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DIR EN GREY - UROBOROS

Très attendu après un THE MARROW OF A BONE à polémiques (album néo-metal puissant mais trop primaire et perdant sa musicalité japonaise), le nouveau DIR EN GREY crée une énorme surprise : conquête de la 4ème place de l’Oricon, des ventes (37.600 dans l’archipel) comparables à celles de Kisô en 2002, et surtout des critiques élogieuses quasi-unanimes dans les media… Ce 12 novembre 2008, après onze ans de carrière, l’arrivée d’UROBOROS sonne la renaissance de DIR EN GREY, l’une des formations de metal nipponne à s’être fait un nom dans le monde entier. Ce n’est pas pour rien que l’ouroboros, serpent qui se mord la queue, formant le cercle parfait du renouveau après la mort, illustre cette nouvelle création. Ce magnifique album dont Kyô est le parolier exclusif offre une véritable synthèse de tout l’univers musical de DIR EN GREY, travaillé, pensé et pleinement épanoui. UROBOROS, 7ème album du groupe, marque par son ambiance à la fois mystique et douloureuse, ainsi que par ses multiples interprétations possibles : la musique et les paroles sollicitent directement l’âme et le cœur de l’auditeur, qui donnera sa propre dimension aux sentiments d’angoisse, de culpabilité et d’espoir distillés dans tous les morceaux. Analyse d’un concept-album qui ne laisse personne indifférent et s’écoute comme on lit un bon livre.

La découverte d’UROBOROS est une expérience singulière qui procure une excitation grandissante, surtout lorsque l’on connaît le passif musical de DIR EN GREY et que l’on est capable d’évaluer toute l’évolution et la maturité acquise par ce quintet. On ouvre les portes du temple de l’ouroboros avec l’introduction SA BIR, à laquelle la basse assourdie et les sons électroniques grommelant confèrent une ambiance oppressante et visqueuse, dans un style moyen-oriental inquiétant à la Rajna (des Français !). Les cris lointains de Kyô, supportés par des accords répétitifs au clavier et ceux, orientaux, de ce qui ressemble à une mandoline, rappellent la souffrance d’un accouchement dans la douleur. La renaissance arrive avec VINUSHKA, le titre le plus accrocheur et le plus long de l’album (9mn30), qui le résume assez bien musicalement. Le chant, étonnamment doux (eh oui, l’ex-gnome-monstreux renoue avec une subtilité et une délicatesse que l’on croyait perdues après les vomissements récurrents de ces deux dernières années !) sur fond de batterie légère, d’accords cristallins, de flûte innocente et de basse intense dont la ligne musicale garde bien son cap, fait penser au style zen esquissé lors du concert du ZENITH à moitié vide en 2007. A noter qu’il s’implique ici grandement dans toutes les compositions, exposant l’étendue de son éventail vocal et offrant un chant clair et sensible qu’on lui connaissait peu, ou plus. Le refrain mélodieux, déchiré par de courts riffs furieux et metal, nous ramène à l’époque du cultissime VULGAR. Le changement brutal en milieu de chanson annonce l’arrivée de puissantes deathvoices qui s’avéreront récurrentes tout au long du CD. Elles acquerront une personnalité propre, représentant les démons intérieurs - de source divine comme en témoignent les chœurs féminins en support - du pauvre être humain catapulté dans un monde loin d’être idéal, coincé entre le paradis et l’enfer. Elles feront de Kyo un écorché vif, dont le récital très inspiré et émouvant, mêlé de cris désespérés, interroge sur le but de notre passage sur Terre, vu qu’aucune trace de notre existence ne subsiste après notre mort.

La qualité frappante de VINUSHKA laisse présager d’une suite tout aussi réussie. Le morceau punk/rock RED SOIL est là pour en témoigner. Ses cinq notes d’introduction restent en tête et rendent ce titre percutant reconnaissable entre tous. A noter le premier couplet en anglais, ce que l’on ne remarque pas forcément de prime abord, avec l’accent de Kyô toujours à couper au couteau (même si on apprécie quelques progrès dus aux séjours du groupe aux States). Ici, le chant sibyllin de l’innocent aimerait se rebeller contre des deathvoices sauvages lui ordonnant d’aller se faire massacrer sur le champ de bataille. L’harmonie entre les deux guitares saturées de Die et Kaoru est l’expression même de la victoire de l’autorité stupide. En conclusion, les gargouillis d’horreur de Kyô traduisent l’apocalypse du combat et illustrent l’écoulement du sang qui ira fertiliser la Terre. La fragilité de la vie dépeinte dans RED SOIL est confirmée par DOUKOKU TO SARINU qui aborde le sujet contrariant de l’irrespect de l’Homme envers son environnement. Plus violente que ses consœurs, l’intensité augmente d’un cran et la musique évoque des battements de cœur. Les cymbales viennent renforcer le chant tantôt hystérique tantôt suave du lead vocal, dont la raison se heurte encore et toujours aux hurlements caverneux de ses acolytes gratteux. Le refrain excessivement beau se révèle être une goutte d’espoir dans tout ce tumulte intérieur.

TOGURO, le titre le plus rock d’UROBOROS, fait penser à la folie des extrémistes religieux. Kyo essaye de stopper la spirale infernale dans laquelle s’enlisent ses pensées. Il en appelle aux dieux pour répondre de ses actes, plongé dans une ambiance orientale et torturée, soutenue par des voix de fond aiguës… La basse et les enchaînements complexes de la batterie incarnent le souffle de la chanson ; et on en profite d’ailleurs pour souligner l’extrême richesse du jeu de Shinya sur l’ensemble de l’album, beaucoup plus technique que d’habitude aux percussions, surprenant par ses innombrables changements de rythme parfois très originaux. Selon la même émulation, le dialogue entre les deux guitaristes s’est étoffé, légitimant amplement la présence des deux musiciens.

Le désespoir du retour à la réalité et la fatalité du monde dans lequel nous vivons est illustré par le morceau suivant : GLASS SKIN. La raison de l’Homme se fragilise devant toutes les horreurs de notre monde précédemment décrites, et devient coupante comme du verre brisé. La version européenne de l’album est interprétée en anglais, tout comme DOZING GREEN. Si l’attention est louable, voire indispensable pour toucher le "grand" public occidental selon les "marketeux" nippons, on préfèrera les sonorité et authenticité nipponnes. Heureusement, les originaux sont proposés en bonus tracks à la fin de la version européenne éditée par GAN-SHIN. STUCK MAN est ensuite l’un des incontournables de l’album avec VINUSHKA et WARE YAMI TOTE…. Dans ce morceau hard rock au ton sec et haché, Kyô a beau se débattre, il reste coincé dans un engrenage de culpabilité et d’effarement face à la société qui l’oblige à suivre la masse et à être plus mauvais qu’il ne le voudrait. Ses démons intérieurs le hantent tandis que la batterie, qui représente ici la stabilité de l’individu, part parfois en vrille dans une accélération de rythme extrêmement bien maîtrisée par Shinya. La basse de Toshiya, en mode slapping, confère l’unicité au tout et est mise en relief par de sourds accords de clavier lobotomisant. L’une des guitares est entêtante, rappelant le sang qui pulse dans les veines ; l’autre exprime des sentiments confus, avec un son harmonieux ou savamment désordonné.

Abordant un tout autre sujet, en l’occurrence l’auto-apitoiement et le mal que l’on est capable de faire pour se protéger soi-même, REIKETSU NARISEBA (littéralement "que ce soit de sang froid") ressemble à une courte séquence de film d’horreur. Les exhortations râpeuses et accusatrices de Kyô sont accompagnées par des growls rauques sur fond de batterie ultra-énergique, de guitares possédées et saturées, et d’une basse très lourde ; le tout dans un ensemble death-metal très bien structuré, où aucun instrument n’empiète sur l’autre. Kyô a beau se cacher derrière la prière tissée de ses jolies vocalises hindoues, la nature égoïste qu’il incarne revient au galop. Les hurlements gutturaux virulents submergent l’homme, qui se voue lui-même à sa propre perte par simple abus de fierté. Il l’admet d’ailleurs dans le titre suivant, WARE YAMI TOTE… ("Moi, égal à l’obscurité…"), qui est l’un des points culminants d’UROBOROS. Les guitares gracieuses associées aux murmures de Kyô, qui maîtrise parfaitement ses intonations, transmettent beaucoup d’émotions. Le refrain gémissant est déchirant de fatalité. En fin de chanson, l’intensité croissante de la batterie qui s’impose, le tempo qui s’accélère et les guitares qui passent de l’acoustique à l’électrique changent le ton. Plutôt que de ne pas recevoir l’amour tant désiré de l’être aimé, autant plonger dans au cœur des ténèbres et le tuer.

Cette idée d’amour préjudicié est aussi décortiquée sur BUGABOO, dont l’introduction mélodieuse cache une agressivité sous-jacente qui donne un mauvais pressentiment. L’ajout d’un chant soprano qui se superpose aux grondements gutturaux confirme leur dimension mystique et divine. La part belle est donnée aux guitares pernicieuses, à la basse rugueuse, aux percussions résonnantes et aux chants de l’au-delà.
GAIKA, CHINMOKU GA NEMURU KORO ("un air, le temps où le silence dort"), va encore plus loin dans l’idée de l’amour… ou plutôt de fornication avortée avec les dieux. Les deathvoices, introduites par de rapides riffs énervés et une batterie trépidante, reviennent à l’attaque et se transforment en de véritables chants guerriers. Kyô parvient à placer un chant lumineux et rempli d’espoir, mais il ne résistera pas à l’injustice de notre monde. Sa souffrance s’exprime alors par une poussée criarde et désespérée, traumatisante de réalisme. Ses borborygmes inintelligibles montrent la victoire de la main vengeresse de Dieu : l’Homme est terrassé. Là encore, l’ambiance est magistralement mise en scène par DIR EN GREY.

Toute cette horreur, toute cette culpabilité ont finalement raison de la pauvre âme tremblante et ecchymosée. L’introduction de DOZING GREEN sonne comme le générique de fin d’un film… qui conte ici la mort de l’Homme (musique posée et paroles évocatrices) avant sa future renaissance. Le rythme changeant montre que l’esprit n’est pas en paix, bien que les vociférations aient disparu. Kyô passe d’un chant calme et serein à des cris bouleversants lorsqu’il abandonne enfin tout espoir et pousse son dernier soupir. La paix intérieure revient avec la conclusion d’UROBOROS : la très belle ballade INCONVENIENT IDEAL. La douceur des vocalises sonne comme une invocation s’achevant sur une longue complainte. Les chaines qui ont entravé l’Homme dès sa naissance n’ont pu être brisées. Les murmures caverneux, étouffés, prémisses d’un éternel recommencement, confirment à l’être son statut d’éternel prisonnier, voué à renaître encore et toujours… pour connaître une nouvelle vie de souffrance. La boucle est bouclée.

UROBOROS est définitivement l’une des meilleures créations de DIR EN GREY, combo qui semblait errer sur les routes américaines en s’abandonnant à la facilité bruitiste, mais qui a ici retrouvé son identité japonaise, son style unique - parfaitement identifiable à chaque seconde de ce CD - et par là-même son statut de groupe metal incontournable. C’est avec l’œuvre finie et polie que l’on saisit enfin le sens des quelques pièces de puzzle ébréchées que DIR EN GREY avait préalablement distillées en singles. Travaillé et très inspiré, l’album offre deux niveaux d’écoute : d’une part celui des chansons qui, prises une à une, sont plus ou moins agréables à l’écoute sans la mise en condition progressive imposée par la construction ; d’autre part, celui de l’album dans sa globalité, qui raconte par conséquent brillamment une histoire très mystique et cohérente, déterrant le côté sombre enfoui au plus profond de chaque être. C’est là l’intérêt majeur d’UROBOROS : sa réussite totale à créer une ambiance, maîtrisée de bout en bout, qui outrepasse les attaques classiques sur la société et ses travers pour aller gratter la carapace du cœur humain et le mettre à mal.

Les fans, malmenés ces derniers mois mais qui connaissent DIR EN GREY depuis ses débuts, ne manqueront pas de chercher toutes les références à leurs précédents opus éparpillées de-ci, de-là (on vous laisse le plaisir de les découvrir). Cependant UROBOROS présente aussi des sons, des enchaînements et des ambiances jamais abordées jusqu’à maintenant, et s’il n’est pas certain que le groupe garde tout son public, il en acquérra un nouveau, probablement plus mûr, tout comme UROBOROS est plus réfléchi, introspectif et construit. Il ose le risque en imposant un univers continu durant une heure, supprime aussi l’éclectisme qui offre une chance de toucher une audience plus large. Les membres du groupe ont passé la trentaine, ils ont acquis et surtout démontre une maturité artistique indéniable et manifeste. Le quintet a confiance en la qualité de ses compositions et on ne peut que l’appuyer sur ce point. UROBOROS est un concentré de puissance musicale que l’on apprécie d’autant plus que les messages deviennent limpides au fur et à mesure des écoutes successives. Il ne reste plus qu’à attendre patiemment le retour de DIR EN GREY en France ou en Europe ; y donner vie à UROBOROS sera cependant une tâche titanesque quand on pense aux travers réguliers des cinq larrons - principalement ceux de leur leader, en fait… - sur scène. S’y hisser au niveau des travaux studio, qu’UROBOROS a considérablement élevé, va relever du défi ; mais partager la renaissance du groupe en live devient une nécessité pour tout fan qui aura su s’accaparer le complexe UROBOROS et le faire sien.

Terminons en évoquant les multiples éditions de ce septième album, notamment distribué au Japon, en Europe et aux USA. Le CD unique et le double CD (avec de nouvelles versions des compositions d’UROBOROS) sont vendus partout, avec trois pistes bonus pour l’Europe (on y trouve GLASS SKIN et DOZING GREEN en anglais et en japonais). Le Japon et les USA sont par contre les seuls à proposer un coffret deluxe pour les fans, avec les deux CD, leurs versions LP, et un DVD au contenu différent selon le continent. Quant à la très spécifique disponibilité française, si UROBOROS devrait déjà être proposé en téléchargement légal, la distribution des CD confiée à Wasabi records a pris du retard : dans un grand flou artistique, on parle d’une sortie repoussée fin novembre.

Gwenaelle Durand


Sortie japonaise : 12 novembre 2008
Sortie européenne : 14 novembre 2008
Sortie française : 26 novembre 2008 ?
Référence édition standard japonaise : SFCD-65
Référence édition limitée japonaise : SFCD-63
Référence édition limitée deluxe japonaise : SFCD-58
Référence édition standard européenne : FWEAL00-04
Référence édition limitée européenne : FWEAL00-05
Site officiel : www.direngrey.co.jp


 


Tracklist CD 1 :
01 - SA BIR
02 - VINUSHKA
03 - RED SOIL
04 - DOUKOKU TO SARINU
05 - TOGURO
06 - GLASS SKIN
07 - STUCK MAN
08 - REIKETSU NARISEBA
09 - WARE, YAMI TOTE…
10 - BUGABOO
11 - GAIKA, CHINMOKU GA NEMURU KORO
12 - DOZING GREEN
13 - INCONVENIENT IDEAL
14 - GLASS SKIN (Japanese Version)*
15 - DOZING GREEN (Japanese Version)*
16 - Agitated Screams of Maggots -Unplugged-*
* bonus édition européenne

Tracklist CD 2** :
01 - WARE, YAMI TOTE… (Unplugged)
02 - INCONVENIENT IDEAL (Unplugged)
03 - RED SOIL (Unplugged)
04 - DOZING GREEN (Before construction version)
05 - DOZING GREEN (Japanese Lyrics Re-mastering)
06 - GLASS SKIN (Japanese Lyrics Re-mastering)

** édition limitée uniquement

Tracklist DVD*** :
01 - Making-of & Interview
02 - TOGURO (Studio live)
03 - DOZING GREEN
*** édition limitée deluxe japonaise uniquement



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