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OEDO SUKEROKU TAIKO - Les tambours de Tôkyô

Il est moins difficile en France de trouver des CDs de musiques traditionnelles nipponnes que de jpop ou visual kei. N'importe quel rayon "musiques du monde" propose des compilations de Gagaku, pourtant difficilement abordable et comptant peu d'adeptes. Mais ce n'est pas peine perdue que de fouiner un peu dans ce fameux rayon ; on y dégote toujours quelques petites merveilles où les longues traditions musicales rencontrent la modernité. Les tambours de Tôkyô de OEDO SUKEROKU TAIKO est une de ces merveilles. Ce CD est un enregistrement d'un concert au Centre de Sarlat en octobre 2003 donné par la formation de Kobayashi Seido, première formation professionelle de Taiko fondée en 1959. On y découvre avec surprise leurs pièces, mélange très contemporain de tradition et de création où se retrouve toute l'essence du Taiko, le grand tambour japonais.

Mythique et festif

Le Nihon Shoki prête au Taiko une naissance salvatrice pour la Création : lorsque la déesse du soleil Amaterasu Omikami, effrayée par son frère Susanowo no Mikoto le dieu de la tempête ravageant la Terre, se retrancha dans une grotte fermée par un énorme rocher, elle priva l'univers en pleine formation de sa lumière créatrice. A ce moment critique, une vieille déesse, Ame Uzuma no Mikoto, annonca aux Dieux de la Terre et du Ciel qui avaient essayé sans succès de faire sortir Amaterasu Omikami de son refuge qu'elle réussirait à l'attirer hors de la grotte. Elle prit alors un grand tonneau de bois qu'elle remplit de sake et se mit à danser dessus frénétiquement en chantant, produisant un boucan inédit. Les autres Dieux, pris par le rythme se mirent eux aussi à danser et à chanter. Amaterasu Omikami intriguée par tout ce bruit jeta un coup d'oeil hors de sa cachette et daigna enfin en sortir à la vue des visages joyeux des Dieux, déversant alors de nouveau sa lumière sur le monde.

Cette origine mythologique présente le taiko comme un instrument festif qui invite les gens à se joindre à ceux qui, déjà sous l'emprise de sa résonance hypnotique, s'amusent dans la joie. Depuis semble-t-il toujours, le taiko est l'instrument de référence pour toutes les fêtes, cérémonies et processions au Japon. Il est vrai que son son puissant et chaud attire et a le pouvoir de soulever la foule pour l'emmener dans l'ambiance parfois fiévreuse des fêtes japonaises.

OEDO SUKEROKU TAIKO puise dans cet aspect festif du Taiko pour nous livrer des pièces entraînantes. Ainsi, la première piste du CD, s'intitule Matsuri, "fête" tout simplement, et retranscrit les ambiances si particulières de ces évènements nippons. On est presque grisé par le son profond du Taiko qui résonne dans la poitrine. Le rythme est d'emblée rapide et nous plonge immédiatement dans l'atmosphère de ce CD live. La dernière piste, Mikoshi, s'inspire aussi des matsuri mais est bien plus forte; étourdissante comme un des meilleurs morceaux de Goa Trance espagnole, elle nous achève. A son écoute, on se surprend à s'imaginer au coeur d'une fête de village parcourant les rues humides, les épaules meurtries par le mikoshi, l'imposante construction de bois surchargée d'ornements qui donne son nom à cette pièce. On ressent l'effort physique des porteurs dans les chants qui accompagnent l'ensemble de Taiko. Le rythme du Hyôshi-gi, plaques de bois que l'on frappe entre elles, en décalé avec celui des taiko nous représente la marche saccadée de la procession, le frappement des mains des spectateurs enregistré lors du concert rappelle celui des gens qui suivent la procession. Cette dernière piste transcendante qui ne cesse de monter en intensité est un beau point final pour ce CD qui nous transporte au plus profond de la culture musicale de l'archipel tout en nous laissant voir les belles possibilités de création du Taiko.

Culture et création

L'utilisation du Taiko est très étendue: comme le note le livret fourni avec le CD chacun des titres présentés par OEDO SUKEROKU TAIKO se rattache à une fête d'été, une procession religieuse, mais aussi au théâtre, à des orchestres spécifiques...

Mais il ne faut pas croire que OEDO SUKEROKU TAIKO se contente de reprendre des pièces utilisées depuis plusieurs siècles pour tel ou tel évènement. Chaque titre ne fait qu'évoquer ou s'inspirer du patrimoine musical nippon. La formation crée ses propres morceaux et enrichit le répertoire du Taiko de productions mêlant tradition et modernité pour un résultat impressionnant.

Pourtant, certaine pièces ne sont rattachées à rien tel Seija et Yakune, toutes deux signées Itohara Masashi (élève de Kobayashi Seido d'à peine 30ans actuellement). Elles ont un air expérimental; un battement de la mesure originale pour Seija, une succession de rythmes et ensembles différents pour Yakune qui a des allures de Patchwork. Elles sont terriblement prenantes. Le jeune compositeur montre qu'il a de la ressource et de l'inventivité sans oublier ses cours et la tradition que le taiko porte. Qu'on se rassure donc, le taiko a encore de longues années devant lui.

Un son tribale imprévisible

L'origine historique du Taiko peut remonter, comme pour tous les instruments de percussion, jusque dans la société primitive du Japon. Les percussions portent toutes en elles le coté tribal de la musique et le Taiko est magnifique dans sa résonance des temps obscures, surtout le O daiko avec son son puissant. Dans Ko no Katarai, un solo de O daiko, on dénote même une pointe de violence qui tranche avec l'essence festive du taiko. Cette pièce laisse dans l'air un son oppressant qui nous rappelle que l'utilisation du taiko ne se cantonnait pas aux festivités, il avait aussi sa place sur les champs de batailles pour encourager les hommes et impressionner l'ennemi. Ce coté martial transparaît aussi à travers la discipline que requiert l'instrument et la manière de le battre très précise qui se doit d'être esthétique. Le tout rend une "chorégraphie" très physique et admirable.

L'aspect chorégraphique n'empêche pas chaque représentation d'être unique et spontanée. Les matériaux utilisés pour la construction d'un taiko (bois et peau animale) ne permettent pas d'avoir un son pur ; loin d'être un inconvénient, ceci ne fait que donner encore plus de personnalité à l'instrument. Le timbre du taiko varie donc et s'accorde avec la pluie, le beau temps, la température... Un concert est alors réellement ancré dans un moment : il est agréable de penser que pendant la représentation de Sarlat, les tambours avaient le son du moment et du lieu, le son d'octobre 2003 en France. Chaque représentation est donc obligatoirement différente de la précédente et de la prochaine ; un goût d'exclusivité qui donne beaucoup de valeur à ce CD live plus que si il avait été un vulgaire enregistrement de studio.

Longtemps évincé par la musique occidentale, le taiko a vu son retour sur scène sous l'impulsion de formations qui l'introduisirent dans la musique contemporaine. OEDO SUKEROKU TAIKO était en tête de file et fait partie des principaux acteurs de "mise à jour" du répertoire du taiko. Elle contribue maintenant à le faire connaître du monde et donne de nombreuses représentations à l'étranger depuis sa première tournée en 1977. Ce CD est un bon moyen de découvrir sous un beau jour actuel cet instrument ancestral mis en valeur à la perfection.

Lorraine Edwards


Références : PS65279 - Playasound

Tracklist :
01 - Matsuri
02 - Seija
03 - Midare
04 - Shunrai
05 - Ko no katarai
06 - Dashi
07 - Yakune
08 - Kizuna
09 - Sukeroku-bayashi
10 - Mikoshi

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