériteraient plus qu'une poignée de lignes jetée au cœur d'un article dithyrambique sur notre scratcheur préféré.



Si le jeu de la promotion est un sacerdoce pour DJ Kentaro, il se sent sur scène comme chez lui. La fatigue, qui se lisait sur son visage plus tôt lors de l’interview, ne semble plus qu’un lointain souvenir. C’est un DJ Kentaro souriant, en pleine forme, chauffé à bloc qui investit la petite scène du Batofar pour une transformation à la hauteur de sa musique. Le bonhomme est lancé, on ne l'arrêtera plus. Mix halluciné, empli de scratchs jouissifs. On se plaît parfois à sembler reconnaître un morceau, un Amon Tobin par là, un Coldcut ici... et puis de nombreux autres sons, complètement inconnus, totalement efficaces, assurément sortis de son nouvel album. Jamais agressif, flirtant tour à tour avec la drum'n'bass, le hip-hop et des sons plus jazzy, son set est construit d'une manière presque poétique, sans accroc, mais rempli de surprises. Sur scène, Kentaro se la joue Jimi Hendrix de la platine, scratch dans le dos ou par-dessus la jambe, virevolte, sourit… Ça, c'est quand il ne pose pas un scratch démentiel et suintant en finissant les doigts en V, le sourire jusqu'à la casquette et le vinyle criant "DJ Kentaroooo". Ses doigts flirtent avec les boutons, et échappent à toute compréhension logique. Il vole, le public avec lui. Un espace-temps. Par-dessus, et comme si l'extase sonore n'était pas suffisante, se greffent des écrans projetant des scratchs vidéos, parfaitement calés. Un travail d'orfèvre. Les vidéos laissant progressivement place aux images de Kentaro en direct sur un travail graphique où les ninjas sautent et les images de fusées, d'homo erectus et de chiens de l'espace se distordent. Une heure et demi d'une telle intensité, inévitablement, ça laisse des séquelles. Kentaro fait deux rappels. Son collègue DJ harangue la foule, Kentaro redevient la personne civile, tout en modestie. Et d'ores et déjà, après avoir pleuré sa grand-mère, on se dit qu'on est obligé d'attendre sa prochaine tournée par ici.



P
eu avant ce concert halluciné, nous avions rencontré DJ Kentaro, l'homme qui met du typex sur ses vinyles. Fatigué par sa longue journée, ses interviews multiples et ses longues heures de répétition, il s'est tout de même prêté au jeu des questions / réponses, à 23h dans le hall de son hôtel, avec son frère Kotaro, à la fois interprète et manager.

Fatiha Zeghir, Arnaud Lambert et Maxime Simon





INTERVIEW DE DJ Kentaro

Orient-Extrême : Comment en es-tu arrivé au scratch/mix DJ ?
DJ Kentaro : Je faisais du skateboard quand j’étais plus jeune. Un jour, j’ai vu une émission au Japon qui passait cette musique [NDLR : le turntablism(1)]. Ça a été mon premier choc musical. J’ai tout de suite adoré. C’est ce qui m’a donné envie de m’acheter des tables de mixage. J'ai ensuite participé plusieurs fois aux championnats DMC.
En fait lors de mes mix, j'utilisais souvent des morceaux d'artistes de chez Ninja Tune. Là, Ninja Tune m'a approché et m’a fait une proposition : puisque j'aimais bien leurs morceaux... pourquoi ne pas faire une compilation de mes morceaux préférés de leur label ? Voilà, On the Wheels of Solid Steel fut mon premier mix sur CD LP. J'en suis très heureux, vraiment.

Orient-Extrême : Tu es né l'année même où DJ Krush a débuté. A-t-il joué un rôle déterminant pour toi ?
DJ Kentaro : Lorsque j'ai commencé, je ne le connaissais pas. Je ne l’ai découvert que deux ans après avoir commencé à m’intéresser à cette musique, mais ça a eu un impact très important sur ce que j'ai fait.

Orient-Extrême : Penses-tu que ta consécration aux championnats du monde de DMC en 2002 a popularisé le turntablism au Japon ?
DJ Kentaro : Hmmm...[NDLR : intense moment de réflexion] Peut-être. Beaucoup de gens s’y sont intéressés parce qu’un Japonais avait remporté le titre suprême au niveau mondial. Beaucoup de gens ont découvert ce courant musical grâce à cette victoire. J’ai eu l’opportunité de me produire dans des émissions à la télé, donc oui ; même les petits vieux me connaissaient !

Orient-Extrême : Tu es un peu devenu un phénomène à toi tout seul. Comment vis-tu le buzz qui t’entoure ?
DJ Kentaro : Comme j’ai confiance en ce que je fais, j’ai plus l’impression de vivre d’une passion, d’un hobby que de vraiment travailler. Je m’éclate. J’adore ça et j’en profite. Je sais que j’ai beaucoup de chance.

Orient-Extrême : Où préfères-tu jouer ? Au Japon, à l’étranger ?
DJ Kentaro : Les deux. J’ai la possibilité de faire les deux, donc je le fais avec le même plaisir.

Orient-Extrême : De quel mouvement ou sous-culture te sens-tu le plus proche ? Hip-hop, électro, drum'n’bass ?
DJ Kentaro : Je me sens proche de tous ces mouvements, mais tout de même plus du hip-hop. Je ne veux pas m’accrocher à un seul genre car il n’y a pas de bon ou mauvais genre musical. Ce qui est important, c’est la qualité de la musique.

Orient-Extrême : Comment prépares-tu tes scratchs ?
DJ Kentaro : Quand je me préparais pour les battles, je m’entraînais cinq à huit heures par jour. Maintenant que je passe plus de temps en studio, c’est différent. Mais je passe toujours beaucoup de temps en studio. Je suis toujours prêt à temps en tout cas !

Orient-Extrême : Tu as collaboré avec les Roots et Pharcyde. Avec qui aimerais-tu collaborer aujourd’hui ?
Kentaro sourit, gêné, et prend le temps de la réflexion…
Orient-Extrême : Peut-être que ton appel sera entendu, et que quelqu’un t’appellera !
DJ Kentaro rit et déclare à la surprise générale : J’aimerais travailler avec Michel Gondry, le réalisateur… Pour faire des bandes originales ou alors mes vidéos…

Orient-Extrême : Considères-tu qu’il y a une "Japan touch" dans ta musique ?
DJ Kentaro : Il n’y a pas à proprement parler de samples de musique japonaise dans ma musique, mais je compose généralement mes mixes/albums entre l’hiver et l’automne, complétant ainsi un cycle des saisons japonaises. C’est un rythme cyclique. Un peu à la manière des haikus. La musique possède des sonorités propres à chaque saison.

Orient-Extrême : Peux-tu nous décrire l’esprit de ton album Enter ? Autour de quels concepts l’as-tu composé ?
DJ Kentaro : Tout d'abord, je voulais me concentrer sur des morceaux de mix pur. Mais ensuite j’ai composé des morceaux en voulant y inclure des samples de morceaux préexistants. Je préfère, en fait, me consacrer au mix lors de mes prestations live.

Orient-Extrême : Tu as composé une base musicale sur ton album, sur laquelle tu improvises en live ?
DJ Kentaro : Absolument.

Orient-Extrême : Donc chaque concert est composé de morceaux différents !
DJ Kentaro : Absolument. Chaque concert et différent et unique.

Orient-Extrême : Parallèlement à ton nouvel album, tu sors Free, un maxi, enregistré avec Spankrock. Parle-nous de cette collaboration.
DJ Kentaro : Toutes mes collaborations résultent d’amitiés réelles que j’ai dans le milieu. J'avais déjà mixé pour eux auparavant. J’avais des morceaux, et je me demandais qui je pouvais inviter sur cet album. Naïm de Spankrock était LA personne que je voulais. Après, je n'ai eu qu'à choisir ce morceau, Free, pour le premier single sur seize titres.



Orient-Extrême : Que penses-tu de la scène DJ française ?
DJ Kentaro : La France est le premier pays pour le turntablism et le DJing.

Orient-Extrême : La France !?
DJ Kentaro : La France et l’Allemagne sont les deux premiers pays pour cette musique. Les artistes de ces pays sont vraiment d'une grande richesse.

Orient-Extrême : Quels artistes ?
DJ Kentaro : Birdy Nam Nam, C2C, DJ Netik… la liste est longue.

Orient-Extrême : Tu connais TTC ?
DJ Kentaro : Oui, assez bien. De Ninja Tune. Ils sont chez Big Dada [NDLR : le sous-label Hip-hop de Ninja Tune]…

Orient-Extrême : Que penses-tu d’eux ?
DJ Kentaro : J’aime beaucoup le rap français. Ils ont un son intéressant. Ils apportent une réelle originalité au genre.

Orient-Extrême : Quand les TTC ont sorti leur dernier album, ils ont dit que les artistes hip hop peuvent "révolutionner l’industrie et monter au top des charts" [NDLR : ton ironique]. Tu penses que la même chose est possible pour un artiste DJ au Japon ?
DJ Kentaro se marre : J’aimerais beaucoup que ça arrive, comme le turntablism est un art à part entière. Et plus de gens devraient savoir que ça existe. Ça ne serait pas mal que cette musique soit plus populaire. Mais ça a peu de chance de réellement percer.

Orient-Extrême : Où en est le DJ mix au Japon ? En France, on connaît surtout la Jpop et le Jrock. Qu’en est-il de ton courant musical ?
DJ Kentaro : C’est encore assez undergound. Ce qui marche le mieux en ce moment, c’est le reggae japonais.

Orient-Extrême : Aaaah… le reggae japonais… avec des groupes comme Fireball ou MEGARYU…
DJ Kentaro : Oui, la pop-reggae marche très bien. Et il y a de nombreux bons groupes.

Orient-Extrême : Comment en es-tu arrivé à scratcher les vidéos ? C’est ta spécialité.
DJ Kentaro : Oh, le DVJ ! En fait, de nouvelles machines sont arrivées, alors pourquoi ne pas les utiliser ? C'est vrai qu'il n'y a pas encore grand monde qui les utilise, mais avec le temps, ce sera de plus en plus courant.
En fait c’est une machine créée il n'y a pas si longtemps. Elle permet de reconnaître les sons sortis de ma platine et de les synchroniser avec une vidéo choisie. Donc je scratche un son et la vidéo le suit…C’est intéressant de voir deux sons se croiser sur deux vidéos !

Orient-Extrême : Comment procèdes-tu pour tes clips vidéos ? Travailles-tu toujours avec Easeback ? Ton dernier clip fait énormément penser à Samurai Champloo, est-ce un hasard ?
DJ Kentaro : Nous travaillons toujours ensemble. C'est un travail commun, il me propose et on en discute. Quant à Samurai Champloo, c'est réellement un hasard, je connais mais je n'en ai jamais vu.

Orient-Extrême : Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
DJ Kentaro : J’écoute beaucoup Gotan Project.

Orient-Extrême : Quels sont tes projets à venir, après la tournée ?
DJ Kentaro : Une fois l’album sorti, je vais entamer une longue tournée internationale. Après ça, certainement un deuxième album.

Orient-Extrême : Vas-tu enfin pouvoir aller aux États-Unis, comme tu en avais exprimé le souhait auparavant ?
DJ Kentaro : Oui, pour cette tournée, enfin…

Orient-Extrême : La question nulle : tu peux faire la beatbox avec ta bouche ?
DJ Kentaro, le sourire gêné : Non, je ne sais pas faire. Désolé…


Interview réalisée par Fatiha Zeghir, Arnaud Lambert et Maxime Simon
Photos : Fatiha Zeghir
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Note :
(1) Turntablism : Style musical où il ne s'agit plus seulement de "mixer" des vinyles, mais de se servir de sa platine comme d'un instrument à part entière. Le terme s'applique à toute une palette d'artistes, allant de l'Américain DJ Shadow au Japonais DJ Krush (qui révolutionnèrent le genre en 1995 au sein du label londonien Mo'Wax). Ça s'appelle le scratch, pour les néophytes.
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